07/05/2026 ssofidelis.substack.com  8min #313199

L'extinction légalisée

Par  George Tsakraklides, le 4 mai 2026

Alors que la plupart des espèces ne sont territoriales qu'au sein de leur niche spécifique, les humains ont étendu la territorialité à l'échelle planétaire. La création du concept de droit - à la nourriture, au territoire et même à d'autres humains - a été notre tentative de réécrire les règles de l'écosystème en inventant une nouvelle légitimité morale à l'agression. En proclamant notre droit illimité aux ressources, nous nous sommes convaincus de posséder ces ressources, y compris tous les organismes qui en faisaient usage. En d'autres termes, nous possédions tout, purement et simplement. C'est ainsi qu'est née la propriété, depuis enracinée dans la société humaine.

Mais la propriété n'était qu'un nouveau discours suprémaciste. En poursuivant cette illusion pratique, nous avons créé des "lois" consacrant nos droits, alors même que l'écosystème disposait déjà de sa propre constitution : des principes physiques, biologiques et écologiques dictant jusqu'où une espèce donnée peut s'étendre. Nos nouvelles "lois" humaines ont prescrit de quelle manière les ressources seraient désormais réparties entre les humains, omettant délibérément de mentionner, même en petits caractères, qu'elles étaient toutes issues de l'écosystème. Nous avons eu l'audace de créer des lois dont l'interprétation était limitée à la culture humaine, alors que leur portée s'étendait non seulement à l'humanité, mais bien au-delà.

À mesure que la liste des "droits" et des "lois" s'étoffait, les humains ont fini par se réunir et s'octroyer une très longue liste de privilèges exclusifs : plus de 193 pays ont ratifié la Déclaration des droits de l'homme qui garantit à chacun des 8 milliards d'êtres humains le droit à l'alimentation, au logement, à l'éducation et à la santé, et stipule que tous les individus appartenant à l'espèce humaine, et uniquement à cette espèce, doivent être traités de manière égale, avec équité, dignité et respect. Bien sûr, puisque la Déclaration des droits de l'homme a été conçue, rédigée, décidée et votée par des humains uniquement, elle allait devenir exactement ce qu'elle annonçait : un texte axé uniquement sur les droits de l'homme. Afin de servir ces "droits de l'homme", les 10 millions d'autres espèces ont désormais dû vivre sous la menace constante de l'expulsion, de la famine et de l'extinction.

Jamais auparavant une espèce n'a rejeté les lois physiques de l'écosystème avec autant de mépris et de façon aussi blasphématoire. En dehors des cultures humaines, la propriété est un concept absurde. La Terre est un système cyclique et fermé, où rien ne peut jamais être "possédé". Toutes les ressources sont partagées et recyclées, au même titre que la matière. La propriété est, au mieux, éphémère et temporaire, transmise ou héritée d'une espèce à l'autre. Toute aspiration au-delà n'est pas seulement cupide, mais biochimiquement vaine, car dans un système fermé, il n'y a ni "tien" ni "mien". Nous ne sommes tous que des molécules nous transformant en d'autres molécules.

L'utilisation partagée des ressources est la seule solution pour faire fonctionner un système complexe tel que la Terre. L'utilisation partagée garantit que chaque organisme dispose de quoi vivre, même en période d'adversité. Chaque être reçoit une part de l'excédent lorsque les temps sont bons, et de même, la souffrance est équitablement répartie lorsque les ressources sont rares. Soit nous mourons tous de faim, soit nous prospérons tous, ensemble : l'écosystème terrestre est une économie socialiste détenue collectivement, où chaque être a quelque chose à gagner, mais jamais au prix de l'extinction d'un autre.

La raison pour laquelle la Terre a réussi à abriter 10 millions d'espèces différentes tient à ce qu'aucune de ces espèces n'a jamais "possédé" de territoire ou de ressources de plein droit. Le succès des écosystèmes terrestres repose précisément sur ce principe de partage des ressources, qui maintient toutes les espèces en concurrence constante, les forçant ainsi à l'interdépendance. Lorsque les ressources sont partagées, les espèces sont contraintes de collaborer et de former des coopératives, c'est-à-dire des écosystèmes qui contribuent à renforcer la diversité et la prospérité, et à démocratiser la chaîne alimentaire. C'est cette interdépendance étroite qui a mené à l'extraordinaire biodiversité de la planète. L'écosystème est un système d'aide pour chaque organisme, mais aussi un cerveau central intelligent de distribution des ressources dont le fonctionnement est hautement algorithmique. Il ne peut être ni redessiné ni remplacé, non seulement parce qu'il est infiniment vaste, mais aussi parce qu'il est tout simplement parfait, et doit donc être respecté. Seuls les humains considèrent l'écosystème comme une entité inanimée. Ils n'en voient que les ressources et passent à côté de l'incroyable intelligence qui les gère. La propriété n'est pas seulement suprémaciste, mais absurde. Et en inventant la propriété, les humains se sont convertis en absurde biologique.

La propriété est un concept toxique non seulement pour la Terre, mais pour n'importe quelle planète. La propriété est une idéologie parasitaire, tout comme celle du fasciste. La nature ne favorise pas certaines espèces au détriment d'autres par le biais de "droits", de "lois" ou de "privilèges" de propriété. Chacun a la possibilité de s'épanouir, qu'il soit grand ou petit, intelligent ou "ordinaire". Les droits acquis, la propriété, la suprématie et la supériorité ne sont pas seulement des concepts dénués de sens dans l'univers terrestre, mais des institutions dangereuses qui légitiment l'agression extrême et l'extinction au sein de l'écosystème. Toute propriété est autocratique et constitue une déclaration de guerre aux autres formes de vie.

Les "droits de l'homme", bien que sacrés dans la société humaine, relèvent donc d'un concept fasciste dans le contexte planétaire plus large. Les droits de l'homme et les privilèges portent atteinte à l'existence même des espèces non humaines qui ne disposent pas de tels "droits", simplement parce qu'elles ne sont pas nées humaines. L'absurdité de cette situation n'apparaît clairement que lorsque l'on sort de la bulle suprémaciste humaine dans laquelle nous vivons. En dehors de cette bulle, les droits de l'homme sont des concepts illogiques imaginés il y a bien longtemps par une espèce devenue si inquiète au sujet de ses "possessions" qu'elle refuse de partager la planète avec d'autres formes de vie. Les humains ont inventé la propriété et ont tout divisé en "tien" et "mien", pas pour établir les "droits de l'homme", mais pour s'assurer des privilèges dont ils ne disposaient pas au départ. Les lois et la profession juridique se sont construites autour de ce récit fabriqué de "droits" qui n'existe qu'au sein de la bulle suprématie humaine. L'absurdité de ces lois tient à ce qu'elles ne s'appliquent qu'aux humains. Face à la loi, tous les êtres humains sont égaux, tout comme chaque Athénien de la Grèce classique avait le droit de vote tant qu'il n'était ni une femme, ni un esclave, ni un non-Grec. Les ânes qui transportaient les blocs de marbre pour construire le Parthénon sur l'Acropole n'ont jamais eu leur mot à dire dans cette démocratie.

L'ironie humaine réside en ce que, malgré l'accès à une part disproportionnée des ressources de la planète et malgré la consécration dans le droit international du droit de chaque être humain à la dignité, à la nourriture et à l'eau, les humains ont lamentablement échoué à établir des sociétés dites égalitaires. Nous n'avons même pas été capables de réaliser notre fantasme suprémaciste des "droits" au sein de notre propre espèce.

Cette civilisation n'est qu'un régime fasciste inventeur de la propriété pour justifier ses agressions. L'extinction est la forme ultime de violence, la suppression permanente et irrémédiable d'une espèce du présent, du futur et même du passé. Nous sommes très loin, en réalité, d'accepter, de célébrer et de protéger véritablement la diversité et la différence, tant au sein de notre propre espèce qu'en dehors de celle-ci.

Nous ne vivons pas sur la planète des 1 %, mais sur celle des 0,000001 %, pour autant que l'on tienne compte des autres organismes. La Terre est devenue une dictature humaine qui a réduit 10 millions d'autres formes de vie à l'état de ressources non humaines, transformant la planète en un atelier clandestin où tous les autres organismes vivent, travaillent, respirent et produisent afin que ces 8 milliards d'hominidés, en prolifération maligne, puissent s'approprier toujours plus de cette planète. Avant l'arrivée des humains de l'ère industrielle, la Terre était une fédération florissante de millions de formes de vie trouvant force et soutien mutuel dans leur  diversité. C'est désormais une dictature capitaliste qui pousse ses citoyens non humains vers l'extinction.

La Terre ne connaît pas l'égoïsme. Elle a néanmoins le pouvoir de se rééquilibrer en s'appuyant sur les seules lois réelles existantes - celles de la physique. Les acteurs égoïstes et indépendants revendiquant tout pour eux-mêmes finissent toujours par être démasqués par l'écosystème et sévèrement châtiés. Les yeux et les oreilles de l'algorithme de notre planète sont grands ouverts, et il a déjà tranché : ce ne sont pas des droits de l'homme. Ce sont des crimes contre l'humanité. Chaque espèce sur cette planète est désormais l'esclave des humains. Mais imaginons que la forêt amazonienne se mette en grève. Les maîtres esclavagistes se retrouveraient à court d'oxygène. Ce scénario n'est ni farfelu, ni lointain. En fait, il est inévitable.

Traduit par  Spirit of Free Speech

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