07/05/2026 essentiel.news  8min #313200

La conquête spatiale, ultime frontière entre réalité et fiction

Première partie: Derrière le rêve, le prix de la guerre.

Dès les premières annonces liées à l'exploration spatiale au milieu du siècle dernier, roman et annonces médiatiques s'entrelacent, entretenant depuis près de cent ans une frontière poreuse entre réalité et fiction. Première partie de notre série sur la conquête spatiale: où va l'argent?

Artémis II relance le "scepticisme spatial"

La récente mission Artémis II de la NASA a autant tenu en haleine que provoqué les moqueries du public sur les réseaux. Le 1er avril 2026 (sic), on annonce avoir envoyé autour de la lune quatre personnes attachées à leur siège pendant dix jours dans une capsule hermétique de 9m³. Pour les uns, ces prodiges sans précédent sont le signe d'une humanité en progrès constant, utilisant son génie pour s'extraire du berceau planétaire originel et repousser les frontières de l'exploration, alimentant la croyance selon laquelle "à l'homme, rien n'est impossible". D'autre part, l'idée de quitter la Terre évoque la maturité, comme de jeunes oiseaux quitteraient le nid. Ces thèmes qui évoquent le dépassement des limites (autrement dit l'hybris) forment le socle de la communication des agences spatiales.

On les retrouve dans deux déclarations célèbres de Konstantin Tsiolkovski (un scientifique russe connu pour ses premiers calculs de la propulsion dans le vide): "L'impossible d'aujourd'hui deviendra possible demain" et "La Terre est le berceau de l'humanité, mais on ne peut pas vivre éternellement dans un berceau". Dans le même goût, on pense aussi à la formule "Vers l'infini et au-delà", cette formule paradoxale placée dans la bouche du personnage de l'astronaute dans Toy Story, le film d'animation distribué par Walt Disney Pictures (dont le fondateur Walt Disney a joué un rôle primordial dans la mise en scène du "spectacle spatial" dès les débuts de la NASA).

Plus loin encore, les innovations technologiques sont associées à une forme de progrès moral: la conquête du ciel devient le symbole d'une grande fraternité humaine dépassant les frontières nationales pour se fédérer autour d'une aventure commune, motivée par la seule soif de connaissance.

Mais pour d'autres observateurs, les annonces médiatiques autour des voyages dans l'espace relèvent plutôt d'une tromperie jouant sur la crédulité du public et ses aspirations légitimes à la paix universelle. Il s'agirait pour les agences spatiales d'exploiter les rêves et les désirs du public, à la fois pour prélever des sommes astronomiques dans le trésor public et pour organiser une surveillance aérienne de masse à l'échelle mondiale.

Un secteur indéfectiblement lié à la défense

Derrière le roman glorieux de la conquête spatiale célébrée comme un triomphe du progrès humain, se cache une réalité plus prosaïque: c'est de la guerre qu'elle est née, et depuis, les liens entre le militaire et le spatial ne se sont jamais distendus.

Ce sont les fusées V2 nazies qui ont donné naissance aux premiers lanceurs américains et soviétiques. La création de la NASA en 1958 est présentée comme une réponse au lancement du Spoutnik soviétique, perçu comme une menace militaire: si on pouvait mettre un satellite en orbite, il apparaissait possible de faire de même avec une bombe. Dès ses débuts, la ruée vers l'espace est une course aux armements déguisée.

Tout au long de la Guerre froide, les satellites espions et de communication deviennent des dispositifs stratégiques, et sont particulièrement mis en avant lors de la guerre du Golfe en 1991. Les plus âgés se souviennent en effet des images télévisées des bombes guidées par GPS qui avaient peuplé les écrans à l'époque de l'invasion américaine.

Aujourd'hui, l'espace est officiellement considéré comme un théâtre de guerre à part entière (surveillance aérienne, systèmes de brouillage, création de commandements militaires dédiés), franchissant une nouvelle étape avec l'épisode Starlink en Ukraine.

Début février 2026, à la demande de l'Ukraine,  Elon Musk avait coupé l'accès aux terminaux Starlink (une constellation de satellites dits en "orbite basse") utilisés par les forces russes, privant ces dernières de communications tactiques et de guidage de drones. C'est ainsi une entreprise privée, et non un État, qui détient un pouvoir décisif sur le domaine militaire autrefois régalien. A côté des brûlantes questions démocratiques que soulèvent la privatisation des conflits et la financiarisation de la guerre, on observe via le secteur spatial une gestion opaque de l'argent public et une course vers la surveillance de masse.

Des budgets astronomiques

En France,  la révision de la loi de programmation militaire actuellement en discussion à l'Assemblée nationale prévoit une augmentation significative du budget des armées, et l'espace est annoncé comme une des grandes priorités du projet de loi: si ce dernier est adopté, le secteur spatial bénéficiera d'une enveloppe supplémentaire de 3,9 milliards d'euros, ce qui en fait l'un des postes les mieux dotés de la révision.

Au niveau européen, le  budget de l'ESA (European Space Agency) comptait 7,68 milliards d'euros l'année dernière. En novembre 2025, les États membres ont adopté un  budget triennal 2026-2028 autour de 22 milliards d'euros, soit une hausse d'environ 30% par rapport à la période précédente, la contribution de la France s'élevant à 3,6 milliards d'euros.

 Selon l'économiste Christian Saint-Etienne (conseiller de Paris, membre du parti LR), tous dispositifs confondus, ce seraient 25 milliards d'euros que la France se prépare à dépenser pour le spatial d'ici 2030, un montant encore insuffisant selon lui.

Mais l'agence la plus dotée au monde reste la NASA avec  25 milliards de dollars de budget annuel, ces fonds prenant largement la direction de poches privées, notamment vers les sociétés dirigées par Elon Musk. Au total SpaceX aurait reçu plus de  15 milliards de dollars depuis une quinzaine d'années de la part de la NASA et du ministère de la Défense (et ce malgré de nombreuses promesses non tenues, comme nous l'avions relevé dans  notre portrait d'Elon Musk.)

Starlink, une division de SpaceX, pourrait aussi bénéficier d'une captation importante du fonds de plus de 42 milliards de dollars alloués au programme civil BEAD (Broadband Equity, Access and Deployment Program) visant officiellement à rendre "abordable" un service haut débit à toutes les entreprises et résidences américaines d'ici 2030.

Exploration de l'espace ou surveillance de la Terre?

Bien que moins d'1% des communications mondiales transiteraient par les satellites (la quasi-totalité des données cheminant via  des câbles sous-marins), Starlink se vend comme une révolution des communications civiles. Mais l'architecture même de son système (trafic centralisé,  contrats classifiés avec le NRO - une agence de renseignement US - via Starshield, sa version militaire) interroge. Les contribuables américains, qui ont massivement subventionné SpaceX, financeraient-ils aussi leur propre surveillance?

Et que dire des utilisateurs étrangers: la France, dont une partie croissante des communications transite par Starlink, a dû  négocier le droit d'intercepter des communications sur son propre territoire: une situation inédite dans l'histoire des télécoms, qui pose frontalement la question de la surveillance des citoyens français par une entreprise privée américaine, sans contrôle démocratique, sans recours juridique, et sans alternative souveraine disponible.

L'espace comme vitrine du pouvoir militaire

La conquête spatiale n'a jamais été ce qu'elle prétend être. Derrière le lyrisme des "frontières repoussées" et la rhétorique du progrès universel se cachent des budgets colossaux prélevés sur les finances publiques et une militarisation assumée du ciel.

Le cas Starlink s'est montré exemplaire à cet égard. Ce qui se présente comme un service de connectivité civile est aussi un outil de guerre, un instrument de surveillance potentielle, et un levier de pouvoir entre les mains d'un acteur privé qui n'a de comptes à rendre à aucun parlement. Que la France ait dû négocier le droit d'intercepter des communications sur son propre territoire en dit long sur l'état de sa souveraineté numérique.

Tant que ces questions resteront hors du débat public, noyées sous les images distrayantes de voyages dans l'espace et les discours sur "l'infini et au-delà", l'enthousiasme spatial restera un spectacle au service du pouvoir.

Philosophe de formation, autrice et journaliste citoyenne tournée vers l'analyse contextuelle, Alice a vécu une vie professionnelle variée dans les domaines de la pédagogie et des arts. Elle collabore également à la revue Nexus.

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