08/05/2026 reseauinternational.net  10min #313234

Israël, un paradoxe

par Pr Djamel Labidi

Disons-le carrément, Israël est un paradoxe. S'il n'y avait pas les États-Unis, Israël n'existerait pas ou plus exactement ne pourrait exister. C'est évident militairement, mais ça l'est aussi économiquement. On peut même dire aussi culturellement car Israël n'a aucune aucun lien culturel, aucune attache, aucune relation, aucune activité culturelles dans la région où il se trouve.

Il n'y est pas inséré, intégré, il est de culture occidentale. De fait, c'est à une autre région, la région européenne, qu'il a été rattaché que ce soit pour les manifestations culturelles internationales (par exemple "l'Eurovision") que pour les manifestations sportives.

Sur le plan militaire, les importations d'armes militaires par Israël des États Unis sont pour la plus grande partie financées par l'aide militaire américaine elle-même. Les États Unis fournissent 69% des armes conventionnelles d'Israël. Entre 2023 et 2024, période du génocide de Gaza, les États-Unis ont déboursé un record de 17,9 milliards de dollars en aide militaire directe. Le fameux "dôme de fer" est financé essentiellement par les États Unis. L'économie israélienne, quant à elle, est profondément dépendante de celle des États-Unis, on pourrait dire même imbriquée : en 2025, les échanges commerciaux s'élevaient à 64 milliards de dollars. La plus grande part revient aux services en haute technologie pour lesquels on peut dire qu'Israël est une sorte d'annexe de la Silicon Vallée à tel point que l'écosystème technologique israélien est souvent appelé "Silicon Wadi" (vallée du silicium en hébreu). Dans sa position géopolitique, elle ne pouvait en effet, pour des raisons évidentes, que se spécialiser dans le secteur des services.

Ces chiffres sont les chiffres officiels, accessibles à tout un chacun. Mais il y a aussi d'autres flux importants qui proviennent des États-Unis et qui ne figurent pas aux statistiques : les transferts en provenance des organisations sionistes, les IDE considérables orientés vers Israël, les transferts militaires en armes ou en ressources financières qui restent très confidentiels.

Si Israël ne peut exister sans les États-Unis, les autres pays de la région, eux, existent en eux-mêmes, par eux-mêmes : l'Égypte, l'Arabie saoudite, l'Iran, le Yémen, le Soudan etc.. Ils existent tous depuis longtemps sans discontinuer, certains parfois depuis des milliers d'année, en tant que civilisations, en tant que pays, puis en tant qu'États et nations. Ils pourraient être soumis, dominés, colonisés qu'ils existeraient. Israël non. La propagande, on y reviendra, a réussi à faire de cette impossibilité pour Israël, à exister indépendamment, une vertu, et la preuve qu'Israël est perpétuellement engagé dans un combat existentiel, et qu'on cherche à la détruire.

L'argument de la destruction d'Israël

Même cet argument que des nations tout autour veulent sa destruction se retourne contre Israël. Où on a-t-on vu une nation menacée de destruction ? Ça n'existe pas. La nation est un fait qui est le produit d'un processus historique, il ne peut être inversé. Pour paraphraser la physique, l'énergie est indestructible. L'énergie historique contenue, concentrée dans la formation d'une nation, ne peut disparaitre, elle lui sert d'ailleurs à lutter contre toute tentative de la détruire, et c'est même une énergie explosive qui se manifeste dans les déflagrations des luttes de libération quand c'est le cas, et comme c'est d'ailleurs le cas pour la Palestine.

Israël a accusé régulièrement, et à tour de rôle, d'autres États arabes, de vouloir la détruire, naguère l'Égypte, l'Irak, la Syrie, la Libye, aujourd'hui l'Iran.

Quel est donc cet État qui se plaint sans arrêt qu'on veut le détruire mais qui ne peut exister par lui-même, puisqu' il ne le pourrait sans l'existence d'autres États qui le protègent. Quel est donc le mystère de ce pays qui existe sans exister, sans enracinement géographique et civilisationnel dans son environnement.

La menace de destruction d'Israël est actuellement l'argument définitif, rédhibitoire, qui est asséné comme un postulat, une évidence, en dernier recours, chaque fois qu'il n'y en a pas d'autres. Il sert à justifier toutes les guerres et expéditions punitives d'Israël : "ils veulent nous détruire, il a juré de nous détruire". Combien de fois a-t-on entendu cela, Notamment concernant l'Iran. On a envie de dire : et alors ! ? Combien de pays aimeraient faire disparaitre d'autres pays. À commencer par l'URSS et les États Unis pendant la guerre froide. Mais la question est de savoir s'ils le peuvent, cela s'appelle la coexistence. Chaque pays tout simplement dissuade d'éventuels ennemis par sa défense pour laquelle il y a d'ailleurs un ministère. Le problème n'est donc pas là car Israël a largement les moyens de sa défense ou plus exactement de ses attaques.

Même si on fait abstraction de la fragilité congénitale d'Israël, la menace de sa destruction n'a donc aucune réalité tangible, concrète. Et s'il y a un État, qui, concrètement a été détruit, c'est bien la Palestine. Mais celle-ci est impossible à détruire, en tant que nation, en tant que pays, même à Gaza, même en arrachant avec l'acharnement dont font preuve les colons, ses oliviers millénaires. Là est la différence.

Si cet argument absurde de menace de destruction d'Israël fonctionne, ce n'est pas parce que cette menace est immédiate, réelle, c'est à cause de la fragilité endogène, existentielle d'Israël. Le problème est donc ailleurs. Il est dans les Israéliens eux-mêmes qui vivent en permanence dans le trauma de la terre volée, dans la contestation de leur droit à y vivre, qui croisent tous les jours des Palestiniens qui étaient eux déjà là, avant eux. Le problème est aussi dans ce sentiment des Israéliens de vivre encerclés dans un environnement étranger donc perçu comme menaçant. On a envie de dire, mais pourquoi alors continuer d'y vivre si c'est ainsi ?

On notera d'ailleurs que l'essentiel du récit historique officiel d'Israël est axé sur ce droit à exister dans ce lieu à travers la construction d'une histoire mythique du peuple juif, son exode de la terre promise, puis son retour sur cette terre. Pour l'opinion occidentale, si l'argument de la destruction d'Israël fonctionne, bien que de moins en moins, c'est pour des raisons différentes : c'est parce qu'il y a un long compagnonnage d'intérêts mutuels entre l'Occident et Israël et qu'Israël a rendu de multiples services à la domination occidentale dans la région.

On remarquera d'ailleurs, que cet argument de la "destruction d'Israël" est brandi, à chaque fois, qu'il faut justifier une intervention armée, contre un pays qui émerge au Moyen Orient, renforce son indépendance, et qui de suite, est alors qualifié d'ennemi de l'Occident, et donc d'Israël. Israël alors attaque ou est lancé à l'attaque.

Israël : un phénomène inédit

Un autre paradoxe de l'histoire d'Israël est qu'Israël œuvre lui-même à sa propre destruction, avec une grande constance pourrait-on dire. Plus il multiplie les massacres, les crimes de guerre, les crimes contre l'humanité, les violations du droit international, et plus il remet lui-même en cause sa légitimité, les raisons mêmes de son existence, les valeurs telles qu'il les a proclamées à l'origine. Il n'est pas d'exemple dans l'Histoire de nation qui se soit construite de cette façon, qui ait survécu à une absence de légitimité. L'État d'apartheid d'Afrique du Sud n'a pu survivre après plus de deux cents ans d'existence coloniale. De même pour "l'Algérie française" après 130 ans. On peut le dire d'ailleurs de toutes les colonies. Pourquoi Israël échapperait-il à la règle ?

On est ainsi amené à s'interroger chaque fois plus, et de façon toujours plus nouvelle sur les raisons mêmes de l'existence d'Israël. Tous les accords d'Abraham n'y feront rien. Toute victoire d'Israël sur ses voisins ne fait qu'affaiblir paradoxalement Israël, puisqu'elle l'éloigne des conditions de création des nations, de leur cristallisation, celle d'une identité partagée avec ses voisins, par exemple les nations européennes entre elles, et celle, en même temps, d'une différenciation à travers la langue, l'histoire, le territoire etc.. Or ici il s'agit d'une formation occidentale, insoluble dans l'environnement régional arabo-musulman. La question de la définition d'Israël par le territoire est elle-même sans cesse mouvante, au fur et à mesure des victoires, toutes à la Pyrrhus, remportées sur les voisins. Elles ne font, invariablement, qu'accroitre sans cesse l'hostilité de ceux-ci. C'est le prétexte alors pour Israël d'une nouvelle guerre soit pour son expansion au nom de "sa sécurité", soit pour la soumission de l'adversaire comme elle veut le faire actuellement concernant le Liban

On se trouve devant un phénomène singulier, probablement inédit, celui d'un État dit juif qui cherche à être une nation du même nom. Et lorsqu'on cherche les déterminants disons physiques, matériels de cette nation, par exemple sa délimitation géographique, son évolution historique comme pour les autres nations, on s'aperçoit d'une chose stupéfiante, c'est qu'elle n'a de réalité que subjective, et même imaginaire, au sens où elle est liée à un récit et non pas à une histoire matérielle, documentée et dense.

Qu'est donc Israël ?

Si Israël n'est pas un pays, n'est pas une nation, qu'est-il alors ? Quel mot lui conviendrait donc. Peut-être le mot "entité" comme souvent employé dans le monde arabe. On comprend mieux ce mot maintenant.

Quoi qu'il en soit, on juge toujours des choses à partir de la pratique, à partir des faits. Et sur les faits, ce qui est alors sûr, c'est qu'Israël est une société guerrière, une base militaire gigantesque. Il n'a cessé de faire la guerre depuis presque 80 ans qu'il existe, contre tous les pays, sans exception, situés dans son environnement, les uns après les autres. L'argument, qu'il l'a fait parce que menacé, ne tient pas. L'agression de Suez en Octobre 1956 en est l'une des preuves. Il s'agissait d'une guerre anglo-française pour la propriété du canal de Suez qui venait d'être nationalisé par l'Égypte de Djamel Abdel Nasser. De plus pour la France de l'époque, il y avait une autre motivation, celle de donner un coup d'arrêt à l'appui de l'Égypte à la guerre d'indépendance en Algérie. Rien à voir donc avec la Palestine.

Israël est le spécialiste des guerres préventives, des guerres déclenchées par surprise en violation totale du droit international. Concernant la guerre Irak-Iran, elle y participe au moins indirectement à travers un soutien militaire à... l'Iran, l'Irak étant jugé alors plus dangereux. Ironie de l'Histoire. C'est donc bien la preuve que les justifications par la lutte contre l'islamisme n'est que justifications de circonstances.

Tout ceci signe la nature d'Israël : une société faite par la guerre, organisée pour la guerre. Toute une population, hommes et femmes, est mobilisée directement ou indirectement pour la guerre. Israël a une armée disproportionnée par rapport à sa population et des dépenses d'armement elles aussi disproportionnées par rapport à son PIB. Il est difficile dans de telles conditions de parler de développement autonome et d'indépendance économique et technologique. C'est largement une légende, nourrie elle aussi par la propagande. La vie économique d'Israël est profondément dépendante des États Unis, que ce soit pour les financements, ou la technologie.

Une autre fonction mal connue d'Israël est aussi de servir de refuge à toute une faune faite de maffias, de gangsters, d'escrocs financiers, à qui il est seulement demandé d'être d'origine juive pour bénéficier d'une immunité totale. Cela n'existe nulle part ailleurs.

On peut dire ainsi que près de 80 ans après sa fondation, Israël n'a pu devenir un pays normal, un État normal. On ne peut continuer à tourner ainsi le dos à l'Histoire. Ceci, certes, peut encore continuer, durer quelques temps, mais pas dans le temps long, dans le temps historique. De plus le temps ne changera rien aux données de base, à la problématique israélienne. Il faut donc en tirer la conclusion qui s'impose : l'État d'Israël en l'état, n'est pas viable. Il y a, de plus, le facteur démographique qui fera qu'inévitablement, à l'intérieur même de ce qui est aujourd'hui Israël, la population juive sera minoritaire. Y aura-t-il alors un État palestinien, multi religieux, avec, par une sorte de sélection, qui se ferait d'elle-même, la présence des juifs se sentant fraternels des Palestiniens, musulmans ou chrétiens, et donc sous ce biais la préservation de la présence de ceux qui cherchaient sincèrement un foyer juif sans voler le leur à d'autres. Ce serait alors une grande victoire de l'Histoire qui reviendrait ainsi à ses sources, à l'harmonie ancestrale entre les religions révélées. L'expérience a montré en effet que le sionisme ne pouvait la garantir, et qu'il était par définition porteur de l'exclusion.

Bientôt, la deuxième partie : Israël, un chef d'œuvre de la propagande

 Professeur Djamel Labidi

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