
par Mickaël Lelièvre
Le ministre allemand des Finances, Lars Klingbeil, n'a pas usé de circonlocutions. En imputant explicitement la révision à la baisse de quelque 70 milliards d'euros de recettes fiscales attendues d'ici 2030 à ce qu'il a qualifié de "guerre irresponsable en Iran" conduite par Washington, il a franchi un seuil rhétorique que les gouvernements européens s'étaient jusqu'ici gardés de dépasser ouvertement. Ce faisant, il cristallise une tension structurelle qui dépasse largement la querelle personnelle entre Friedrich Merz et Donald Trump : celle de deux puissances alliées dont les intérêts stratégiques divergent de plus en plus visiblement.
Les faits sont là, bruts et difficiles à contester. Depuis l'entrée en guerre des États-Unis et d'Israël contre l'Iran le 28 février, le détroit d'Ormuz, par lequel transite ordinairement 20% du pétrole et du gaz naturel liquéfié mondiaux, est effectivement fermé. Quelque 2000 navires restent bloqués dans le Golfe. Les prix mondiaux de l'énergie se sont envolés. Pour une économie allemande déjà fragilisée depuis plusieurs années par des coûts énergétiques élevés et une demande d'exportations atone, ce choc supplémentaire agit comme un révélateur brutal des vulnérabilités accumulées.
L'Allemagne accuse désormais ouvertement Washington de ruiner l'économie européenne avec sa guerre contre l'Iran ⚠️
70 milliards d'euros de recettes fiscales perdues, explosion des prix de l'énergie, détroit d'Ormuz paralysé, industrie allemande fragilisée : derrière les discours... pic.twitter.com/05XgVulkvU- GÉOPOLITIQUE PROFONDE (@GPTVoff) May 8, 2026
Une alliance sous tension structurelle
Il serait toutefois réducteur de lire cette crise uniquement comme un accident conjoncturel provoqué par l'imprévisibilité trumpienne. Ce qui se joue ici, c'est le résultat d'années de désalignement croissant entre les intérêts américains et européens, en particulier allemands. Berlin a longtemps misé sur une double dépendance, énergétique à l'égard de la Russie, commerciale et sécuritaire à l'égard des États-Unis, qui lui permettait de tenir à distance les décisions stratégiques difficiles. Cette posture de puissance économique sans autonomie militaire ni stratégique se retourne aujourd'hui contre elle.
Merz lui-même l'a reconnu devant des étudiants, avec une franchise inhabituelle pour un chancelier en exercice : "Les Américains n'ont clairement aucune stratégie, et je ne vois pas quelle sortie stratégique ils vont choisir". Il a ajouté que "la nation entière" était "humiliée" par la direction iranienne, habile à faire voyager des délégations américaines à Islamabad pour les renvoyer les mains vides.
"Les Iraniens sont manifestement très habiles à négocier, ou plutôt très habiles à ne pas négocier, à laisser les Américains voyager jusqu'à Islamabad puis repartir sans aucun résultat".
La réponse de Trump sur Truth Social a été immédiate et sans nuance : le chancelier allemand "ne sait pas de quoi il parle" et "ne devrait pas s'étonner que l'Allemagne se porte si mal". Puis, quelques jours plus tard, Trump a suggéré que Merz ferait mieux de se concentrer sur "son pays en morceaux", notamment sur l'immigration et l'énergie, plutôt que d'interférer dans la gestion de la menace nucléaire iranienne. La séquence dit beaucoup : deux alliés de l'OTAN s'échangent publiquement des accusations sur la responsabilité d'une guerre en cours et ses conséquences économiques.
Dans ce contexte, l'annonce par le Pentagone, quelques jours après les premières déclarations de Merz, du retrait de 5000 soldats américains stationnés en Allemagne ne peut pas être lue comme une simple décision de réorganisation logistique. Attribuée au secrétaire à la Défense Pete Hegseth, elle intervient à un moment de tension diplomatique maximale et fait peser une pression supplémentaire sur un allié qui dispose encore de 10 à 12 000 soldats américains sur son sol, soit le contingent le plus important d'Europe. Le signal politique est transparent.
Les intérêts en jeu, acteur par acteur
Du côté américain, la logique est lisible : rouvrir le détroit d'Ormuz, contenir la capacité nucléaire iranienne et affirmer dans la région un rapport de force que Washington juge indispensable à sa prééminence stratégique. Trump a d'ailleurs déclaré cette semaine que la guerre serait "terminée rapidement". Les négociations sont en cours, l'Iran dit examiner une proposition américaine, mais elles achoppent notamment sur un blocus américain des ports iraniens. Chacune des parties teste la résistance de l'autre.
Pour l'Allemagne, les intérêts sont d'une nature radicalement différente. Berlin a besoin d'énergie accessible et bon marché, d'accès aux marchés mondiaux pour ses exportations industrielles et de stabilité macroéconomique pour financer ses propres engagements budgétaires, à commencer par le réarmement que l'OTAN appelle de ses vœux. La guerre en Iran contrarie chacun de ces objectifs simultanément. D'où l'arithmétique sombre du gouvernement Merz : 70 milliards d'euros de recettes fiscales en moins sur cinq ans, directement imputées au choc énergétique généré par le conflit.
Ce désalignement d'intérêts n'est pas une anomalie conjoncturelle : il révèle la difficulté croissante pour une alliance comme l'OTAN de maintenir une cohérence stratégique lorsque ses membres majeurs font face à des équations nationales profondément différentes. Les États-Unis peuvent absorber un choc pétrolier bien plus facilement qu'une économie manufacturière exportatrice comme l'Allemagne, structurellement sensible aux coûts de production. Ce que Klingbeil appelle une "guerre irresponsable" n'est, du point de vue de Washington, que l'exercice d'une politique de puissance que l'Amérique assume pleinement.
Reste à savoir si Berlin est prêt à tirer les conséquences de ce constat. Merz a visité la Maison-Blanche à deux reprises depuis son entrée en fonctions pour tenter de préserver la relation transatlantique. Il a aussi déclaré en février qu'"un profond fossé s'est ouvert entre l'Europe et les États-Unis". Ces deux attitudes ne sont pas nécessairement contradictoires ; elles témoignent plutôt d'un gouvernement qui cherche encore à nommer la réalité sans encore décider ce qu'il entend en faire. Quelle marge de manœuvre l'Allemagne est-elle disposée à revendiquer, et à quel prix stratégique, dans une alliance dont elle ne peut se passer mais dont elle subit de plein fouet les décisions ?
source : Géopolitique Profonde