09/05/2026 reseauinternational.net  24min #313388

Déchiffrement de la mécanique invisible des guerres modernes eschatologiques

Géopolitique profonde du Sahel : ce que le Mali révèle, comme l'Iran, la Russie et le Nicaragua, de la nouvelle guerre mondiale diffuse

par Dr. Eloi Bandia Keita

Il y a des moments où un pays cesse d'être seulement un territoire en crise pour devenir une grille de lecture du monde entier. Le Mali est entré dans ce moment-là. Ce qui se joue dans le Sahel n'est plus seulement une guerre contre des groupes armés, ni même une querelle entre anciennes puissances coloniales et États décidés à reprendre leur souffle historique ; c'est une scène d'autopsie où se dévoile, presque malgré elle, la mécanique profonde du siècle : la guerre n'est plus seulement militaire, elle est énergétique, narrative, cognitive, financière, juridique, logistique, médiatique, morale et civilisationnelle, et celui qui ne comprend pas cette mutation continuera de croire qu'un attentat est seulement un attentat, qu'un rapport d'ONG est seulement un rapport d'ONG, qu'une sanction est seulement une sanction, qu'une image diffusée mille fois est seulement une image, alors qu'il s'agit souvent d'une pièce d'un dispositif plus vaste où l'on fabrique la perception avant de fabriquer le consentement.

Le récit géopolitique dominant affirme que le chaos sahélien serait essentiellement né de l'effondrement de l'État libyen : chute de Kadhafi, dissémination des arsenaux, retour des combattants touaregs, porosité saharienne, fragmentation sécuritaire progressive, transformation d'un vieux problème territorial en crise géopolitique régionale. Cette lecture possède sa cohérence interne et je comprends parfaitement pourquoi elle continue encore aujourd'hui d'être reprise comme explication centrale par une grande partie des analystes internationaux, y compris parmi les plus grands penseurs géopolitiques et même chez certains diplomates chevronnés.

Pourtant, dès 2012, j'étais déjà dans une autre grille de lecture, sans pour autant remettre mécaniquement en cause les théories mises en avant par les grands analystes internationaux, tant celles-ci semblaient précisément conçues - volontairement ou par simple logique historique apparente - pour être pensées de cette manière.

Très tôt, je ressentais une incohérence profonde derrière le récit dominant, une dissonance difficile à formuler clairement à l'époque mais qui revenait constamment à mesure que les événements sahéliens évoluaient. Quelque chose, dans l'enchaînement officiel des causes et des conséquences, me semblait incomplet, comme si l'on observait uniquement les secousses visibles d'un mécanisme dont le véritable centre de gravité demeurait ailleurs, plus discret, plus stratégique et surtout beaucoup plus durable dans sa logique.

Car plus les années passaient, plus une question s'imposait à moi : et si la chute de Kadhafi n'avait jamais constitué le véritable objectif géopolitique central de cette séquence historique ? Et si l'effondrement libyen avait surtout permis de créer les conditions idéales d'un basculement régional beaucoup plus vaste dont les prolongements naturels conduisaient progressivement vers les profondeurs stratégiques du Sahel et, plus particulièrement, vers le Liptako-Gourma, espace dont l'importance minière, énergétique, géologique et sécuritaire allait devenir de plus en plus évidente au fil des années ?

À partir de là, toute la lecture géopolitique change. Car dans le récit classique, le chaos sahélien apparaît comme une conséquence indirecte, presque accidentelle, de l'effondrement libyen. Dans l'autre lecture - celle qui s'est progressivement imposée à moi - la Libye cesse d'être la cause fondamentale ; elle devient le verrou préalable qu'il fallait faire sauter pour ouvrir durablement l'espace sahélien à une recomposition géostratégique beaucoup plus profonde.

Autrement dit, la destruction de l'État libyen n'aurait pas seulement produit du chaos ; elle aurait été conçue pour engendrer les conditions structurelles permettant l'installation prolongée d'un désordre régional capable de reconfigurer durablement les équilibres sécuritaires, militaires, économiques et géologiques du Sahel. Et c'est précisément là que le Liptako-Gourma cesse d'être une simple périphérie africaine pour apparaître progressivement comme l'un des véritables centres de gravité silencieux de la nouvelle bataille géopolitique sahélienne.

Vu sous cet angle, l'histoire récente du Sahel prend une cohérence beaucoup plus froide et beaucoup plus dérangeante. Car la permanence du désordre, l'enracinement progressif des groupes armés, la circulation incontrôlée des flux d'armes, l'internationalisation continue du conflit, la militarisation croissante des espaces désertiques, la fragmentation territoriale diffuse, l'épuisement psychologique des populations sahéliennes et l'importance géologique grandissante accordée au Liptako-Gourma finissent par produire une impression troublante : celle d'un chaos devenu structurellement utile à certains équilibres de puissance.

C'est ici que le récit officiel commence progressivement à se fissurer. Car si l'objectif véritable avait réellement été la stabilisation durable du Sahel, comment expliquer qu'après plus d'une décennie d'interventions, de coalitions, de bases militaires, de partenariats sécuritaires, de dispositifs internationaux et d'opérations antiterroristes massives, l'espace sahélien soit devenu non pas plus stable, mais plus fragmenté, plus militarisé, plus inflammable et plus poreux encore qu'au début de la crise ?

Cette question est centrale, parce qu'elle oblige à dépasser les lectures morales simplistes pour entrer dans une analyse beaucoup plus froide des logiques historiques de puissance. L'Histoire mondiale montre en effet que les grandes zones de tensions durables coïncident souvent avec des espaces stratégiques majeurs : ressources énergétiques, corridors commerciaux, routes maritimes, réserves minières, profondeurs territoriales, zones tampons ou axes d'influence régionale. Le Sahel contemporain concentre progressivement plusieurs de ces dimensions à la fois.

Puis il y eut Kidal, et Kidal n'est pas seulement une ville. Kidal est devenu le nom d'une humiliation stratégique. Car la question essentielle, celle que les grands récits internationaux évitent avec une prudence presque liturgique, demeure celle-ci : comment un État souverain peut-il être empêché, pendant près d'une décennie, d'exercer pleinement son autorité dans une ville située sur son propre territoire, alors même que des forces étrangères officiellement présentes pour l'aider opèrent dans le même espace ? Cette question, à elle seule, fissure le récit officiel. Elle ne prouve pas tout, mais elle oblige à tout réexaminer. Elle contraint à regarder autrement la rupture entre Bamako et ses anciens partenaires, non comme une crise d'humeur, non comme un caprice idéologique, non comme une passion russe ou anti-française, mais comme la conséquence d'un sentiment national profond : celui d'un peuple qui a fini par comprendre que l'assistance extérieure pouvait devenir, dans certaines circonstances, une forme raffinée de tutelle.

À cette humiliation territoriale s'ajoute une autre profondeur, moins visible mais décisive : celle du sous-sol. Il serait simpliste d'affirmer que toute guerre se résume aux ressources, mais il serait naïf de croire que les ressources n'entrent jamais dans les guerres. Dans l'histoire mondiale, les zones de tension durable coïncident rarement par hasard avec les espaces miniers, énergétiques, logistiques ou géographiques qui commandent l'avenir. Le Sahel n'échappe pas à cette loi silencieuse. Les bassins sahariens, les perspectives hydrocarbures, les gisements stratégiques, les corridors vers l'Atlantique, les profondeurs désertiques, les marges frontalières et les routes d'acheminement composent une géographie de puissance que les cartes médiatiques ne montrent presque jamais, parce qu'un téléspectateur à qui l'on parle de terrorisme comprend la peur, tandis qu'un citoyen à qui l'on parle de géologie comprend l'intérêt.

Or, plus cette réalité devient visible, plus une autre dimension du conflit apparaît clairement : la guerre moderne ne consiste plus uniquement à contrôler des territoires ; elle consiste désormais à contrôler des flux, des récits, des dépendances et des vulnérabilités. Le XXIe siècle transforme profondément la nature même de la puissance. Autrefois, les empires dominaient principalement par l'occupation directe ; aujourd'hui, la domination passe beaucoup plus subtilement par la dépendance énergétique, monétaire, sécuritaire, technologique, logistique, informationnelle et surtout - ceci est devenu absolument crucial - par la capacité à définir le récit officiel du réel.

C'est précisément là que la question du narratif international devient décisive. Car dans les guerres modernes, celui qui contrôle le récit mondial contrôle déjà une partie de la légitimité politique, diplomatique et psychologique du conflit. Et cette bataille narrative dépasse désormais largement le cadre militaire. En effet, elle touche les ONG, les plateformes numériques, les médias internationaux, les sanctions, les agences de notation, les institutions financières, les doctrines sécuritaires, les perceptions psychologiques collectives et même la hiérarchisation implicite des souffrances humaines dans l'espace médiatique mondial.

C'est ici que certaines grandes organisations internationales de défense des droits humains doivent être regardées avec une exigence nouvelle. Non comme des ennemies par principe, mais comme des puissances narratives à auditer. Leur autorité n'est pas seulement morale ; elle est géopolitique par ses effets. Quand une organisation produit un rapport, ce rapport peut devenir une munition diplomatique, une matière médiatique, une justification de sanctions, un élément de procédure, un signal pour les investisseurs, un outil d'isolement et parfois un instrument de réputation durable contre un État.

Le problème n'est pas l'existence des droits humains ; aucune civilisation sérieuse ne peut durablement survivre sans mécanismes d'alerte, sans contre-pouvoirs ni sans vigilance morale internationale. Le problème commence lorsque leur invocation semble varier d'intensité selon la géopolitique des victimes. Une organisation qui parle au nom de l'universel doit accepter d'être interrogée avec une rigueur universelle. Qui enquête ? Avec quel accès réel au terrain ? Selon quelles sources ? Avec quels filtres ? Dans quel calendrier politique ? Avec quelles conséquences diplomatiques, financières ou judiciaires ? Lorsqu'un rapport sur un pays africain en guerre produit immédiatement une onde médiatique mondiale, tandis que d'autres tragédies, plus massives ou plus politiquement embarrassantes, sont traitées avec prudence, dilution ou symétrie commode, la question du double standard n'est plus une humeur militante ; elle devient une question stratégique.

Ce n'est pas que tout rapport serait faux, ni que toute ONG serait malveillante ; c'est que nul acteur influent ne peut se prétendre hors du champ des rapports de force lorsqu'il contribue à définir qui mérite la compassion, qui mérite la sanction, qui mérite la suspicion et qui mérite l'oubli. De nombreux peuples du Sud global commencent progressivement à considérer que certaines institutions internationales finissent parfois par occuper simultanément plusieurs fonctions : observateur, producteur de rapports, source médiatique, référence morale, fournisseur d'expertise diplomatique et parfois même arbitre implicite de la légitimité internationale des acteurs en conflit. Et lorsque cette perception s'installe durablement, la question de la neutralité perçue devient inévitable.

Le Sahel n'échappe pas à cette dynamique. Dans une région où les populations vivent depuis plus d'une décennie sous pression sécuritaire permanente, où les traumatismes collectifs s'accumulent, où les États luttent simultanément contre les groupes armés, les fractures internes, l'effondrement économique et la guerre informationnelle mondiale, chaque rapport international, chaque terminologie employée, chaque asymétrie narrative et chaque hiérarchisation implicite des responsabilités finit par produire des conséquences politiques, psychologiques et géostratégiques considérables. Beaucoup de Sahéliens ont progressivement le sentiment que la bataille ne porte plus uniquement sur les armes ou les territoires, mais aussi sur le droit de raconter soi-même sa propre guerre. Et cette perception change tout. Car une nation qui estime que son récit lui échappe finit tôt ou tard par considérer que sa souveraineté elle-même devient incomplète.

Le problème n'est donc plus seulement militaire. Il devient civilisationnel. Car de plus en plus de peuples observent un phénomène profondément déstabilisateur : certaines tragédies semblent provoquer une mobilisation immédiate de la conscience internationale tandis que d'autres demeurent enfermées dans une relative invisibilité diplomatique et médiatique ; cette asymétrie perçue nourrit progressivement une crise mondiale de crédibilité. Dans une partie croissante du Sud global, beaucoup commencent désormais à considérer que la bataille contemporaine ne porte plus uniquement sur les territoires, mais également sur la définition même du bien, du mal, de la légitimité, du terrorisme, de la souveraineté et du droit à l'autonomie stratégique.

Le cas iranien éclaire brutalement cette mécanique. Depuis Mossadegh jusqu'à la guerre Iran-Irak, depuis les armes chimiques de Saddam jusqu'aux justifications contemporaines de la pression sur Téhéran, une leçon se répète : les grandes puissances prétendent souvent neutraliser un danger, mais elles fabriquent parfois l'architecture du danger qu'elles dénonceront ensuite. La guerre d'usure devait épuiser l'Iran ; elle a durci l'État iranien, professionnalisé ses structures, accéléré sa culture stratégique, alimenté sa doctrine de profondeur, renforcé ses instruments asymétriques et installé dans sa mémoire nationale l'idée que le droit international n'existe réellement que lorsqu'il sert les puissants. Ce n'est pas une apologie de l'Iran ; c'est un constat historique. On ne construit pas durablement la sécurité mondiale en tolérant hier ce que l'on prétend condamner aujourd'hui, sans produire dans les peuples frappés une conviction simple, dure et presque indestructible : la survie ne se délègue pas.

C'est la loi du retour de flamme. Les empires croient souvent affaiblir leurs adversaires par l'isolement, les sanctions, les guerres indirectes, les proxies, l'étouffement économique et la diabolisation médiatique ; mais l'histoire montre que l'épuisement organisé des nations produit rarement leur soumission définitive. Il produit des États plus durs, des doctrines plus fermées, des élites plus méfiantes, des sociétés plus militarisées, des technologies de contournement, des alliances alternatives et des souverainetés plus irréversibles. L'Iran n'est pas devenu un acteur régional redouté malgré la pression ; il l'est devenu aussi à cause d'elle. De la même manière, l'Afghanistan des années 1980, l'Irak d'après 2003, la Libye d'après 2011 et tant d'autres théâtres prouvent que les stratégies conçues pour fabriquer l'ordre produisent souvent le désordre qu'elles prétendaient empêcher.

Le Nicaragua offre, à une autre échelle, la matrice politique de cette méthode. Lorsque l'intervention directe devient trop coûteuse ou trop visible, la guerre de basse intensité permet d'user un pouvoir par périphérie : pression économique, délégitimation internationale, guerre psychologique, financement d'oppositions armées ou politiques, isolement, inflation des difficultés internes, transformation de l'espoir révolutionnaire en fatigue sociale. Le but n'est pas toujours de vaincre militairement ; il est de rendre le pays ingouvernable jusqu'à ce que sa propre population associe la souveraineté non plus à la dignité, mais à la pénurie, à la peur, à l'attente, au sacrifice et à la lassitude. C'est là que le parallèle avec le Sahel devient décisif : non comme preuve mécanique d'un copier-coller historique, mais comme avertissement doctrinal. Un projet souverainiste ne tombe pas seulement sous les balles de ses ennemis ; il peut tomber lorsque la fatigue populaire devient plus forte que l'espérance historique.

La Russie, dans une autre configuration, révèle également l'entrée du monde dans cette guerre diffuse où l'économie, l'énergie, les sanctions, les récits et la technologie deviennent des fronts à part entière. On a cru qu'un dispositif de pression financière, diplomatique et informationnelle suffirait à plier un État doté d'une profondeur territoriale, énergétique, industrielle et stratégique considérable. Mais cette séquence a surtout confirmé une chose : dans le monde qui vient, les États capables d'absorber les chocs, de réorienter leurs flux, de mobiliser leurs ressources, de tenir leur récit intérieur et de survivre à l'isolement partiel deviennent beaucoup plus difficiles à vaincre que ne l'imaginaient les doctrines anciennes. Là encore, la question centrale n'est pas morale ; elle est stratégique. La puissance moderne se mesure désormais à la capacité d'endurance.

Un vieux adage mandingue - et je m'excuse presque de recourir aux adages mandingues, mais je suis malinké et le séjour prolongé du tronc d'arbre dans l'eau ne le transforme jamais en crocodile - dit, dans une sagesse ancienne adaptée presque naturellement à la situation actuelle du Sahel, que c'est souvent lorsque le margouillat échappe de peu aux gamins affamés mais y laisse malgré tout un morceau de sa queue qu'il retrouve enfin le chemin du trou, beaucoup plus sécurisé que les longues promenades imprudentes sur les murs brûlants exposés à tous les dangers.

Car en Afrique de l'Ouest, les enfants chassent parfois le margouillat pour le griller et le manger ; lorsqu'il parvient à s'échapper, il abandonne souvent l'extrémité de sa queue pour sauver le reste de son corps. Et cette image éclaire presque brutalement la naissance de l'Alliance des États du Sahel.

Les trois États du Sahel central ne se sont pas unis par romantisme diplomatique, ni par simple passion idéologique de l'intégration régionale. Ils se sont rapprochés parce qu'ils ont senti le danger existentiel se refermer sur eux. La menace de "libysation" puis d'"afghanisation" du Niger rendait la suite presque prévisible pour le Burkina Faso et le Mali. Alors, en quarante-huit heures - remarquez bien : quarante-huit heures contre plusieurs décennies de sommets, de prudences diplomatiques, de calculs politiques et de discours panafricains - des communiqués conjoints affirmant qu'une attaque contre le Niger serait considérée comme une attaque contre le Mali et le Burkina Faso ont fusé des trois capitales.

Voilà.

Le margouillat venait de perdre un petit bout de sa queue.

Mais précisément : seulement le petit bout, apparemment.

Suffisamment pour comprendre le danger immédiat, mais de toute évidence pas encore suffisamment pour transformer définitivement sa manière de survivre.

Le margouillat a compris qu'il devait retrouver le chemin du trou ; il n'a peut-être pas encore compris que le mur lui-même est devenu un piège permanent où il ne faut désormais se promener qu'avec prudence et uniquement par nécessité vitale.

Et c'est précisément ici que se situe probablement la prochaine grande question historique du Sahel.

Car la vraie interrogation n'est déjà plus : pourquoi l'AES existe-t-elle ?

La véritable question devient désormais : pourquoi l'AES n'est-elle pas encore devenue une fédération politique, économique, énergétique, militaire et stratégique pleinement assumée ?

Car l'AES, dans sa forme actuelle, constitue déjà une rupture historique majeure, mais elle demeure probablement insuffisante à long terme sans une intégration beaucoup plus profonde. Une fédération réelle n'arrangerait évidemment pas les grandes puissances habituées aux fragmentations africaines pour des raisons géopolitiques, économiques, minières et stratégiques assez évidentes ; pourtant, malgré toutes ses limites actuelles, l'AES représente déjà un commencement historique considérable - à condition précisément de ne pas s'arrêter au milieu du chemin.

C'est précisément dans ce contexte qu'il faut comprendre l'émergence de l'Alliance des États du Sahel. L'AES n'est pas seulement une coalition sécuritaire née de l'urgence militaire ; elle représente, beaucoup plus profondément, une tentative historique de rupture avec un modèle de dépendance devenu insoutenable pour une partie des élites et des populations sahéliennes.

Car ces États ont compris quelque chose de fondamental : dans le monde qui vient, les nations ne survivront pas principalement grâce aux discours, mais grâce à leur capacité réelle à résister aux ruptures énergétiques, logistiques, financières, numériques, psychologiques et informationnelles. Désormais, elles devront également comprendre que l'unité elle-même devient probablement une condition de survie historique.

Le futur appartiendra probablement non pas aux États les plus riches, mais aux États capables de s'unir, d'absorber les chocs sans s'effondrer, de mutualiser leurs profondeurs stratégiques, leurs infrastructures, leurs ressources, leurs corridors, leurs capacités militaires, leurs systèmes énergétiques et leurs récits civilisationnels ; et c'est précisément ici que le Sahel devient potentiellement un laboratoire géopolitique mondial.

Parce que ce qui s'y joue dépasse désormais largement la seule question du terrorisme. Ce qui s'y joue touche la souveraineté, la résilience, la guerre cognitive, la maîtrise des ressources stratégiques, la bataille des récits, les nouvelles dépendances technologiques, les fractures énergétiques mondiales et l'épuisement comme instrument moderne de domination géopolitique.

Voilà le danger majeur pour l'AES. Il n'est pas seulement militaire. Il est psychologique. Il est administratif. Il est économique. Il est informationnel. Il est moral. Il réside dans l'usure quotidienne, dans les files d'attente, dans les prix qui montent, dans les services publics qui tardent, dans les promesses qui s'épuisent, dans les élites qui se divisent, dans les infiltrations qui prospèrent, dans la corruption qui renaît sous de nouveaux habits, dans la confusion entre patriotisme et complaisance, dans l'incapacité à transformer l'adhésion populaire en résultats visibles. Une alliance de souveraineté qui ne produit pas rapidement une alliance de performance devient vulnérable à la guerre de l'endurance. Le peuple peut accepter le sacrifice lorsqu'il voit la direction, la rigueur et la justice ; il ne pardonne pas longtemps l'improvisation, l'entre-soi, le désordre et l'arrogance.

C'est pourquoi l'AES ne peut pas être seulement un pacte militaire. Elle doit devenir une architecture de résilience. Sa vraie vocation n'est pas uniquement de repousser l'ennemi armé, mais de réduire les dépendances qui rendent l'ennemi efficace. Une souveraineté sans énergie, sans raffineries, sans stocks stratégiques, sans industries critiques, sans souveraineté numérique, sans doctrine informationnelle, sans école de renseignement économique, sans diplomatie des corridors, sans agriculture protégée, sans logistique continentale et sans capacité de raconter elle-même son histoire demeure une souveraineté vulnérable. Le XXIe siècle ne sera pas dominé par les États les plus riches, mais par les États capables de survivre aux ruptures logistiques, énergétiques, informationnelles et financières.

La crise mondiale qui se dessine autour des grands corridors énergétiques, du détroit d'Ormuz aux routes de la mer Rouge, montre à quel point l'Afrique continue de payer les guerres qu'elle ne déclenche pas. Un choc pétrolier lointain devient une hausse du transport à Bamako, une tension sur les engrais au Sahel, une inflation alimentaire à Ouagadougou, une facture énergétique à Niamey, une pression budgétaire à Dakar, une rupture d'approvisionnement à Lomé ou à Cotonou. Le continent produit des matières premières, mais importe trop souvent leur transformation ; il possède du pétrole, mais manque de capacités de raffinage suffisantes ; il possède des terres, mais dépend des engrais extérieurs ; il possède une jeunesse immense, mais importe les technologies qui organisent son quotidien ; il possède une mémoire politique douloureuse, mais laisse encore trop souvent d'autres écrire son actualité dans ses propres salons, ses aéroports, ses ministères et parfois même ses palais.

La bataille du narratif n'est donc pas un luxe culturel. Elle est une condition de survie. Un peuple qui ne produit pas son propre récit devient la matière première du récit des autres. Une armée qui ne documente pas ses opérations laisse ses adversaires écrire la première version des faits. Un État qui ne maîtrise pas ses images, ses données, ses cartes, ses communiqués, ses preuves, ses archives et ses plateformes se condamne à répondre toujours trop tard, dans la langue de celui qui l'accuse. Or, dans la guerre moderne, le premier récit est souvent plus puissant que le fait lui-même, parce qu'il installe le cadre mental dans lequel tous les faits suivants seront interprétés.

Dans cette perspective, le Mali révèle plus qu'une crise sécuritaire : il révèle la guerre mondiale diffuse dans laquelle nous sommes déjà entrés. Ce n'est pas encore la troisième guerre mondiale des anciens manuels, avec déclarations formelles, fronts continus et alliances figées ; c'est une guerre fragmentée, permanente, mobile, où les sanctions remplacent parfois les blocus, où les drones remplacent parfois les divisions blindées, où les plateformes remplacent parfois les radios coloniales, où les ONG peuvent servir de relais de légitimité, où les marchés punissent plus vite que les armées, où les monnaies étranglent sans tirer, où les câbles sous-marins, les satellites, les détroits, les ports, les raffineries, les puces électroniques et les récits deviennent des champs de bataille.

Le basculement du Mali vers une diplomatie plus ouverte au Maroc, la crispation avec l'Algérie, la question saharienne, la profondeur azawadienne, les routes atlantiques, les corridors de transit et la nécessité de désenclaver le Sahel ne sont pas des dossiers séparés. Ils appartiennent au même échiquier. Bamako semble avoir compris que la question territoriale saharienne n'est pas extérieure au Mali, parce que tout ce qui touche au désert, aux marges, aux routes, aux médiations, aux sanctuaires, aux influences régionales et aux accès océaniques finit par toucher à la survie stratégique malienne. Dans cette lecture, l'AES ne peut plus penser seulement en termes de frontières héritées ; elle doit penser en termes de profondeur, d'accès, de flux, de corridors, de verrouillage des marges et de projection économique.

Mais cette ambition exige une discipline supérieure. Le souverainisme qui ne produit pas d'État efficace devient un romantisme. Le patriotisme qui ne produit pas d'administration fiable devient un chant. La rupture diplomatique qui ne produit pas d'alternative industrielle devient une posture. L'alliance militaire qui ne produit pas de sécurité intérieure devient un symbole vulnérable. L'AES doit donc entrer dans son âge adulte : celui où l'on cesse de confondre la dénonciation avec la construction, l'indignation avec la stratégie, la popularité avec la légitimité durable et la victoire narrative avec la transformation réelle.

La première urgence est sécuritaire, mais elle ne peut pas être seulement répressive ; elle doit être systémique, car la guerre asymétrique se nourrit des failles de l'État, de la pauvreté, de l'injustice, des trafics, des humiliations locales, des frustrations communautaires, des zones sans services, des soldats mal payés, des fonctionnaires absents, des élites prédatrices et des jeunesses abandonnées. La deuxième urgence est énergétique : sans énergie stable, aucune souveraineté n'est sérieuse. La troisième est informationnelle : les États de l'AES doivent créer leurs propres capacités de documentation, de vérification, d'archivage, de réponse rapide et de production audiovisuelle stratégique. La quatrième est industrielle : équiper progressivement le soldat, le paysan, l'école, l'hôpital et l'administration par des chaînes régionales. La cinquième est diplomatique : multiplier les partenariats sans remplacer une dépendance par une autre. La sixième est morale : maintenir la justice interne, parce qu'un État qui combat l'ingérence extérieure mais tolère l'arbitraire intérieur offre à ses adversaires la matière de sa délégitimation.

Le Mali, l'Iran, la Russie et le Nicaragua disent finalement la même chose sous des formes historiques différentes. Le Nicaragua montre comment l'épuisement peut briser une espérance politique si elle ne se transforme pas assez vite en résultats sociaux. L'Iran montre comment la pression extérieure peut durcir un État au lieu de l'effondrer, surtout lorsqu'elle confirme dans sa mémoire nationale l'idée qu'il ne peut compter que sur lui-même. La Russie montre que l'endurance stratégique devient une composante majeure de la puissance au XXIe siècle. Le Mali montre qu'un État africain qui reprend sa souveraineté entre immédiatement dans une guerre totale de perception, où ses victoires seront minimisées, ses fautes amplifiées, ses morts hiérarchisées, ses partenaires diabolisés, ses intentions suspectées et ses tragédies utilisées comme preuves contre lui.

La grande révélation n'est donc pas que les puissants mentent, car l'histoire l'a déjà mille fois montré ; la révélation est plus froide : le système international contemporain transforme l'autonomie des États pauvres en anomalie à corriger, non parce que ces États seraient forts, mais parce qu'ils pourraient devenir des précédents. Les grandes puissances ne craignent pas les États pauvres ; elles craignent les États capables de devenir autonomes. Elles ne craignent pas seulement les armées ; elles craignent les exemples. Elles ne craignent pas seulement les ressources ; elles craignent le moment où ceux qui les possèdent décident d'en contrôler la chaîne complète, depuis le sous-sol jusqu'au récit.

C'est pourquoi le Sahel est devenu un laboratoire mondial. Si l'AES échoue, beaucoup diront que l'Afrique ne peut pas se gouverner autrement qu'à travers les cadres anciens. Si elle réussit, même partiellement, elle changera l'imaginaire politique d'un continent entier. Voilà pourquoi la bataille est si dure, si longue, si sale, si informationnelle, si psychologique. Ce qui est attaqué n'est pas seulement un pouvoir, ni seulement une alliance, ni seulement une orientation diplomatique ; c'est la possibilité qu'un espace africain enclavé, pauvre en infrastructures mais riche en volonté historique, démontre qu'une souveraineté peut redevenir une politique, une économie, une défense, une école, une industrie, une logistique et une parole.

Alors il faut conclure sans romantisme. L'AES ne vaincra pas par les slogans. Elle ne vaincra pas par la seule émotion populaire. Elle ne vaincra pas par la répétition de mots puissants. Elle vaincra si elle devient méthodique, incorruptible, techniquement sérieuse, socialement juste, diplomatiquement agile, militairement disciplinée, économiquement productive, narrativement souveraine et moralement exigeante. Elle vaincra si elle comprend que la guerre moderne ne se gagne pas seulement au front, mais dans les ports, les raffineries, les écoles, les satellites, les banques, les champs, les tribunaux, les rédactions, les serveurs, les archives et les consciences.

Le Mali n'est donc pas seulement un pays en guerre. Il est le miroir d'un monde qui change de peau. Et dans ce miroir, chacun peut voir ce qu'il veut : les uns verront une crise africaine de plus ; les autres verront le commencement d'une doctrine. Ceux qui ne regardent que la fumée parleront d'instabilité. Ceux qui regardent les lignes profondes verront une chose plus vaste : l'entrée du Sahel dans la grande bataille du siècle, celle où les peuples ne demandent plus seulement à être secourus, mais à être souverains, et où les empires, fidèles à leurs vieilles méthodes, risquent une fois encore de fabriquer exactement ce qu'ils prétendaient empêcher.

 Dr. Eloi Bandia Keita

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Commentaire

newsnet 2026-05-09 #15521
Beaucoup de Sahéliens ont progressivement le sentiment que la bataille ne porte plus uniquement sur les armes ou les territoires, mais aussi sur le droit de raconter soi-même sa propre guerre. Et cette perception change tout. Car une nation qui estime que son récit lui échappe finit tôt ou tard par considérer que sa souveraineté elle-même devient incomplète.
les grandes puissances prétendent souvent neutraliser un danger, mais elles fabriquent parfois l'architecture du danger qu'elles dénonceront ensuite.
les stratégies conçues pour fabriquer l'ordre produisent souvent le désordre qu'elles prétendaient empêcher
La menace de "libysation" puis d'"afghanisation" du Niger rendait la suite presque prévisible pour le Burkina Faso et le Mali. Alors, en quarante-huit heures - remarquez bien : quarante-huit heures contre plusieurs décennies de sommets, de prudences diplomatiques, de calculs politiques et de discours panafricains - des communiqués conjoints affirmant qu'une attaque contre le Niger serait considérée comme une attaque contre le Mali et le Burkina Faso ont fusé des trois capitales.
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