"Nous refusons, au nom d'une judéité plurielle, que le CRIF, l'ambassade d'Israël à Paris, ou des responsables publics imposent ce que signifie être juif, ou ce que devrait être notre rapport à l'histoire, à la mémoire, à la diaspora, à la justice, à Israël et à la Palestine." écrivent dans Mediapart un ensemble de personnalités, parmi lesquelles Michaël Sztanke, Vincent Sornaga, Georges Didi-Huberman, Arthur Harari, Nadav Lapid ou encore Esther Benbassa, qui dénoncent une confiscation identitaire et politique.
LE TEXTE :
"Nous refusons, au nom d'une judéité plurielle, que le CRIF, l'ambassade d'Israël à Paris, ou des responsables publics comme l'ancien député Meyer Habib et la députée Caroline Yadan, imposent ce que signifie être juif, ou ce que devrait être notre rapport à l'histoire, à la mémoire, à la diaspora, à la justice, à Israël et à la Palestine.
Nous refusons cette confiscation identitaire et politique, comme nous refusons que la judéité soit réduite à l'allégeance à un État. Notre manière d'être juif ou juive ne s'est jamais définie historiquement par notre rapport à Israël.
Nous nous inscrivons dans une autre histoire juive parmi d'autres : celle du Bund ("l'union"en yiddish). Né en 1897 en Lituanie, le Bund était un parti ouvrier socialiste diasporique, contemporain du sionisme, né la même année à Bâle, en Suisse.
Le Bund ne considérait pas les juifs comme une nation destinée à avoir son propre État, mais comme un peuple vivant en diaspora, avec sa culture, sa langue, sa mémoire, et ses luttes. Cette idée avait un nom : l'autonomie culturelle. Elle reposait sur une notion essentielle, le doikayt ("être ici") : le droit de vivre, de s'organiser et de lutter là où l'on se trouve. Si le Bund a été anéanti par la Shoah, son héritage politique demeure vivant en nous.
L'antisionisme juif, entendu comme une alternative au sionisme, n'est donc pas une invention récente : il est aussi ancien que le sionisme lui-même. Dès la fin du XIXe siècle, des juifs religieux, socialistes, assimilationnistes ou révolutionnaires s'y sont opposés, parce qu'ils connaissaient les persécutions, les exils, les pogroms et les impasses du nationalisme.
Là où le sionisme voyait dans l'émigration en Palestine l'horizon politique du salut juif, les bundistes y voyaient une fuite en avant. Ils refusaient l'idée qu'un territoire puisse, à lui seul,"résoudre la question juive"et celle de l'antisémitisme.
Cette autre histoire ne se limite pas au monde ashkénaze et bundiste. Elle est aussi celle de juifs séfarades et orientaux qui, après 1948, n'ont pas tous fait d'Israël l'horizon unique de leur existence, et ont parfois choisi de rester ou d'émigrer ailleurs, fidèles à des cultures juives diasporiques.
Si nous reconnaissons le droit de l'État d'Israël à exister, nous nous opposons avec force au sionisme dans sa traduction politique contemporaine, son expansion territoriale, l'occupation et la colonisation de la Cisjordanie, et la destruction programmée de Gaza. Nous refusons également, plus encore depuis les attaques terroristes du Hamas le 7 octobre 2023, que la sécurité des Israéliens soit pensée contre les droits fondamentaux des Palestiniens.
En ce sens, notre position est antisioniste puisqu'elle refuse cette logique de domination, de dépossession et d'inégalité des droits. Mais nous préférons nous définir comme non sionistes, pour refuser le piège sémantique imposé par le gouvernement Israélien qui vise à dire :"Israël est la seule solution pour la survie du peuple juif".
Notre place est aux côtés de celles et ceux qui refusent qu'un peuple se sauve au prix de l'asservissement d'un autre. C'est pourquoi nous affirmons sans détour notre solidarité entière avec les Palestiniens, qu'ils vivent, souffrent et meurent à Gaza, à Jérusalem-Est ou en Cisjordanie. Leur écrasement par un régime que nous nommons désormais racialiste nous oblige moralement, politiquement et humainement.
Notre position s'inscrit dans une fidélité aux luttes antiracistes, anticoloniales et internationalistes. Le racisme commence toujours lorsqu'on hiérarchise les vies, lorsqu'on normalise la domination, lorsqu'on prétend qu'un peuple aurait plus de droits qu'un autre.
Nous refusons l'alternative imposée : le sionisme ou la haine des juifs, l'adhésion ou la trahison.
Cette alternative est intellectuellement mensongère et moralement intenable. Elle est mensongère parce qu'elle efface des siècles de débats internes au monde juif. Dès lors qu'un juif conteste le sionisme ou l'État d'Israël, on lui explique qu'il souffre d'antisémitisme intériorisé, qu'il trahit les morts. Nous refusons ce chantage.
Il existe d'autres fidélités : à la diaspora, à une identité ouverte, à un judaïsme de transmission, de culture, de débat, de mémoire et d'éthique et non de réflexe nationaliste.
Enfin, nous estimons qu'Israël doit être traité comme n'importe quel autre pays qui bafoue le droit international, annexe et colonise des territoires, ou agresse et massacre des populations.
Les Palestiniens ont une histoire, une mémoire, une terre, et un droit imprescriptible à l'autodétermination. Nous ne laisserons pas notre nom, notre histoire, et notre mémoire servir de caution à leur écrasement."
Un texte écrit par :
Michaël Sztanke, réalisateur
Vincent Sornaga, scénariste
Co-signataires
Georges Didi-Huberman - philosophe
Arthur Harari - réalisateur
Nadav Lapid - réalisateur
Esther Benbassa - ancienne sénatrice, universitaire
Jean-Christophe Attias - universitaire
Caroline Berliner - actrice, réalisatrice radio.
Anne Amzallag - réalisatrice
Alain Lewkowicz - réalisateur
Julie Chazelle - Directrice artistique
Charlotte Chazelle - professeure des écoles
Anna Czapski - dramaturge
Sarah Grinbaum Wolmark - éditrice
Ychaï Gassenbauer - artiste
Laura Grunberger - rédactrice en chef
Annie Grunberger - professeur d'anglais retraitée
Lisa Gottreich - auteure
Lionel Boutang - Compositeur
Régis Moreau - professeur d'histoire
Nicolas Mollard - compositeur
Gabriel Rosenman, sociologue
Sarah Le Picard - actrice, metteuse en scène
Fabrice Osinski - ingénieur du son.
Sarah Pépin - professeure de lettres
Henri Raczymow - écrivain
Mathilde Raczymow - productrice de cinéma
Jérémie Reichenbach - réalisateur
Clara Schulmann - autrice et enseignante en école d'art
Johanna Sztanke - éditrice
Najib Tajiouti - journaliste
Elie Wajeman - cinéaste et scénariste
Denis Laujol - Metteur en scène
Lola Isidro - enseignante chercheuse en droit
Florian Berutti - directeur de la photographie
Jacques Osinski - metteur en scène
Sarah Schulmann - psychologue clinicienne
Didier Schulmann - conservateur honoraire du patrimoine
Source : Mediapart
