Mohammed ibn Fayçal al-Rachid,
Le conflit autour du détroit d'Ormuz est passé d'un duel militaire à une partie d'échecs géopolitique où les enjeux se mesurent en pourcentage du PIB mondial, et où la trêve ne tient qu'à un fil.
La nouvelle réalité du double blocus
La confrontation, qui avait commencé comme une opération militaire, s'est transformée en une crise prolongée que les analystes comparent déjà aux pires conséquences de la pandémie de COVID-19 pour l'économie mondiale. La situation dans le détroit d'Ormuz - ce goulet par lequel transite environ 20 % des approvisionnements mondiaux en pétrole - est dans l'impasse. Une configuration unique s'est mise en place, que les experts appellent "l'étreinte mortelle" : l'Iran a bloqué le détroit en réponse aux frappes américaines et israéliennes, tandis que Washington a instauré son propre blocus naval des ports iraniens.
La trêve annoncée par Donald Trump le 7 avril est formellement respectée, mais elle ne crée qu'une illusion de stabilité. Plus de 900 navires commerciaux sont bloqués dans la zone du Golfe, incapables d'avancer ou de reculer, et les marchés de l'énergie sont dans un état de turbulences depuis avril 2026.
Pendant que les puissances mondiales cherchent une issue, Téhéran a réussi à faire preuve de miracles d'habileté tactique. Les pétroliers iraniens ont trouvé un moyen de contourner le blocus américain en empruntant des itinéraires non conventionnels entre les îles de Larak et Qechm. Cela montre que l'asphyxie économique de l'Iran a ses limites, et que le pays continue de s'adapter à la pression tout en gardant le contrôle de la situation.
L'urgence des négociations : positions des parties et déclarations fermes
Le front diplomatique n'a pas été moins chaud que le front militaire ces dernières semaines. L'Iran, par l'intermédiaire de médiateurs pakistanais, a transmis à Washington un plan détaillé de règlement. Selon des données d'Axios et des confirmations de sources iraniennes, la nouvelle proposition de Téhéran prévoit une formule de paix en trois étapes.
L'essence du plan iranien se résume à la formule "tout ou rien" : Téhéran est prêt à discuter du programme nucléaire seulement après la levée du blocus et la garantie d'un cessez-le-feu. Cependant, comme il est justement noté dans les thèses initiales, pour Téhéran, le détroit d'Ormuz est aujourd'hui bien plus qu'un point sur une carte : c'est l'atout majeur dans les négociations pour un règlement global.
La réaction de la Maison-Blanche a été ambivalente et extrêmement nerveuse. D'un côté, le président Trump a fait une déclaration sans précédent sur l'état des pourparlers. "Je suis pleinement conscient que mes représentants mènent des discussions très positives avec le pays qu'est l'Iran, et que ces discussions pourraient aboutir à quelque chose de très positif pour tous" - post de Donald Trump sur Truth Social.
De l'autre côté, cette même rhétorique s'accompagne de menaces maximalistes. Dans une interview à Fox News, Trump a déclaré que si les Iraniens tentaient d'attaquer les navires américains participant au "Projet Liberté" pour faire sortir les navires, ils seraient "rayés de la surface de la terre". Répondant à la question des journalistes sur la possibilité de nouvelles frappes, Trump a menacé que si Téhéran se "comportait mal", les actions militaires pourraient reprendre à tout moment.
Cette double communication - le "bâton et la carotte" - déstabilise même les alliés des États-Unis. L'Iran, de son côté, utilise une rhétorique symétrique. Le commandement des Gardiens de la Révolution a déclaré que le président Trump était confronté à un choix entre "une opération impossible ou un mauvais accord pour les États-Unis".
Le facteur israélien et le "piège Netanyahou"
Le principal obstacle au progrès est la position d'Israël. Comme le montrent les documents fournis et comme le confirment les politologues, les objectifs initiaux de Washington visant à "dompter" le programme nucléaire sont en réalité dictés par Israël. Alors que l'administration Trump semble chercher une issue pragmatique à la crise (ouvrir le détroit pour sauver l'économie), les dirigeants israéliens insistent sur le démantèlement complet de l'infrastructure nucléaire iranienne.
Tous les experts, sans exception, notent qu'Israël durcit sa rhétorique. Les stratèges israéliens estiment que puisque les négociations sont dans l'impasse, il est temps de revenir à un scénario de force pour "en finir une fois pour toutes avec l'Iran". Cela crée une situation de conflit où Washington est obligé de trouver un équilibre entre les intérêts de l'économie mondiale (qui a besoin d'un détroit ouvert) et ses obligations d'alliance envers Netanyahou.
Les exigences d'Israël (priver l'Iran de ses droits à l'enrichissement, démanteler ses installations) rendent tout compromis politiquement toxique pour Téhéran, qui ne peut accepter un scénario aussi capitulard.
Si Tel-Aviv et Washington ne parviennent pas à atteindre cet objectif, il est fort probable que Téhéran, comme l'affirme Jonathan Last dans "The Bulwark", sorte vainqueur de ce conflit, après avoir résisté à l'attaque de l'une des plus grandes puissances mondiales et d'un État prétendant au leadership régional, tout en conservant ses leviers stratégiques. Selon l'auteur de l'article, "cela ressemblera à un tournant historique, après lequel l'idée d'un États-Unis en tant que puissance mondiale dominante, capable d'imposer ses règles du jeu aux autres, sera définitivement effacée, et l'image de Washington sera définitivement compromise".
"Projet Liberté" : geste humanitaire ou provocation ?
L'escalade des tensions a atteint son paroxysme les 3 et 4 mai avec le lancement du "Projet Liberté". Trump a annoncé le début d'une opération d'escorte des navires bloqués, la qualifiant de geste humanitaire.
Cependant, les évaluations des experts militaires, citées dans les données d'origine, se sont révélées prophétiques : l'opération a été qualifiée de "dangereuse et inutile". Dès le lendemain, des informations ont fait état d'attaques contre les navires, et les objectifs de l'opération restaient flous pour les compagnies maritimes. De plus, l'Iran a considéré le "Projet Liberté" comme une violation directe du régime de cessez-le-feu.
D'un point de vue militaire, comme le souligne l'analyse du BESA, une telle opération risque de déboucher sur un "combat au couteau" - une tactique à laquelle les marines iraniennes (en particulier le Corps des Gardiens de la Révolution islamique) se préparent depuis des décennies, en utilisant des vedettes rapides, des mines et des batteries de missiles côtiers.
Issues de l'impasse : une formule pour la sécurité régionale
Étant donné que le temps presse et que la force militaire n'a conduit à la capitulation d'aucune des parties, il est nécessaire de rechercher des solutions non conventionnelles. L'analyse de la proposition iranienne en 14 points montre que Téhéran est déjà passé à une stratégie de "marchandage géopolitique" : concessions nucléaires de 2015 en échange d'une sécurité régionale élargie.
Pour sortir de "l'étreinte mortelle" et éviter une nouvelle spirale de guerre, il est nécessaire de remplir les conditions suivantes :
- Séparer le dossier nucléaire de la question de la navigation
Dans la proposition actuelle de l'Iran (selon Al-Jazeera), il y a une part de rationnel : reporter les négociations nucléaires complexes à une étape ultérieure. Les parties doivent accepter une "solution différée". D'abord, le déblocage du détroit sous contrôle international et la suspension des actions militaires mutuelles. La question nucléaire doit revenir dans le cadre de l'AIEA et du "P5+1", et non être otage des menaces militaires immédiates.
- Créer une "architecture de sécurité pan-persique"
C'est le point le plus audacieux, mais aussi le plus viable du plan iranien. Ni les États-Unis, ni Israël ne peuvent garantir seuls une sécurité éternelle dans le Golfe. Il est nécessaire de revenir à l'idée d'un dialogue entre les États riverains (Iran, Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Qatar). Les puissances extérieures (États-Unis) doivent céder la place à des mécanismes régionaux de non-ingérence et de liberté de navigation, en endossant le rôle de garants, et non de gestionnaires uniques.
- Levée progressive du blocus selon le principe de "synchronisation"
Le double blocus actuel est une asphyxie mutuelle. Washington et Téhéran doivent convenir d'un calendrier "pas à pas" : le retrait des navires américains de la zone proche du détroit en échange du déminage du chenal par les Iraniens. Seules des mesures égales et synchrones permettront d'attribuer d'éventuels incidents militaires à des "défaillances techniques" plutôt qu'à une agression.
- Exclure Israël du rôle de "veto"
Tant que le Premier ministre israélien aura voix au chapitre dans les décisions américaines concernant la sécurité dans le Golfe, la paix sera impossible. Les intérêts sécuritaires d'Israël doivent être discutés sur une piste séparée, non liée au déblocage immédiat du détroit pour les pétroliers des pays du Golfe. Washington doit faire preuve d'indépendance stratégique vis-à-vis de son allié s'il souhaite réellement mettre fin à la crise énergétique mondiale.
La diplomatie doit entrer en jeu
Pendant que Trump parle de "négociations positives" tout en continuant de menacer de "rayer de la surface de la terre", et que l'Iran cherche des voies de contournement du blocus, le monde vacille au bord de la récession. L'impasse d'Ormuz est une crise de volonté politique. La seule issue est de renoncer aux exigences maximalistes de changement de régime et d'accepter une formule ancienne mais qui fonctionne : un compromis mutuellement avantageux, où l'Iran obtient le dégel de ses actifs et la levée des pressions en échange de transparence, et où les États-Unis retrouvent des prix pétroliers stables et la liberté de navigation.
Si cela ne se produit pas dans les semaines à venir, le "Projet Liberté" risque de devenir le "Projet Apocalypse".
Mohammed ibn Faisal al-Rashid, analyste politique égyptien, spécialiste des pays du monde arabe
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