Même si la Grande-Bretagne envoyait des troupes arraisonner les pétroliers escortés, elles risqueraient d'être prises pour cible, sans disposer de moyens militaires efficaces pour repousser la Marine moscovite.
Source : Responsible Statecraft, Ian Proud
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
Rien ne provoque plus la fureur des politiciens britanniques que l'évocation de la "flotte fantôme" russe. Pourtant, la traque vaine des pétroliers russes dans la Manche la semaine dernière illustre bien l'impuissance de la Grande-Bretagne face à cette situation.
Le 9 avril, deux pétroliers russes de la "flotte fantôme" ont été escortés à travers la Manche par une frégate de la Marine russe armée de tout un arsenal, y compris de missiles antinavires. En réponse, la Royal Navy n'a pu déployer qu'un pétrolier auxiliaire pour la suivre, impuissante. Le Daily Telegraph a relaté cette opération héroïque depuis le pont d'un bateau de pêche de 12 mètres qui suivait le pétrolier.
Un schéma récurrent se dessine : la Royal Navy déploie des navires largement inférieurs en puissance de feu face à des escortes navales russes mieux armées.
L'incapacité de la Royal Navy à s'opposer aux pétroliers russes a suscité un tollé général parmi les responsables politiques de l'opposition, notamment l'ancien Premier ministre Boris Johnson. Le procureur général du Royaume-Uni a statué que les forces britanniques ne pourraient de toute façon vraisemblablement pas arraisonner les navires russes, une telle action étant potentiellement contraire au droit international. Le message politique est pourtant clair : même si la Grande-Bretagne envoyait des troupes arraisonner des pétroliers russes escortés, elles risqueraient d'être prises pour cible, sans disposer de moyens militaires efficaces pour repousser la Marine russe. La Royal Navy est ainsi paralysée et incapable de projeter sa force, même à proximité des côtes britanniques.
L'intervention d'une frégate et d'un hélicoptère britanniques pour repousser des sous-marins russes qui semblaient rôder au-dessus de câbles sous-marins a apporté un soulagement bienvenu au ministre de la Défense, John Healey, qui s'est rendu dans la salle de presse du 10 Downing Street pour informer les médias de l'opération. Mais cela ne suffira pas à apaiser le sentiment croissant de honte et de colère nationale face à l'état déplorable des forces armées britanniques.
Le plan d'investissement dans la défense, déjà largement retardé, est manifestement repoussé au-delà des élections locales de mai prochain, car il listera probablement davantage de projets que la Grande-Bretagne ne peut se permettre ou devrait abandonner, plutôt que des mesures véritablement nouvelles et révolutionnaires. Je prédis que sa publication sera politiquement humiliante pour le gouvernement travailliste, qui subit des sondages catastrophiques, avec seulement un cinquième de la population encline à voter pour lui, un niveau historiquement bas pour un parti au pouvoir.
Le cas du HMS Dragon est devenu emblématique du déclin de la Marine britannique. Ce destroyer de défense aérienne, que la Grande-Bretagne a sorti précipitamment de maintenance et déployé tardivement en Méditerranée pour soutenir les opérations défensives contre l'Iran, a été confronté à des difficultés techniques et a dû retourner à quai pour y être réparé.
La Russie, quant à elle, s'est enhardie. Ayant considérablement augmenté la taille de sa flotte ces dernières années, Moscou est désormais de plus en plus en mesure de dominer les hautes mers au large de l'Europe et de mettre en danger les navires britanniques et européens. En mai 2025, un avion de chasse russe a mis en garde un navire estonien qui cherchait à intercepter un pétrolier russe. Suite à la saisie par les forces américaines d'un pétrolier russe à destination de Cuba en janvier et à l'arraisonnement par les Français d'un pétrolier fantôme le 20 mars, ils ont clairement décidé que "trop c'est trop" et envoient désormais des navires de guerre russes lourdement armés pour escorter les pétroliers.
Depuis le début de la guerre en Ukraine, les alliés occidentaux cherchent à peser sur l'économie de guerre de la Russie en limitant les revenus qu'elle tire des ventes de pétrole et de gaz, qui représentent environ les deux tiers de ses exportations. Certaines estimations suggérant que 80 % du pétrole russe exporté est transporté par bateau, s'attaquer au réseau des "pétroliers fantômes" - de vieux pétroliers russes naviguant sous des arrangements d'assurance et de pavillon opaques - pourrait sembler, à première vue, une approche sensée, ou du moins cela l'était en 2022. Mais quatre ans plus tard, cette initiative s'est avérée totalement vaine. Elle semble désormais contre-productive.
Soyons clairs : l'exportation de pétrole russe n'a jamais été sanctionnée en termes absolus. En décembre 2022, les pays du G7 ont plutôt imposé un plafond de prix de 60 dollars par baril de pétrole vendu afin de minimiser les revenus que la Russie tire de ses exportations. En juillet 2025, l'Europe a encore abaissé ce plafond à 47,60 dollars, tandis que les États-Unis l'ont maintenu à 60 dollars.
Malgré leurs protestations, l'Europe a néanmoins continué d'importer pour des milliards d'euros de pétrole russe tout au long de la guerre en Ukraine. Les principaux clients de la Russie, la Chine et l'Inde, ont acheté à des tarifs réduits, inférieurs au plafond fixé par le G7. Le troisième client de la Russie, la Turquie, a vu ses importations de pétrole rester pratiquement inchangées, marchant sur une corde raide face aux restrictions de prix.
En fin de compte, les recettes d'export de la Russie n'ont manifestement pas souffert depuis 2022. Au cours de la première année de la guerre en Ukraine, la Russie a enregistré son plus important excédent courant jamais atteint, à hauteur de 238 milliards de dollars. Depuis lors, les exportations sont restées supérieures à leur moyenne historique.
La guerre en Iran a désormais rendu le plafonnement des prix décidé par le G7 caduc. Les clients du monde entier, confrontés au rationnement du carburant, sont prêts à payer n'importe quel prix pour s'approvisionner en pétrole. Il est donc clair que la Russie tirera une nouvelle manne de ses exportations de pétrole en 2026. En effet, une analyse préliminaire suggère que la Russie verra ses recettes fiscales issues des ventes de pétrole doubler en avril.
Depuis le début de la guerre en Iran, la Russie a monté les enchères en refusant de vendre du pétrole aux pays qui soutiennent le plafond de prix du G7. Cette politique garantit que les pays en développement bénéficieront d'un statut privilégié et ne voudront pas appliquer de plafond de prix en période de pénurie d'approvisionnement. Elle exerce également une pression sur les approvisionnements vers l'Europe et le Japon en particulier, qui peinent sous le poids de la flambée des prix et de la raréfaction de l'offre.
À l'heure où les États-Unis ont temporairement levé les sanctions sur les livraisons de pétrole russe, c'est un signe supplémentaire de la divergence entre les politiques américaine et européenne à l'égard de la Russie. L'impasse qui s'envenime et reste non résolue entre l'Ukraine et la Hongrie concernant l'approvisionnement en pétrole via l'oléoduc Druzhba endommagé pourrait réjouir ces eurocrates qui croient fermement que nous devrions continuer à résister à tout prix aux approvisionnements énergétiques russes. Le tapage britannique autour de notre incapacité à arrêter les pétroliers russes dans la Manche prouve une fois de plus que nos politiciens ont perdu de vue nos objectifs stratégiques vis-à-vis de la Russie, et qu'ils ne se demandent pas si nos politiques nuisent moins à Poutine qu'à nous-mêmes.
À l'heure actuelle, il est clair comme de l'eau de roche que nos économies souffrent sous le poids des pénuries énergétiques, tandis que les caisses du Kremlin se remplissent et que la Marine russe règne sur les mers britanniques.
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Ian Proud a été membre du service diplomatique de Sa Majesté britannique de 1999 à 2023. Il a occupé le poste de conseiller économique à l'ambassade britannique à Moscou de juillet 2014 à février 2019. Il a récemment publié ses mémoires, "A Misfit in Moscow: How British diplomacy in Russia failed, 2014-2019" (Un intrus à Moscou : comment la diplomatie britannique en Russie a échoué, 2014-2019). Il est chercheur non résident au Quincy Institute.
Les opinions exprimées par les auteurs sur Responsible Statecraft ne reflètent pas nécessairement celles du Quincy Institute ou de ses associés.
Source : Responsible Statecraft, Ian Proud, 13-04-2026
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
