
par Patrick Mbeko
C'est avec une profonde tristesse que j'ai appris la mort d'Aimable Karasira, survivant du génocide, décédé le jour même où il devait recouvrer la liberté après cinq années de détention pour "trouble à l'ordre public". Selon les autorités rwandaises, il serait mort à la suite d'une overdose médicamenteuse. Une version officielle qui, à juste titre, soulève de sérieux doutes.
J'ai eu l'occasion d'échanger avec Aimable Karasira à plusieurs reprises avant son arrestation. Il se montrait extrêmement critique à l'égard du régime de Paul Kagame et faisait preuve d'un courage rare. À chacune de nos conversations, je ne pouvais m'empêcher de lui demander s'il ne craignait pas pour sa vie. Il me répondait toujours avec calme : "Monsieur Mbeko, ces gens m'ont tout pris, ils ont massacré une partie de ma famille. Ils peuvent faire ce qu'ils veulent". Son parcours m'a conduit à m'intéresser de plus près à la situation des "rescapés tutsis" du génocide, au point de leur consacrer un sous-chapitre dans mon livre Rwanda : Malheur aux vaincus (Duboiris, 2024).
Aimable m'avait demandé de mentionner son nom dans l'ouvrage, mais j'avais refusé. Je ne voulais pas l'exposer davantage à la cruauté du régime Kagame. Pour lui, toutefois, cela semblait secondaire. "Ce n'est pas grave, papa. Tout ce que je t'ai dit est vrai. Tu peux le vérifier. Et je n'ai peur ni de Kagame ni de ses sbires", me lança-t-il. Malgré son insistance, je refusai de le citer nommément.
Aimable, que j'appelle "Benoît" dans le livre, m'expliqua qu'il existe, selon lui, deux catégories de rescapés tutsis au Rwanda : ceux qui acceptent d'être instrumentalisés par le FPR (le parti de Kagame) dans le cadre de sa propagande sur le génocide et qui, en retour, bénéficient de certains privilèges ; et ceux qui, comme lui, refusent toute instrumentalisation et se retrouvent dès lors marginalisés, ostracisés, voire persécutés. Dès lors, une question s'impose : Aimable est-il vraiment mort d'une "overdose médicamenteuse" ou parce qu'il a refusé le mensonge et l'arbitraire du régime Kagame ?
Impressionné par son courage, j'avais décidé de lui dédier Rwanda : Malheur aux vaincus en ces termes : "À Aimable KARASIRA, toi, le rescapé dont le courage ne saurait laisser indifférent".
Va en paix, cher frère. Tu as combattu le bon combat.
source : Patrick Mbeko