Journal dde.crisis de Philippe Grasset
Je commence par une très courte anecdote dont je ne garantis pas l'authenticité mais qui mérite le label 'Si non e vero, e ben trovato' :
"Quelqu'un, - nom non-certifié, - croise un jour Sacha (Guitry) et lui dit :- Quoi de neuf aujourd'hui ?
- Molière."
Aujourd'hui, c'est une époque non-certifiée réelle mais de cette sorte, l'ironie-Guitry en moins, en beaucoup moins, remplacée par une incroyable naïveté de se croire sérieusement ce qu'elle prétend être. (Je me demande ce que ferais, dirais, écrirais, jouerais Guitry aujourd'hui ? En plus, imaginez l'embrouille : né en 1879 à Saint-Petersbourg où son père tint pendant un an la scène du 'Théâtre Français' de la capitale, Sacha était le filleul du tsar Alexandre III, grand admirateur de la troupe de Lucien Guitry !)
Revenons aux choses sérieuses, si l'on ose dire. Comme on le constate au premier coup d'œil, je complique mon titre pour rappeler que l'on a déjà utilisé, dans nos colonnes, la formule avec quelques variations. C'était le 26 mars 2026, dans la rubrique 'Ouverture libre', et l'on trouvait successivement le titre de notre commentaire de présentation et celui du texte concerné, d'Alastair Crooke :
"Pour savoir où nous en sommes""Où en sommes-nous ?"
Eh bien, aujourd'hui se pose la même question à, propos de la GrandeCrise (coeur de notre propos, justement) et se profile une réponse assez similaire venue de la même route, après quelques lacets et tournant à 170° de plus sur l'à-pic de la gorge profonde dans l'abîme duquel nous ne parvenons pas à tomber. Car, justement, là se trouve l'essentiel du propos : non pas la chute possible-probable mais ce "nous ne par-ve-nons pas à tomber".
Une hypothèse comme je les aime
Parmi les hypothèses qu'on avancerait pour expliquer cette étrange paralysie du destin qui semble utiliser à son avantage les avatars et les manquements suspects de la force d'attraction terrestre, - il y a celle-ci. Elle vient toujours du texte de Crooke qui, lui-même l'emprunte à un entretien de Tucker Carlson, qui lui-même recueille les impressions d'un Bert Weinstein, ardent trumpiste revenu brutalement de sa passion battue en brèche et pulvérisée.
Notez bien que Weinstein, parlant de l'assassinat de jfk comme l'on va voir, évoque à son tour plusieurs hypothèses, notamment une classiquement répertoriée dans le catalogue des complotistes, et que, pourtant, au dernier moment, je dirais "revenu à de meilleurs sentiments" il repousse en refusant de l'étayer par une manifestation humaine identifiable. Ce qui ressort alors de ses réponses est une autre forme de ce "nous ne par-ve-nons pas à tomber" puisqu'il s'agit d'un coupant et décourageant "Je-ne-sais-pas". Mais à quoi sert donc, en fait de commentaire, le commentateur Bert Weinstein ? Lui-même sait bien la vérité à cet égard et sa mine, comme il l'imagine, est marquée d'un fatalisme un peu désespéré et dans tous les cas complètement résigné... - malgré le sérieux du sujet qui ne souffre ni fatalisme, ni résignation !
""Dans son entretien avec Tucker Carlson, Weinstein a souligné que, depuis un certain temps (1961 ou 1963), le système américain semblait profondément dysfonctionnel : il ne défend plus les intérêts des Américains. [...]" "Weinstein attribue cette situation à un "quelque chose" d'inavoué, d'imperceptible. Il évoque une "structure de pouvoir cachée" dont le contrôle et les intérêts demeuraient opaques : "Qu'est-ce qui la motive ? Qui détient réellement le pouvoir dans ce système ?" Nous l'ignorons", affirme-t-il. Quels sont donc ces intérêts occultes qui ont poussé les États-Unis à s'engager dans cette succession de guerres étrangères au Moyen-Orient ?"
" Trois ans après la mort de Kennedy, Douglass avait donné une interview, qui est rappelée dans le Wiki consacré à son livre qui a été salué comme le mieux ajusté à la terrible réalité par Robert Kennedy Jr. Douglass fait référence dès cette époque à "une sorte de mal systémique qui défie toute parole descriptive".
" Il est évident qu'il s'agit pour nous du point le plus important du triptyque développé par Crooke dans son texte sur 'UNZ.com'. Nous avions développé ce point de vue dans notre texte sur le livre de James Douglass, le 22 novembre 2013."
Hypothèse d'une certitude
Car ce que je ne puis admettre, moi, c'est bien qu'on baisse pavillon devant ce qui appelle l' inconnaissance et demande que vous entrepreniez une quête qui n'a besoin d'aucune espérance de certitude pour proclamer sa confiance ('fides' dans ce latin qui donne également le mot 'foi'). Pour cette raison, j'ai moi-même une affection considérable pour cette "thèse", - fausse hypothèse et vraie certitude, - de James Douglass, que j'explicitais et présentais de la sorte, le 22 novembre 2013, justement en faisant appel chaleureusement à l inconnaissance ;
"On comprend bien entendu l'avantage dialectique et intellectuel de l'emploi d'un tel concept, qui permet effectivement le refuge de la pensée dans l' inconnaissance. En écartant une trop grande dépendance de la recherche de détails réducteurs qui est en général le caractère même d'une enquête sur l'assassinat avec ses très nombreuses connexions, cette posture d'inconnaissance permet à l'esprit de mieux se consacrer à la tentative de compréhension de la situation générale ainsi créée. Douglass adopte volontiers cette démarche dans le paragraphe où il évoque la "question de la responsabilité ultime de ce meurtre..." : s'il consacre une part importante de son livre au constat des ramifications diverses qui ont conduit à l'assassinat et l'ont entouré, il le fait moins dans un but de démonstration que dans un but d'illustration de la situation principale décrite qui est l'évolution de Kennedy et de sa politique, par conséquent son opposition grandissante et bientôt totale à l'"Indicible", et par conséquent encore son élimination."
Certes, nous savons tous, d'habile connaissance ou de juste intuition, quels sont les complices et les spadassins de l'"Indicible", notamment et précisément dans l'assassinat de 1963. Mais lui, nous ignorons son identité, sa forme, sa démarche et ses allures, et ses intentions catastrophiques. Ainsi l'affreux assassinat de 1963 est resté fixé dans nos mémoires paralysées avec une formidable résonnance, sans connaissance ni reconnaissance ( inconnaissance), sans réel mouvement ni appréciation possibles. Autour de lui, tout bouge, mais en lui rien ne bouge. Sur ce dernier point, sans nul doute, nous pouvons nous interroger : "Où en sommes-nous" ? Aucune réponse, rien qu'un silence glacé dans le nœud profond du maelstrom, contrastant absolument avec la chaleur formidable et le grondement furieux des flammes entourant cet événement hurlant et pourtant silencieux.
Ainsi la réponse est-elle : "Tout bouge, rien ne sait"
Je suis sûr que mon lecteur comprend peu à peu (je ne lui facilite pas toujours la tâche) où je veux en venir : aujourd'hui, tous les événements, qui se précipitent en folles cascades, restent, pour ce qui est de leur identification et de leur dynamique, des énigmes impénétrables et indicibles pour nous. Nous n'en savons qu'une chose, qu'elles sont saisies et animées par l'"Indicible" dont nul parmi nos semblables ne sait rien. De même, ainsi, sommes-nous au constat d'observer que si tout bouge comme dans l'esprit d'un fou, rien devant nos yeux ne semble accepter de nous en dire la signification.
Ainsi vous êtes-il loisible de plaindre le pauvre chroniqueur dont la tâche générale, comme une Mission, est de vous rapporter ce qui bouge et change, - tout bouge et tout change, - et dont la production minutieuse est de vous peindre un tableau où il doit et ne sait rien mettre précisément de ce qui bouge et qui change. Croyez bien que si je prends un ton un peu hermétique pour vous confier tout cela, c'est pour mieux atténuer le choc et la peine de la révélation, autant que pour céder moi-même, - comment faire autrement ? - au constat de mon impuissance.
J'en ai donc fait mon deuil. J'ai accepté d'assumer ce rôle du porteur de l'inconnu, le martyre de celui qui voit et ressent ce mouvement dans toute sa folie, et cet esprit qui vous dit droitement : "Tout cela me dépasse, je n'en sais rien dire dont je sois assuré et je ne peux le cacher une seule seconde de plus." La Mission est ainsi devenue cette audace de clamer : je ne peux ni ne sait rien qui puisse prétendre au fondamental. Je ne fais qu'accompagner le mouvement, l'observer, le décrire, en vous assurant de sa complète véracité.
D'où la prolifération de textes dits d''Ouverture Libre', où je reprends des textes d'autres auteurs, compagnons ou inconnus. Je les accompagne d'un commentaire qui est rarement l'exposé d'un parti pris, pour ou contre ce texte, mais plutôt l'occasion de me saisir d'un aspect du texte pour en développer quelques remarques qui m'importent et en général m'éloignent du propos exposé ; ainsi fais-je coup double sans pourtant rien savoir du secret essentiel de notre temps de folie. Je note aussi, lorsque cela se présente, combien d'autres que moi se trouve dans le même embarras de ne rien savoir de la fortune ou de l'infortune qui nous attend.
Ainsi notre navire au sort incertain taille-t-il sa route, là où les vagues immenses veulent bien lui laisser une place de 'strapuntino'. Nous sommes les strapontins de la Grande Métahistoire en plein déchaînement.