
Comment la politique est devenue un numéro de funambule Petit manuel de décryptage des postures politiques contemporaines 2 - Le regard de la foule
par Isaac Bickerstaff
Quand l'Autre n'existe plus
Il y a un moment, dans un meeting, où le dirigeant s'arrête de parler. Il regarde la foule. Et la foule l'acclame. Ce moment de silence comblé par les cris, ce bain de foule qui dure parfois plusieurs minutes, est le cœur battant d'un certain rapport au pouvoir.
Ces dirigeants ne s'adressent pas à des citoyens. Ils se nourrissent d'une foule.
Qu'est-ce que la foule pour eux ?
La foule n'est pas le peuple. Le peuple est une réalité sociologique complexe, diverse, contradictoire, qui vote parfois pour vous et parfois contre. La foule est ce qui se rassemble à votre appel, ce qui scande votre nom, ce qui porte votre effigie. La foule est une créature du chef. Il la convoque, et elle apparaît. Il se tait, et elle le valide.
Pourquoi est-ce un signe clinique ?
Parce que cela révèle un rapport pathologique à ce que les psychanalystes appellent "l'Autre" - cette instance symbolique qui nous dépasse, qui garantit la vérité de nos paroles, la loi, la justice. Un dirigeant démocratique sait qu'il existe un Autre : la Constitution, l'Histoire, la morale, l'opinion publique qui peut le chasser. Il y a une limite extérieure à son pouvoir.
Pour l'équilibriste du vide, cet Autre n'existe pas. Il n'y a pas de vérité transcendante, pas de loi qui ne soit la sienne, pas de juge au-dessus de lui. Mais le vide est insupportable. Alors il le remplit. Avec la foule. La foule est l'Autre qu'il s'est fabriqué, un miroir qui lui renvoie son image en mille exemplaires, un juge qui ne juge pas mais qui acclame.
Comment le reconnaître ?
- La parole sans contradiction : Le dirigeant ne donne pas de conférences de presse. Il parle sur les réseaux sociaux, directement. Le journaliste n'est pas un intermédiaire, c'est un ennemi.
- Le déni des défaites : Une élection perdue ? "Nous avons en réalité gagné la bataille des idées". Un échec économique ? "C'est la faute de l'étranger". La foule doit être préservée de la réalité du manque.
- L'hyperbole : Tout est "historique", "inouï", "jamais vu". Parce que l'événement n'a de valeur que s'il est immédiatement transformé en spectacle pour la foule.
- La loyauté comme seule vertu : Le dirigeant ne s'entoure pas de compétents, il s'entoure de fidèles. La compétence implique une autonomie, un jugement propre. La loyauté est une fusion avec le chef.
La faille secrète
La foule est volage. Elle acclame aujourd'hui, elle se tait demain. Le dirigeant qui n'a bâti son pouvoir que sur le miroir de la foule est un funambule sans filet. Le jour où la foule ne vient plus, où les tweets ne sont plus partagés, où les meetings se vident, le miroir se brise. Et derrière le miroir, il n'y a rien.
Grille de lecture
Quand un dirigeant semble ne s'adresser qu'à "son" public, quand il parle plus de "ceux qui l'aiment" que de la nation entière, quand il transforme chaque apparition en meeting, demandez-vous : a-t-il besoin de cette foule pour exister ? Si la réponse est oui, vous êtes face à un funambule du vide.