Par Guy Mettan

Guy Mettan. Photo LDD
Par Guy Mettan
On ne comprend rien aux infamies qui se passent dans le monde depuis quinze ans si on ne cherche pas à qui profite le crime. En matière de vilenies et d'agressions, Trump n'a rien inventé : il a simplement accéléré et rendu visible un programme de restauration de la grandeur de l'Amérique qui avait déjà été initié à l'époque d'Obama (pivot vers l'Est dirigé contre la Chine), appliqué par Biden (coup d'Etat puis guerre en Ukraine) et surjoué par Netanyahu depuis 2023 (purification ethnique de Gaza, destruction du Liban et chaos dans le golfe persique).
Comme le dit bien le proverbe : quand le sage montre la lune, l'imbécile regarde le doigt. Pendant que les opinions publiques étaient sidérées par les vociférations et les foucades de Trump complaisamment disséquées et relayées par les médias aux ordres, l'empire devenu flibustier procédait méthodiquement au pillage des ressources pétrolières et gazières mondiales.
Pendant la décennie 2010-2020, inquiets de voir leur suprématie menacée par l'émergence du rival chinois et le retour de la Russie sur la scène internationale, les Etats-Unis ont essayé de contenir leurs deux compétiteurs, les administrations démocrates se focalisant sur l'affaiblissement de la Russie tandis que les républicaines se concentraient sur l'endiguement de la Chine.
C'est ainsi que les élites néoconservatrices au pouvoir à Washington ont lancé toutes sortes d'attaques latérales contre ces deux pays : tentatives de révolutions orange contre leurs alliés et dans leur voisinage (printemps arabe, assassinat de Kadhafi, guerre civile en Syrie), renversements de gouvernement (Ukraine 2014, Equateur, Brésil), opérations de déstabilisation de l'opinion et de diabolisation de l'adversaire (Russiagate 2016, affaire Skripal 2018, accroissement des tensions autour de Taiwan et en mer de Chine, putschs ratés en Corée du Sud et contre Juan Guaido en 2019 et Corina Machado en 2024 au Venezuela mais réussis au Pérou et en Roumanie).
Tout cela avec des succès mitigés. Le résultat de ces opérations s'est en effet révélé globalement insatisfaisant : en 2020, la Chine et la Russie se sont retrouvées plus fortes que jamais, tandis que les Etats-Unis, encore embourbés en Afghanistan, n'avaient cessé de reculer en termes relatifs, aussi bien sur le plan économique que géopolitique.
Les écarts se creusant, il devenait urgent de passer à la vitesse supérieure. C'est ainsi que Joe Biden entreprit avec succès de sortir du guêpier afghan (malgré les critiques) et parvint à mettre la Russie sous pression en la poussant à intervenir militairement en Ukraine le 24 février 2022. Derechef, les Européens, qui n'y virent que du feu - ou se firent ses complices en croyant pouvoir tirer les marrons du feu - lui emboitèrent le pas, en adoptant des sanctions économiques et en prenant des mesures militaires contre la Russie.
En moins de deux jours, ils se coupèrent du pétrole et du gaz russes, bon marché et vital pour leurs industries. Six mois plus tard, Nordstream explosait : le lien ombilical avec la Russie, qui faisait toute la force de l'Europe, s'en est dès lors trouvé rompu pour des années.
Quelques mois plus tard, le 7 octobre 2023, l'attaque du Hamas contre Israël procurait l'occasion d'élargir la guerre au Moyen-Orient, où les enjeux énergétiques sont tout aussi grands qu'en Ukraine-Russie. Là-bas aussi, un proxy était prêt à monter au front pour répandre le chaos : Israël. La tâche a été confiée à un allié turbulent mais encore plus sûr et moins scrupuleux que Zelenski : Benjamin Netanyahu.
Sous prétexte de lutter contre les terroristes du Hamas (dont il n'a jamais eu cure dans les faits puisque c'est lui qui l'a financé), Netanyahu a facilement pu convaincre Trump de passer à la phase B du plan de pillage énergétique, à savoir éradiquer les Palestiniens de Gaza pour mieux accéder aux énormes champs gaziers qui lui font face, transformer la côte en nouvelle Riviera pour riches et faire ainsi concurrence au projet Neom saoudien et aux gratte-ciels tapageurs des Emirats.
Sur le terrain, l'épuration ethnique ne s'est toutefois pas passée pas aussi bien que prévu. Non seulement, elle n'est toujours pas terminée mais en plus, elle a aliéné l'opinion publique mondiale. D'où l'idée, longuement mûrie par Israël, d'élargir la guerre à l'est, en attaquant Iran.
Pour les agresseurs, l'avantage était double : d'une part, cela permettait de masquer les crimes de guerre passés (72 000 civils assassinés) tout en se donnant le temps de finir le travail, et d'autre part, on s'attaquait à l'un des principaux pourvoyeurs de pétrole de la région : l'Iran des mollahs, grand fournisseur de la Chine. Une première guerre de douze jours fut donc déclenchée en juin 2025. Sans résultats probants. Le régime tint bon et le combustible nucléaire resta hors d'atteinte.
Tout début janvier 2026, la lutte pour la suprématie mondiale prit une nouvelle tournure lorsque l'Administration Trump décida de concentrer son effort principal sur la dominance énergétique et la prise de contrôle du pétrole et du gaz mondial. C'est à la lumière de ce tournant stratégique qu'il faut comprendre le sensationnel détour par le Venezuela : en moins de douze heures, le chef d'Etat vénézuélien Nicolas Maduro est kidnappé, son régime vassalisé et ses réserves pétrolières, les plus importantes du monde, sont mises sous tutelle par Chevron et interdites d'exportations vers Cuba et la Chine.
Ce même mois de janvier, après une intense campagne de bombardement médiatique contre « l'ignoble-régime-des-mollahs-qui-torture-son-peuple«, commençait une opération de changement du régime iranien par la violence. Qui ne tarda pas à échouer. Si bien que six semaines plus tard éclatait la guerre actuelle contre l'Iran. Laquelle, malgré de spectaculaires succès initiaux, s'est rapidement enlisée dans le blocus et le contre-blocus du détroit d'Ormuz.
L'Iran n'a pas pu être subjugué mais le flux pétrolier et gazier vers l'Asie et la Chine a été interrompu et, dans tous les cas, placé sous le contrôle de l'US Navy. Le piège s'est refermé sur l'Europe et l'Asie, qui n'ont plus guère le choix que de céder aux Etats-Unis et à leur chantage sur les prix s'ils veulent continuer à être approvisionnés en pétrole et en gaz.
Car entretemps, durant ces derniers mois, les Etats-Unis ont également réussi à mettre les autres sources d'énergie fossiles sous pression. Les Occidentaux, Français et Britanniques en tête, ont fait barrage à la Russie en Arctique (Opération Arctic Sentry en septembre 2025). Ils ont mis la « flotte fantôme » de supertankers russes en difficulté en multipliant les arraisonnements injustifiés de bateaux dans la Baltique, l'Atlantique Nord et la Méditerranée, tandis que les Ukrainiens, dûment chaperonnés par leurs mentors atlantistes, bombardaient les raffineries russes et faisaient chuter les 40% les exportations de brut russe au mois d'avril.
Bouclant la boucle pendant les quatre derniers mois, l'américain Chevron a successivement conclu des contrats exclusifs avec la Grèce, Chypre, Israël et la Syrie pour l'exploitation des gisements et le transit du pétrole et du gaz vers l'Europe via la Méditerranée. Objectif : enterrer définitivement Nordstream et l'énergie fossile russe en Europe et bétonner le monopole mondial américain des énergies fossiles pour les décennies à venir. La tenue du sommet européen à Erevan début mai est venu parachever cette manœuvre d'encerclement de la Russie et de refoulement de la Chine. En détachant l'Arménie de l'orbite russe et en ouvrant le corridor de Zanguezour à un futur pipeline qui relierait le gaz turkmène et le pétrole azéri via la Turquie, on affaiblirait à la fois la Russie et la Chine.
Cette lutte pour le maintien de la suprématie américaine n'est pas seulement énergétique. Elle est aussi financière. En dernier ressort, il s'agit de maintenir la prééminence du dollar comme monnaie d'échange et de réserve mondiale et de stopper net la montée en puissance du pétro-yuan que les Saoudiens, les Russes et les pétromonarchies avaient initiée.
On sait que la domination du dollar est le pilier ultime de la puissance américaine et que c'est grâce à elle que les Etats-Unis peuvent financer leur appareil militaire et leur train de vie dispendieux. Il est donc vital pour eux de pouvoir asseoir cette domination via la création d'un pétro-gazo-dollar, soit un dollar qui ne repose plus seulement sur les échanges pétroliers mais qui soit élargi aux échanges gaziers.
En éliminant la concurrence du gaz russe et qatari - ces deux pays étant les plus grandes puissances gazières mondiales après les Etats-Unis - Washington fait d'une pierre deux coups : il consolide à la fois son quasi-monopole gazier (l'Australie vient en quatrième position mais ses puits viennent d'être mis à mal par un cyclone et elle est désormais arrimée aux Etats-Unis via l'AUKUS) et la domination du dollar. Cette stratégie a commencé à porter ses fruits : en mars dernier, les transactions en dollars ont à nouveau franchi la barre des 50%, à 51,1 %, des échanges financiers mondiaux selon les données SWIFT.
En résumé : après avoir stagné pendant dix ans, puis été laborieusement appliquée pendant la présidence Biden, la stratégie américaine pour rendre sa grandeur à l'Amérique a connu un bond fulgurant durant les dix-huit premiers mois de la présidence Trump et la mise en place de sa stratégie pétro-gazière.
On trouvera le détail de la mise en œuvre de cette stratégie de flibusterie énergétique et financière dans la magistrale enquête du journaliste britannique Richard Medhurst parue dans Consortium News vol. 31, no 129, 11 mai 2026. Désormais, conclut-il, les amis comme les ennemis de l'Amérique se voient obligés 1/d'acheter du gaz et du pétrole américains après que les concurrents aient été éliminés du marché à coups de bombes ou de kidnapping ; 2/de payer leurs achats en dollars, ce qui affaiblit leurs propres monnaies ; et 3/de régler leurs fournitures énergétiques à des tarifs aussi prohibitifs qu'humiliants, sachant que le commerce des autres biens fait l'objet de tentatives d'extorsion via des taxes douanières ahurissantes.
Bien joué, non ?
Guy Mettan, journaliste indépendant suisse
