18/05/2026 ssofidelis.substack.com  12min #314209

Malgré le déclin du soutien à Israël aux États-Unis, la « relation spéciale 2.0 » prend forme

Le sénateur américain Lindsey Graham et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu en 2019. © Matty Stern/Ambassade des USA à Jérusalem (occupée) 

Par  Mitchell Plitnick*, le 17 mai 2026

Benjamin Netanyahu et ses alliés au Congrès appellent à la fin de l'aide américaine à Israël, mais cette mesure ne mettra pas fin à la "relation spéciale" entre les deux pays. En réalité, des éléments récents suggèrent qu'elle pourrait au contraire renforcer les liens militaires entre Israël et les États-Unis.

Ce mois-ci, Israël et les États-Unis  devraient entamer des négociations sur un nouveau protocole d'accord (MOU) définissant les intentions des États-Unis de soutien à Israël après l'expiration du protocole actuel en 2028. Il y a fort à parier que ces discussions prendront une tournure radicalement différente que par le passé.

Ces derniers mois, le projet de mettre fin à l'aide militaire américaine à Israël a fait beaucoup de bruit. C'est un projet défendu de longue date par les militants pour la cause palestinienne et a également été évoqué par la droite israélienne et ses sympathisants, qui ont estimé que cette aide ne justifie pas de restreindre la "liberté d'action" d'Israël. Mais, étonnamment, la proposition actuelle d'arrêter l'aide annuelle au titre du Financement militaire étranger (FMF) à Israël - qui représente la majeure partie, mais pas la totalité, de l'aide annuelle - vient de nul autre que le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et  est défendue à Washington par le sénateur républicain de Caroline du Sud Lindsey Graham, le plus belliciste du Sénat.

Comment expliquer cette attitude ?

En janvier dernier, le Policy Project de l'Institute for Middle East Understanding a publié un  document d'information opportun et détaillé sur les détails du projet.

On y découvre un plan destiné à poursuivre l'aide à Israël sous une forme autre. Au lieu d'envoyer des fonds à Israël que ce dernier doit dépenser auprès d'entreprises américaines, le Congrès allouerait plutôt des fonds à des projets conjoints de développement et de production. Une telle initiative peut être présentée comme un investissement dans l'emploi américain en partenariat avec Israël plutôt que comme une aide des contribuables à un gouvernement étranger.

C'est le moment opportun pour prendre une telle mesure. La popularité d'Israël  a chuté, et l'aide militaire annuelle, autrefois acquise, fait désormais l'objet de débats. Alors que le Congrès actuel est encore enclin à financer un flux ininterrompu d'armes et de fonds vers Israël, l'opposition croissante au sein des deux partis fait planer le doute sur l'avenir même à court terme de cette aide.

D'ailleurs, un aperçu de ce à quoi pourrait ressembler la nouvelle "relation spéciale" entre États-Unis et Israël vient d'être dévoilé lors d'un salon tech le week-end dernier à Washington DC, où des responsables militaires israéliens se sont joints à un ancien collaborateur de Biden pour expliquer comment le soutien américain à l'armée israélienne peut se poursuivre sans relâche au moment où Israël a perdu presque tout soutien politique depuis le génocide de Gaza.

La "relation spéciale 2.0"

Alors que Netanyahu et Graham défendent politiquement cette évolution de l'aide américaine à Israël, un programme de partenariat avec le secteur privé, et pas seulement un groupe d'entreprises individuelles, est nécessaire pour permettre à Israël d'en bénéficier.

Les mécanismes de ce programme commencent désormais à se préciser.

Lors de l'AI+ Expo à Washington le week-end dernier, l'ancien chef du renseignement militaire israélien Amos Yadlin et l'ancien ambassadeur de Joe Biden en Israël Thomas Nides  ont présenté l'Alliance technologique américano-israélienne - Pacte technologique stratégique.

Ce pacte est un projet conjoint du think tank américain  Special Competitive Studies Project (SCSP) et du groupe israélien à but non lucratif spécialisé dans la sécurité  MIND Israel, dirigé par Amos Yadlin.

Le projet prévoit que les États-Unis et Israël s'engagent chacun à investir un milliard de dollars dans des co-entreprises, dont une grande partie sera consacrée à l'IA, à la cyberguerre et à d'autres nouvelles formes de destruction, dont beaucoup ont été testées au combat à  Gaza, en Cisjordanie et au  Liban.

Ce projet est censé servir de tremplin. Des fonds supplémentaires seront certainement débloqués si le programme est couronné de succès, et tout porte à croire qu'il le sera.

Un coup d'œil aux principaux acteurs permet de cerner clairement leur objectif : approfondir la collaboration militaire américano-israélienne de manière à résister aux fluctuations politiques autour d'Israël.

En effet, MIND Israel s'attache résolument à faire évoluer le partenariat entre Israël et les États-Unis vers un nouveau modèle capable de perdurer dans un nouvel environnement politique.

Sa mission consiste à façonner la politique de sécurité nationale d'Israël, mais  son attention se focalise sur les États-Unis, et plus particulièrement l'administration Trump. Dans un document formulant des recommandations sur la manière d'utiliser le  corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC) pour renforcer l'influence militaire et économique d'Israël, l'organisation a déclaré :

"Pour décrocher le soutien de l'administration Trump et faire avancer cette initiative, Israël et ses partenaires doivent apporter des modifications pour s'assurer de l'alignement sur la vision du monde spécifique du président - tant sur le fond que sur la forme, à savoir générer des avantages économiques clairs pour les États-Unis, impliquer le secteur privé américain, mettre en avant les gains à court terme et renforcer le soutien politique au sein du cercle restreint du président".

Cette réflexion s'aligne parfaitement sur les intentions d'Israël de s'éloigner de l'aide au profit d'un modèle augmentant considérablement le financement de projets communs, et la mission du SCSP s'inscrit pleinement dans un domaine qu'Israël cherche à promouvoir : la guerre de l'IA

 La mission du SCSP est la suivante :

"Formuler des recommandations pour renforcer la compétitivité à long terme des États-Unis alors que l'intelligence artificielle (IA) et d'autres technologies émergentes redéfinissent notre sécurité nationale, notre économie et notre société. Nous voulons nous assurer que les États-Unis sont positionnés et organisés pour remporter la compétition techno-économique d'ici 2030, période critique pour façonner l'avenir".

Leur mandat correspond donc parfaitement à ce qu'Israël souhaite réaliser, et ce partenariat peut être présenté au public américain comme un investissement susceptible de contribuer à la création d'emplois dans le secteur technologique. C'est d'ailleurs précisément l'argument avancé par Nides lorsqu'il a  évoqué cette initiative au Times of Israel :

"Les États-Unis disposent de nombreuses avancées technologiques. Nous sommes à la pointe de la technologie, de l'IA et de l'innovation. Tout le monde sait qu'Israël est la nation des start-ups. Ces deux pays collaborent depuis longtemps pour créer ensemble innovations et avancées technologiques. Cette collaboration est bénéfique pour les Américains, tant pour l'Américain que pour l'Israélien lambda".

Ce qu'il ne dit pas, mais qui ressort clairement de la description de la proposition préliminaire, c'est que les avantages unilatéraux pour Israël restent largement inchangés. Alors que les partisans d'Israël aux États-Unis ont tenté de faire valoir que l'aide à Israël est un investissement et qu'elle est bénéfique pour l'Amérique, de moins en moins de citoyens s'y rallient, qu'ils soient partisans des droits des Palestiniens ou de l'America First.

On peut en dire autant de l'argumentation présentée dans le projet de proposition.

"Les États-Unis se dotent d'un allié technologique fiable et aguerri qui renforce le leadership américain dans les domaines de l'IA, de la cybersécurité, de l'énergie, de l'informatique quantique et de la résilience industrielle. Israël accède durablement à l'écosystème technologique le plus important au monde - notamment aux programmes fédéraux, aux laboratoires, aux voies d'accès au capital, aux canaux d'approvisionnement et aux opportunités de développement".

En d'autres termes, Israël en tire des avantages majeurs et tangibles. Les États-Unis, qui, selon les propres termes de la proposition, n'ont guère besoin d'un allié qui se contente de reproduire à plus petite échelle leurs propres atouts, n'y gagnent rien de plus que ce qu'ils possèdent déjà : un pays confronté à des conflits existants, qui a reçu de sa propre population le mandat de tester sur le terrain de nouvelles technologies militaires tant sur des combattants que sur des civils.

Aucune aide pour les crimes d'Israël

Tout cela nous renvoie aux négociations sur l'avenir de l'aide américaine à Israël. La popularité d'Israël  a chuté, la guerre contre l'Iran a exacerbé les craintes d'Israël quant à sa stature politique, et le programme d'aide militaire annuel, autrefois assuré, fait désormais l'objet de débats. Si le Congrès actuel est toujours enclin à financer l'envoi massif et sans restriction d'armes et de fonds à Israël, l'opposition croissante au sein des deux partis remet en question la pérennité même de cette aide. En clair, l'aide américaine à Israël, autrefois sacro-sainte, n'est plus immuable, et la guerre contre l'Iran pourrait bien avoir signé son arrêt de mort.

Yadlin en est conscient,  déclarant au  Times of Israel,

"Le système actuel, où Israël est soutenu par les États-Unis et reçoit une aide, a très peu de chances de perdurer avec le prochain gouvernement, voire même sous l'administration Trump. Nous devons donc repenser nos relations pour passer d'un modèle d'aide à un partenariat".

En adoptant ce modèle de "co-entreprise/partenariat" plutôt qu'un modèle fondé sur l'aide, certains des arguments contre l'aide à Israël sont invalidés. Notamment, l'argument selon lequel Israël, pays relativement riche, n'a pas besoin d'aide, mais a les moyens d'acheter ce qu'il veut.

De plus, bien que cet arrangement ne profite guère aux États-Unis, il peut être présenté comme un programme "créateur d'emplois". Cet argument a également été utilisé pour défendre l'aide à Israël, mais lorsque l'argent est destiné à des co-entreprises explorant de "nouvelles technologies", le projet paraît plus rentable qu'une subvention destinée à l'achat d'armes, qui seraient très probablement vendues ailleurs si elles n'étaient pas destinées à Israël.

Les forces pro-israéliennes à Washington sont également conscientes des réalités politiques en jeu et ont pris le relais. L'Israel Policy Forum, pro-israélien mais anti-Netanyahu,  a récemment suggéré que

"certains secteurs pourraient également tirer profit de différents types de partenariats, tels que la coproduction, les investissements partagés ou la recherche et le développement conjoints",

reprenant ainsi la stratégie de l'extrême droite pour protéger l'aide américaine à Israël en modifiant la forme plutôt que le fond.

Bien sûr, tous ces arguments sont simplistes et fallacieux.  Comme le souligne l'IMEU,

"Si une réduction ou une suppression des crédits FMF destinés à Israël peut donner l'impression de limiter le financement américain d'Israël par les contribuables en augmentant simultanément le co-développement et la co-production d'armes avec Israël, lesdits contribuable sont toujours pris au piège... Ils financent les fabricants d'armes israéliens pour développer des systèmes d'armes principalement au profit d'Israël, et non des États-Unis".

Et ce, sur la base des calculs les plus cyniques, purement axés sur les profits et pertes. Lorsque l'on inclut les coûts humains bien plus significatifs du renforcement des capacités offensives d'Israël, de son déni total des droits des Palestiniens et de la pratique israélienne consistant à tester ses technologies sur le terrain au détriment de victimes majoritairement civiles en Palestine, au Liban et ailleurs, les coûts sont inestimables.

Il est donc crucial de dépasser l'argument selon lequel Israël n'a pas besoin d'aide pour se ranger aux récentes  résolutions conjointes de désapprobation de Bernie Sanders : Israël s'est avéré être un pays prêt à recourir aux armes pour commettre les crimes les plus odieux, y compris le génocide. Israël ne doit bénéficier d'aucune aide, d'aucune vente d'armes, ni d'aucune coopération en matière militaire. Toute violation de ce principe nous rend tous complices des crimes d'Israël.

Traduit par  Spirit of Free Speech

* Mitchell Plitnick est président de ReThinking Foreign Policy. Il est coauteur de "Except for Palestine: The Limits of Progressive Politics" et publie la newsletter "Cutting Through" sur Substack à l'adresse  mitchellplitnick.substack.com. Mitchell a occupé les postes de vice-président de l'Institute for Middle East Peace, de directeur du bureau américain de B'Tselem et de codirecteur de Jewish Voice for Peace.

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