Ludo De Witte

AFP
Selon Ludo De Witte, une recherche sérieuse ne permet pas d'étayer la thèse, avancée dans un livre récent, selon laquelle le jeune roi Baudouin aurait été guidé, dans les affaires d'État, par des principes moraux.
La biographie du roi Baudouin écrite par l'historien de l'UCLouvain Vincent Dujardin peut être lue comme une deuxième tentative visant à conforter la béatification du souverain, mort en 1993. La première remonte à 1995, lorsque le cardinal Suenens a publié le livret Boudewijn. Getuigenis van een leven, à partir des réflexions non chrétiennes de Baudouin consignées dans ses journaux intimes. La reine Fabiola les lui avait remises. Après la parution de mon livre De moord op Lumumba et du rapport de la commission Lumumba du Parlement, qui met au premier plan le rôle actif du roi dans la lutte contre le premier ministre congolais, la reine veuve a décidé d'ouvrir, elle aussi, les archives privées de Baudouin. Elle ne l'avait pas fait auparavant pour la commission Lumumba, mais l'a fait pour Vincent Dujardin, qui, au cours des dernières décennies, est régulièrement monté en chaire pour défendre "l'œuvre civilisatrice coloniale" et le rôle qu'y jouait la monarchie. Mardi prochain, le livre sera célébré au palais d'Egmont, sous les auspices d'Herman Van Rompuy et du corps diplomatique belge. Je me limiterai ici à un examen des sections du livre consacrées à la décolonisation du Congo et du Burundi.
Le résultat est à l'avenant : une biographie qui, grâce à la publication d'archives inédites, ambitionne de se donner l'aura d'un ouvrage "novateur" et "définitif", mais qui n'est en réalité qu'un empilement sans fin de notes de Baudouin et de son entourage conservateur, où apparaît un Lumumba présenté comme n'ayant à s'en prendre qu'à lui-même de tous les malheurs et qualifié des dizaines de fois de "communiste", de personnage "piloté par le bloc de l'Est" ou de dirigeant "payé par les communistes". À tort. Et, comme si cela ne suffisait pas, M. Dujardin en rajoute encore en écrivant que Lumumba, peu après l'intervention belge, "a appelé à l'aide des troupes soviétiques", ce qui est parfaitement faux.
Une "élimination définitive"
Le contexte et les faits décisifs manquent. Que la crise de 1960 ait été provoquée par le général belge qui, peu après l'indépendance, a lancé aux soldats noirs qu'il n'était pas question d'africaniser l'armée, déclenchant ainsi une mutinerie ; que la sécession katangaise du Congo - qui fit de Lumumba le premier ministre d'un État croupion - ait été organisée après une intervention militaire illégale des troupes belges ; que Lumumba, même dans ces circonstances, ait été prêt à accepter la présence de soldats belges au Congo comme geste d'apaisement, mais que cela ait été refusé parce que sa chute constituait le véritable objectif ; que le télex dans lequel le ministre des Affaires africaines exigeait "l'élimination définitive" de Lumumba soit lu par l'auteur comme l'exigence d'une liquidation politique et non physique, alors que les subordonnés du ministre l'ont interprété comme un appel à l'élimination physique et que son bras droit a d'ailleurs proposé, à cette fin, les services d'un tueur à gages ; tout cela, et bien davantage encore, le lecteur de ce livre ne l'apprendra pas.
C'est révélateur, et cela suffit en soi à montrer que cette biographie n'apporte aucun éclairage sur la décolonisation du Congo : le nom "Union Minière" n'apparaît qu'une seule fois dans le livre, et encore de manière incidente, alors même que l'entreprise a joué un rôle clé dans la crise, notamment en finançant la sécession katangaise et l'opposition politique à Lumumba, avant de fournir finalement l'acide sulfurique avec lequel le corps de Lumumba a été détruit. Par ce tour d'escamotage, M. Dujardin laisse aussi hors champ les liens entre le monde des affaires colonial et la monarchie, puisque le grand maréchal de Baudouin, Gobert d'Aspremont Lynden, était commissaire de la Société générale de Belgique, dont l'Union Minière était une filiale, tandis que le neveu de Gobert, Harold d'Aspremont Lynden, menait, comme ministre des Affaires africaines, le combat contre Lumumba.
M. Dujardin critique la commission Lumumba pour ses réserves à propos d'une lettre du major Guy Weber, l'une des figures de proue du Katanga, dans laquelle celui-ci affirme que l'opposition congolaise au premier ministre, entre-temps renversé mais toujours populaire, cherchera à neutraliser Lumumba "si possible physiquement". Baudouin prend connaissance de cette lettre le 26 octobre. Le roi n'en informe pas le gouvernement, alors qu'il s'agit d'une information importante, et adresse deux jours plus tard une lettre à Tshombe dans laquelle il loue le dirigeant katangais et condamne Lumumba, sans le nommer, en affirmant qu'"une association de quatre-vingts ans telle que celle qui a uni nos deux peuples [crée] des liens affectifs trop étroits pour qu'ils puissent être rompus par l'action d'un seul homme". Une lettre qui revient à approuver implicitement le projet d'assassinat.
M. Dujardin soutient toutefois que le projet de lettre de Baudouin était déjà prêt le 25 octobre et qu'il ne constituait donc pas une réponse à la lettre de Weber, que le roi n'a vue que le lendemain. Mais cela ne change rien au fait, décisif, que la lettre de Baudouin à Tshombe et à son entourage, qui ignoraient le moment où elle avait été rédigée, a sans aucun doute été lue par Weber et ses collègues comme une réaction à la lettre de Weber, donc comme un soutien implicite au projet d'assassinat. Baudouin a dû en avoir conscience, mais il a tout de même envoyé cette lettre. Non sans conséquences : le major Weber et les officiers belges qui tenaient les rênes au Katanga avaient sans aucun doute cet aval à l'esprit lorsque leurs subalternes ont torturé et exécuté l'ancien premier ministre du Congo le 17 janvier 1961.
Une dyarchie, pas une monarchie
Le manque de place m'empêche d'examiner en profondeur la lecture que fait M. Dujardin du rôle de Baudouin dans la décolonisation du Burundi, territoire sous tutelle, et dans l'assassinat, le 13 octobre 1961, du premier ministre burundais Louis Rwagasore, que l'on surnommait "le petit Lumumba". Qu'on me permette toutefois ceci : à aucun moment l'auteur n'analyse le rôle de l'autorité de tutelle belge dans ce crime. Pourtant, bien des années plus tard, le plus haut fonctionnaire de la Tutelle, Jean-Paul Harroy, a reconnu ce rôle sans détour dans ses mémoires : "Certains fonctionnaires de l'autorité de tutelle, peut-être avec quelques autres civils, ont-ils, par leurs déclarations, leurs promesses, voire leurs actes, contribué à la commission d'un meurtre ? () Ont-ils même dit à quelque Africain que la Tutelle fermerait les yeux que cela faisait partie des possibilités, voire que c'était certain ? Le nier ne me paraît pas raisonnable." M. Dujardin a pourtant choisi d'ignorer ces mémoires, ainsi qu'une enquête gardée secrète du parquet de Bruxelles sur le rôle de la Tutelle dans l'assassinat. Pour une analyse de ce rôle, et du soutien de Baudouin aux assassins, je renvoie à mon livre Moord in Burundi.
L'hypothèse de M. Dujardin selon laquelle le jeune Baudouin aurait été guidé, dans les affaires d'État, par des principes moraux ne résiste pas à un examen sérieux. C'est une interprétation fondée sur l'image ultérieure d'un souverain sensible. L'entourage du jeune roi était composé de "catholiques cuirassés" : des collaborateurs de son père Léopold III, resté actif en arrière-plan et si influent que certains parlaient d'une dyarchie plutôt que d'une monarchie. Le palais cultivait une vision du monde sans nuances : on était pour ou contre l'Occident chrétien. Ces milieux assignaient à Baudouin une mission divine : celle d'un roi-soldat qui veille sur ses propres troupes, les hommes chargés du sale boulot - comme les assassins de Rwagasore -, mais se montre impitoyable envers ceux qui rejettent sa version du Royaume de Dieu sur terre, comme Lumumba et Rwagasore.
Carte blanche publiée dans le Standaard et reproduite avec l'autorisation de l'auteur
Voir nos livres de Ludo De Witte: L'Ascension de Mobutu et Meurtre au Burundi