19/05/2026 ssofidelis.substack.com  12min #314377

Rejeter un monde qui tolère les pires atrocités

... ou créer un monde qui ne le fait pas

Par Peter Beattie pour  BettBeat Media, le 17 mai 2026

Karim a récemment écrit un  essai qui m'a profondément marqué et évoqué un enseignement que j'aurais aimé intégrer lorsque les attentats du 11 septembre m'ont plus ou moins ouvert les yeux sur la politique internationale. À cette époque, ou peu après, j'ai pu me féliciter d'être parvenu à me défaire de plusieurs croyances politiques qui m'avaient dupé. Entre autres, l'idée que le libéralisme et le conservatisme américains représentent les extrêmes gauche et droite de l'échiquier politique, comme les partis démocrate et républicain. Que la mission principale de la politique étrangère américaine n'est élaborée que pour répandre la démocratie et protéger les droits de l'homme dans le monde entier, et ainsi de suite. J'étais fier d'avoir déjoué les pronostics : Mark Twain a fait remarquer qu'il est plus facile de duper quelqu'un que de le convaincre qu'il a été dupé, et pourtant, j'ai réussi non seulement à admettre que j'ai été dupé, mais à m'en sortir.

C'était du moins du moins ce que je croyais. Mais une croyance tenace continuait de me berner. Bien dissimulée, semblant moins une croyance identifiable qu'une évidence, une évidence tacite, un bon sens manifeste ne nécessitant aucune explication, tant elle semblait évidente. Mais, pour reprendre les propos de Schopenhauer, si elle n'était pas déjà l'une des hypothèses les plus répandues, elle serait la conclusion la plus improbable.

La nommer s'avère même difficile. J'aurais tendance à utiliser le terme "libéralisme", mais ce terme renvoie à de nombreuses significations (j'en ai d'ailleurs déjà mentionné une dans le premier paragraphe), et "individualisme" semble approprié, même sans être exhaustif. Cela suppose que le théâtre de l'action politique soit l'individu lui-même, que les problèmes politiques résultent d'actes répréhensibles ou de l'absence d'actes justes, commis par soi-même ou par autrui (généralement par autrui), et que la solution aux maux politiques consiste à révéler la vérité au pouvoir (car la transparence est le meilleur des remèdes). L'action politique repose sur l'idée d'une sphère publique saine, d'un véritable débat d'idées, où les bonnes idées finissent toujours par l'emporter sur les mauvaises, et où les mauvaises idées - menant aux actes répréhensibles - ne peuvent prospérer que là d'où les meilleures idées sont absentes. Par conséquent, une action politique juste implique pour chaque individu d'être un exemple de moralité : ne pas consommer de produits provenant d'entreprises ou de pays moralement corrompus, ne pas travailler pour des entreprises, des pays ou des organisations moralement corrompus, et, pour agir positivement, s'exprimer de manière appropriée, en informant les autres sur les entreprises, les pays ou les organisations moralement répréhensibles, et manifester publiquement en proclamant la vérité aux puissants. L'évolution indispensable se produit lorsque la masse critique d'individus sensibilisés se fait l'écho de la juste cause et contraint le pouvoir à céder à ses revendications légitimes.

Karim a parfaitement saisi la logique pratique de cette conviction :

"Si nous avions vécu en Allemagne en 1938, nous aurions caché quelqu'un au grenier. Si nous avions vécu dans le Mississippi en 1955, nous aurions manifesté. Si nous avions vécu au Rwanda en 1994, nous aurions... quoi ? Pris la parole ? Agi ?"

Autrement dit, nous aimons à croire que les atrocités du passé n'ont été que le fait d'individus moralement corrompus ou lâches, et que si nous avions été présents, notre droiture morale les en aurait empêchées. Si chaque Allemand avait caché un Juif, un Rom, un communiste, un homosexuel ou toute autre victime potentielle dans son grenier en 1938, les camps de la mort auraient fait bien moins de victimes. De même, si chaque habitant du Mississippi avait manifesté pour les droits civiques dans les années 1950, la pression exercée sur le gouvernement de l'État aurait sans doute suffi à faire respecter les droits civiques universels. (Mais de tels raisonnements hypothétiques contredisent leurs propres prémisses : si chaque Allemand ou habitant du Mississippi avait souhaité cacher les minorités ciblées ou manifesté en faveur des droits civiques, de tels crimes n'auraient pas été commis. L'exemple rwandais illustre le problème : qu'aurait fait une personne saine d'esprit ? Elle aurait pu cacher quelques Tutsis chez elle et dénoncer publiquement la diabolisation de la minorité tutsie. Mais sans une mobilisation massive, le génocide aurait eu lieu de toute façon, avec un nombre de victimes à peine inférieur.

En un sens, ces atrocités n'ont été perpétrées qu par "quelques dizaines d'hommes occupant des postes à responsabilité". À la tête des gouvernements allemand, mississippien et rwandais se trouvaient effectivement quelques dizaines d'hommes - qui commandaient des centaines de milliers d'autres hommes et femmes. On ne parle pas de simples regroupements de centaines de milliers d'individus (à la conscience morale douteuse), mais d'organisations. Elles comptaient des centaines de milliers d'individus, soit bien plus que la somme de leurs parties. Le parti nazi en Allemagne, le réseau d'influence à la tête du gouvernement de l'État du Mississippi et le Mouvement révolutionnaire national pour le développement au Rwanda en sont des exemples. Ces organisations étaient en mesure d'exercer un tel pouvoir parce que leurs membres agissaient de concert, obéissant à des ordres visant à produire un impact bien supérieur à ce que leurs membres pris individuellement auraient pu accomplir.

On peut comparer une multitude d'individus à un sac de pommes de terre : il permet de se nourrir ou de caler une porte, guère plus. Mieux encore, une masse d'individus est comparable à un seau débordant de cellules humaines désorganisées, un amas indistinct. Une organisation, en revanche, est composée des mêmes cellules humaines que dans ce seau imaginaire, mais coordonnées, pour façonner un être humain possédant toutes ses capacités. Observez une cellule osseuse ou musculaire isolée, que ce soit dans le seau ou dans un corps humain fonctionnel, et la différence est minime ; mais comparez l'ensemble des cellules osseuses du seau à celles du corps, et une différence énorme apparaît. La cellule dans le seau est bien plus libre, car elle ne sert aucun dessein supérieur imposé par une autorité extérieure. Mais la cellule dans le corps sacrifie cette liberté pour participer à un tout bien plus vaste.

L'empire nazi, la ségrégation aux États-Unis ou encore le génocide rwandais sont des fléaux dont l'ampleur n'a pas été jugulée par des masses d'individus. Ils ont été endigués par des organisations. Les nazis ont été essentiellement vaincus par l'Union soviétique, avec l'aide des organisations partisanes et d'autres pays alliés. Autrement dit, ils ont été vaincus par des centaines de millions de gens obéissant à des ordres : sortir d'une tranchée sous le feu ennemi pour s'emparer d'un blockhaus, se lever tôt pour aller travailler chaque jour à l'usine de munitions, et bien d'autres tâches encore, nécessaires au fonctionnement de l'organisation et à la réalisation de ses objectifs. Le réseau d'influence du Mississippi a également été vaincu par l'Union soviétique, grâce à des pressions structurelles, mais aussi par des organisations plus restreintes du mouvement américain pour les droits civiques. Quant au génocide rwandais, il a pris fin grâce à d'autres acteurs : le Front patriotique rwandais. Là encore, ces acteurs ne constituaient pas une masse d'individus vertueux, mais une organisation d'individus disciplinés suivant les ordres.

Et il en va de même aujourd'hui. La réaction individualiste libérale, qu'on m'a inculquée dès l'enfance, ne peut espérer d'autre issue qu'une masse d'individus libres et désorganisés désertant les organisations pour contraindre le système politico-économique mondial à la paralysie. Une sorte de grève générale, sans syndicat organisé pour négocier les revendications ni pour loger et nourrir ses membres. C'est l'unique solution envisageable pour réagir au génocide à Gaza, à l'omniprésence de ce que nous appelons crise écologique, et à tout ce qui intervient entre les deux.

Car l'alternative non libérale et collectiviste nous paraît si lointaine, alors que nous autres, dans le monde anglophone, communiquons en anglais sur la politique occidentale et nord-orientale. Nos aînés, qui sont censés transmettre leur sagesse aux plus jeunes, ont été en grande partie convaincus par un groupe d'intellectuels qui leur ont fait craindre le pouvoir ("il corrompt, vous savez !"), renoncer aux révolutions ("elles peuvent être violentes et avoir des conséquences néfastes !") et se limiter à "dire la vérité au pouvoir" depuis une "zone de liberté d'expression". Le problème, c'est qu'ils ont raison : le pouvoir corrompt et les révolutions engendrent souvent des atrocités. Mais leurs conclusions sont erronées. Malgré ces vérités, nous nous devons de persévérer dans la lutte pour conquérir le pouvoir d'État, à l'instar de la quasi-totalité des mouvements politiques : via la révolution, de préférence pacifique, au sein d'organisations structurées.

Car si nous ne créons pas nos propres organisations, nous ne serons qu'une poignée d'individus désarmés face aux organisations qu'ils ont créées. L'armée de l'air israélienne assassine les journalistes, l'armée de l'air américaine massacre les écoliers, les gouvernements israélien, américain et européen commettent un génocide, et les innombrables multinationales - elles aussi des organisations disciplinées - œuvrent activement au génocide généralisé.

En tant qu'ancien fervent partisan de l'individualisme libéral, j'avoue que la perspective de devoir adhérer à une organisation, d'y exercer une influence, voire de la diriger, pour progresser politiquement, est pour le moins dérangeante. Cela bouscule le syndrome du héros avec lequel nous avons grandi, selon lequel nous pouvons tous jouer un rôle déterminant, et le mythe hollywoodien qui nous fait croire que notre rôle permettra toujours au bien de triompher du mal, quelles que soient les circonstances.

Mais l'alternative est inexistante. Les individus peuvent accomplir des actes de bravoure ou d'irrationalité ; l'immolation par le feu en est un exemple extrême, mais cela n'a jamais mis fin à une seule guerre. Les actes de violence individuels non plus. Les assassinats peuvent avoir un impact, mais même lorsqu'ils semblent atteindre l'objectif visé (par exemple, l'assassinat de Lincoln), c'est uniquement parce qu'une organisation en place (la classe dirigeante restante de la Confédération) garantit cet objectif, à l'instar d'un  service des ressources humaines fonctionnant à l'envers. Les petites organisations qui sacrifient les masses à la pureté idéologique, comme l'Armée rouge japonaise, ne font guère mieux. Les actions menées en faveur de la justice pour la Palestine ont coûté la vie à deux de leurs membres et à une vingtaine de civils, pour la plupart des pèlerins portoricains. Le seul point positif de leurs actions est qu'elles ont contraint les responsables de la sécurité israélienne à revoir certains stéréotypes sur l'Asie de l'Est. Seules des organisations de masse disciplinées peuvent induire un changement réel, durable et significatif.

Par conséquent, quoi que vous fassiez, ne vous laissez pas gagner par la paralysie. Que cette inhibition soit due au choc devant l'état du monde ou à la culpabilité de ne pas s'être métamorphosé en surhomme pour y remédier, elle ne fait qu'aggraver les choses. Les fléaux susceptibles de vous paralyser sont le fait d'organisations. Et seules les organisations peuvent y mettre fin. Alors, engagez-vous et/ou contribuez à en développer une.

Je ne suis vraiment bien informé que sur les États-Unis. Ainsi, pour ceux qui me lisent depuis le territoire américain, mon conseil est de rejoindre le seul type d'organisation politique disponible : imparfaite au mieux, lamentablement déficiente au pire. Des organisations militantes comme  Code Pink, mais aussi des organisations militantes doublées de partis politiques comme la  Socialist Alternative, le  DSA, le  CPUSA et l' ACP. (Et pourquoi ne pas rejoindre les partis démocrate et républicain dans le but de les influencer ?).

"Mais Peter"... oui, je sais, chacune de ces organisations est terriblement imparfaite, porteuse d'une idéologie erronée et infestée d'espions et d'agents provocateurs travaillant pour le gouvernement. Comment imaginer autre chose dans un pays où la liberté d'expression et d'association est bafouée depuis au moins la Grande Peur rouge ? Rejoignez-les quand même. Et œuvrez à les transformer en organisations dignes de ce nom, même si leurs membres, qui sont des agents du FBI, œuvrent contre vous.

Ou alors, si vous disposez de ressources considérables, créez votre propre organisation et utilisez les moyens de communication de masse modernes pour diffuser votre message à des centaines de millions de personnes et les convaincre de vous rejoindre.

Voilà. Aussi décevant que cela puisse sembler, aucune transformation politique significative n'a pu se produire sans le travail acharné d'organisations de masse disciplinées. Le rêve individualiste libéral, selon lequel la parole seule suffirait, pourrait devenir réalité -  mais à condition de disposer d'une sphère publique fonctionnelle, c'est-à-dire d'un système médiatique digne d'une démocratie, ce qui est encore loin d'être le cas.

Alors, courage ! Engagez-vous, financièrement et professionnellement, au sein d'une organisation. Il est peut-être trop tard pour stopper le génocide à Gaza ou la guerre contre l'Iran. Il est probablement trop tard pour éviter les souffrances et les morts massives dues à la catastrophe écologique imminente. Mais la mise en œuvre d'organisations de masse disciplinées n'est pas une stratégie vouée à l'échec. Elle n'a juste pas été mise en œuvre à temps.

Mieux vaut tard que jamais. Le génocide de Gaza est loin d'être le premier, et il ne sera probablement pas le dernier. Les organisations coupables de ces crimes poursuivront leurs objectifs et leur idéologie suprématiste et délirante. Nous avons besoin de nos propres organisations pour les contrer. Nous ne sortirons pas indemnes de la crise écologique, les dégâts sont déjà trop conséquents, mais nous pouvons en atténuer l'impact et réduire les souffrances et les victimes qu'elle engendre.

Cela étant, il est parfaitement compréhensible que tant de gens se sentent paralysés, anesthésiés par la succession d'atrocités. Nous pouvons choisir de nous laisser aller à cette paralysie et ne rien faire. C'est tout à fait rationnel, car un individu seul ne peut guère changer la donne. Cependant, nous pouvons aussi choisir d'agir comme si le succès était assuré, en rejoignant une organisation et en y contribuant, quelles que soient nos évaluations rationnelles des chances de victoire. Si Gramsci a pu l'écrire dans une prison fasciste, nous autres, dans le monde anglophone, pouvons certainement nous permettre "le pessimisme de l'intellect, et l'optimisme de la volonté".

Traduit par  Spirit of Free Speech

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