
Par Chris Hedges, le 14 mai 2026
L'erreur de calcul catastrophique de Trump sur l'Iran et son refus d'accepter le caractère inévitable de la défaite nous poussent vers une dépression mondiale et entraînent la souffrance et la misère de millions de personnes.
Le tout dernier bourbier américain au Moyen-Orient ressemble aux précédents. Tout comme les guerres en Afghanistan et en Irak, il repose sur une grave méconnaissance de nos adversaires, une incompréhension catastrophique des limites de la puissance impériale et l'absence de stratégie claire. Il contribue à faire gonfler les profits de l'industrie de guerre, gaspille des milliards de fonds publics, s'aliène nos alliés et érode la puissance et le prestige américains à l'échelle internationale.
Les empires moribonds gouvernés par des dirigeants corrompus et incompétents sont aveuglés par le militarisme et l'orgueil. Ils sont incapables de décrypter le monde qui les entoure. Ils s'engouffrent dans des impasses autodestructrices - comme en Irak, en Afghanistan et, auparavant, au Vietnam - où l'aventurisme militaire ne fait qu'aggraver les ravages qu'ils s'auto-infligent.
La guerre contre l'Iran n'est qu'un chapitre de plus dans notre déclin vertigineux et, à terme, fatal.
La proposition de cessez-le-feu temporaire en 10 points de Téhéran - négociée par des médiateurs pakistanais et présentée aux États-Unis 40 jours après le début de la guerre contre l'Iran - équivaut à des conditions de capitulation. Elle exige la fin des attaques américaines et israéliennes, y compris au Liban. Elle appelle au retrait des bases et installations militaires américaines de la région. Elle renforce le contrôle de l'Iran sur le détroit d'Ormuz. Elle refuse de renoncer à l'enrichissement d'uranium. Elle exige la fin des sanctions et l'abrogation des résolutions anti-iraniennes du Conseil de sécurité des Nations unies et de l'Agence internationale de l'énergie atomique. Elle réclame également le déblocage des avoirs gelés - estimés à 100 milliards de dollars - et des réparations pour les agressions américaines et israéliennes.
C'est une humiliation bien trop cuisante pour être acceptée par les États-Unis et Israël.
Quelques heures après la proposition iranienne, Israël - déterminé à saboter tout accord - a lancé une attaque aérienne dévastatrice contre le Liban. L'attaque, d'une durée de plus de 10 minutes, inclut le bombardement du centre de Beyrouth. Elle a mobilisé 50 avions de chasse et mené 108 frappes aériennes qui ont largué environ 160 bombes, tuant 350 personnes et en blessant 1 000 autres. Ce massacre éclair et non justifié, connu sous le nom de "mercredi noir", nous rappelle qu'Israël n'a nullement l'intention de mettre fin à cette guerre. Les États-Unis n'étant pas prêts à admettre leur défaite, et Israël étant en proie à une frénésie meurtrière, nous nous acheminons vers une phase très difficile.
L'Iran a soumis une proposition actualisée la semaine dernière, que Trump a qualifiée de "totalement inacceptable".
Mais l'Iran, grâce à son emprise sur le détroit d'Ormuz, peut se permettre d'attendre. Plus il maintiendra son blocus sur le trafic maritime - environ 20 % du pétrole et du gaz naturel liquéfié mondiaux transitent par le détroit d'Ormuz - plus les répercussions économiques mondiales seront lourdes.
Les États-Unis ne peuvent espérer aucune issue favorable.
L'obstination de l'administration Trump et la détermination d'Israël à reprendre ses attaques contre l'Iran condamnent l'économie mondiale à une dépression mondiale.
La Banque mondiale prévoit une hausse de 31 % du coût des engrais azotés produits dans le Golfe et transitant par le détroit d'Ormuz cette année si la guerre se poursuit. Il en résultera une flambée des prix alimentaires.
Les pénuries paralysent déjà l'industrie et la production mondiales. Les chaînes d'approvisionnement internationales, fragiles et interdépendantes, sont en train de s'enliser.
Cet écosystème économique, comme l'a montré l'Iran, s'avère vulnérable. Il sera très difficile de rétablir la situation.
L'Iran a subi des coups dévastateurs qui ont affecté ses infrastructures civiles et son économie - notamment les zones résidentielles, les écoles, les centres de santé, les commissariats de police, les églises et les synagogues, ainsi que les installations énergétiques, les usines de dessalement, les aciéries et les usines pharmaceutiques - ainsi que ses ressources militaires, y compris une partie de sa marine, de son armée de l'air et de ses capacités de lancement de missiles. Il a subi des "frappes de décapitation" contre ses dirigeants politiques et militaires de haut rang en début de conflit, qui ont notamment entraîné l'assassinat du Guide suprême de la Révolution islamique, l'ayatollah Ali Khamenei, du secrétaire du Conseil de défense national iranien, Ali Shamkhani, et du chef d'état-major des forces armées iraniennes, Abdolrahim Mousavi, entre autres.
Aucun des objectifs américains et israéliens n'a toutefois été atteint.
La nouvelle direction iranienne - centrée autour du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) - est plus défiant et intransigeant que la direction précédente.
L'Iran maintient son contrôle sur le détroit d'Ormuz. Il prélève jusqu'à 2 millions de dollars pour chaque pétrolier qui le traverse. Ces droits de douane - que l'Iran a instaurés dans le cadre de son exigence de réparations de guerre - doivent être payés en monnaie chinoise, une tentative de l'Iran, de la Chine et de la Russie de briser l' hégémonie du dollar américain. L'Iran dispose également encore d' importants stocks de missiles et de drones, ainsi que d'uranium enrichi, dont il a averti qu'il portera la pureté à 90 % s'il est à nouveau attaqué.
L'Iran est le grand vainqueur de l'opération "Epic Fury". Donald Trump en est le grand perdant. La difficulté tient à ce que la propension de Donald Trump à inventer sa propre réalité le rend peu enclin à reconnaître ses erreurs et à négocier une issue à la débâcle qu'il a provoquée.
Sans l'accord du Congrès, Trump a déjà gaspillé au moins 29 milliards de dollars dans cette guerre selon le Pentagone, bien qu' une analyse de Stephen Semler, de Popular Information, évalue ce chiffre à près de 72 milliards de dollars.
Le coût humain est déjà élevé. Les frappes américaines et israéliennes ont tué plus de 3 300 civils iraniens, dont au moins 221 enfants. Plus de trois millions d'Iraniens ont été déplacés, aux côtés de plus d'un million de Libanais, en raison des bombardements et du nettoyage ethnique menés actuellement par Israël dans le sud du Liban. À cela s'ajoutent plus de deux millions de Palestiniens déplacés par le génocide à Gaza, ainsi que 1 100 morts et 40 000 déplacés en Cisjordanie occupée.
Les pénuries de carburant et les perturbations de l'approvisionnement paralysent les pays d'Asie, la Thaïlande étant confrontée à des mouvements de panique et au rationnement dans certaines stations-service. Le Vietnam et la Corée du Sud s'efforcent de se procurer d'autres sources d'approvisionnement en pétrole brut et en carburant. Le Japon, qui dépend du golfe Persique pour environ 95 % de ses importations de pétrole brut, a dû piocher à deux reprises dans ses réserves stratégiques depuis le début de la guerre fin février.
La hausse du prix du gaz liquéfié a entraîné une augmentation d'environ 7 % des prix du combustible de cuisson à usage domestique en Inde, mais une flambée d'environ 76 % dans le secteur commercial, entraînant des réductions de production et des pertes d'emplois dans le secteur vestimentaire et textile en Inde, ainsi qu'au Bangladesh et au Cambodge.
On observe des pénuries d' hélium, d' aluminium et de naphta qui transitent également par le détroit d'Ormuz. Ces pénuries ont entraîné des baisses de production, notamment chez les fabricants de micropuces, les entreprises de construction et dans le secteur des emballages en plastique. Les aciéries en Inde et les constructeurs automobiles au Japon ont réduit leur production. Des dizaines de milliers de travailleurs à travers le monde ont déjà perdu leur emploi.
Les compagnies aériennes asiatiques, ainsi que de nombreuses compagnies du continent européen - notamment en Allemagne, en Turquie et en Grèce - chargent du carburant supplémentaire dans leurs aéroports, réduisent leurs vols et augmentent les surtaxes en raison du doublement du prix du kérosène. Les Émirats arabes unis - l'un des États les plus riches du monde, avec des fonds souverains totalisant plus de 2 000 milliards de dollars - ont sollicité une "aide financière d'urgence en temps de guerre" auprès des États-Unis à la suite des destructions causées par des frappes de missiles sur des gisements de gaz et de l'interruption du trafic maritime dans le détroit d'Ormuz, selon le Wall Street Journal.
Des millions de personnes, notamment en Asie et en Afrique, risquent de sombrer dans une extrême pauvreté à cause de cette guerre, selon le Programme des Nations unies pour le développement.
Les États-Unis, qui sont un exportateur net de pétrole et de gaz naturel, ont été relativement épargnés par le choc mondial, bien que les cours à la pompe aient augmenté d'environ 40 % pour atteindre plus de 4,50 dollars le gallon. Le prix moyen du diesel aux États-Unis a augmenté de près de 50 %, dépassant les 5,60 dollars le gallon. Mais ce n'est qu'une question de temps avant que l'effondrement de l'économie mondiale ne ravage les États-Unis.
L'administration Trump nous pousse vers une dépression mondiale, avec toute l'instabilité sociale et politique que comporte une crise financière catastrophique.
Trump est désespéré. Il crache des menaces truffées d'injures contre l'Iran sur les réseaux sociaux, écrivant : "Ouvrez ce putain de détroit [d'Ormuz], bande de bâtards déments". Il publie également des images générées par IA montrant l'armée américaine anéantissant l'armée iranienne. Il a menacé de bombarder les Iraniens "pour les ramener à l'âge de pierre, là où est leur place", et fustige ses détracteurs en les traitant de traîtres :
"Quand les Fake News affirment que militairement, l'ennemi iranien se porte bien, c'est pratiquement de la TRAHISON, car c'est une déclaration totalement fausse, voire absurde". Il a déclaré sur Truth Social : "Ils aident et soutiennent l'ennemi !"
Ce coup de gueule a été suivi de l'image d'une carte du Venezuela recouverte du drapeau américain. La légende indiquait : "51e État".
Because We Say So - by Mr. Fish
Avant de partir pour la Chine, Trump a affirmé :
"Nous contrôlons parfaitement l'Iran... Soit nous concluons un accord, soit ils seront décimés. D'une manière ou d'une autre, nous gagnerons".
Ces diatribes sont pathétiques et dérangées. Mais elles sont également de mauvais augure.
Les États-Unis renforcent leurs effectifs dans la région. Ils ont déployé le groupe amphibie de Tripoli avec la 31e unité expéditionnaire des Marines - composée d'environ 3 500 marins et Marines - en plus d'avions cargo et de combat, ainsi que de moyens d'assaut et tactiques. Ils ont déployé le groupe amphibie Boxer ainsi qu'environ 2 500 marines de la 11e unité expéditionnaire des Marines équipés de chasseurs furtifs F-35B Lightning II, de MV-22B Osprey, d'aéronefs à rotors orientables et d'hélicoptères d'attaque. Les États-Unis ont également envoyé environ 2 000 parachutistes dans le golfe Persique et envisageraient, selon certaines informations, de renforcer ces troupes avec 10 000 soldats supplémentaires.
Une reprise des bombardements, associée à une offensive terrestre même limitée, serait synonyme d'une guerre longue et coûteuse. Elle permettrait d'atteindre l'objectif d'Israël - qui cherche à réduire l'Iran à la faillite - mais porterait un nouveau coup fatal à l'empire américain.
Une offensive terrestre sur l'île de Kharg - située à 25 km au large des côtes iraniennes - qui sert de principal terminal de stockage et d'exportation de pétrole du pays, traitant environ 90 % des exportations pétrolières du pays - déclencherait une onde de choc dans l'économie mondiale. Et si les troupes américaines tentent de s'emparer du territoire iranien, l'Iran déploiera son arsenal de missiles de croisière antinavires, de missiles balistiques, de drones sous-marins et de mines, faisant d'une occupation potentielle une entreprise suicidaire.
La situation est très grave.
La gestion de ce conflit dépasse largement les capacités des bouffons de l'administration Trump. Ils préfèrent semer la misère et le carnage à l'échelle mondiale plutôt qu'essuyer une défaite. Mais lorsqu'ils seront confrontés à l'inévitable, ils ne laisseront derrière eux que des monticules de cadavres.
Le drame de cet empire qui agonise n'est pas tant son déclin que les nombreuses victimes innocentes qu'il entraîne dans sa chute.
Traduit par Spirit of Free Speech