Les mesures hostiles de Trump à l'encontre des réfugiés touchent désormais les Afghans bloqués au Qatar depuis le retrait américain de 2021.
Source : Mike Ludwig, Truthout
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Selon des anciens combattants et des défenseurs des réfugiés, l'administration Trump s'apprête à renvoyer de force les Afghans qui ont collaboré avec l'armée américaine soit dans ce pays déchiré par la guerre, soit en République démocratique du Congo (RDC). Ces Afghans sont bloqués depuis 2021 dans une ancienne base militaire américaine au Qatar et craignent d'être emprisonnés et exécutés par le gouvernement taliban s'ils sont renvoyés en Afghanistan. Les experts mettent en garde contre une catastrophe humanitaire qui ternira encore davantage la réputation internationale des États-Unis si le Congrès n'intervient pas.
Environ 1 100 Afghans et leurs familles vivent toujours dans les conditions d'une prison au camp d'As Sayliyah, à Doha, un centre d'accueil provisoire pour réfugiés que le Qatar et les États-Unis s'efforcent de fermer depuis des mois. La majorité d'entre eux sont des femmes et des enfants ; certains sont des proches de militaires américains. D'autres ont servi aux côtés des troupes américaines en tant qu'interprètes, infirmiers, chauffeurs et soldats des forces spéciales dans le combat contre les talibans.
"Chaque semaine, nos enfants nous demandent où on va aller", ont déclaré cette semaine les résidents afghans du camp d'As Sayliyah dans un communiqué collectif. "Nous ne savons pas quoi leur répondre."
On avait promis à ces Afghans une nouvelle vie aux États-Unis et ils ont subi un contrôle très approfondi, mais l'administration Trump a gelé le programme de réinstallation en 2025, peu après que Stephen Miller et d'autres partisans de la ligne dure anti-immigration ont pris le contrôle de la Maison Blanche. En début d'année, les Républicains du Congrès ont discrètement supprimé les dispositions bipartites d'un projet de loi indispensable qui devait autoriser l'octroi de visas aux Afghans se trouvant au Qatar, bloquant ainsi de fait un programme qui a permis de réinstaller des milliers d'Afghans ayant collaboré avec l'armée américaine depuis le retour au pouvoir des talibans à Kaboul il y a cinq ans.
Selon le New York Times, l'administration Trump serait actuellement en pourparlers avec la RDC afin de relocaliser les 1 100 personnes bloquées au camp d'As Sayliyah. Après des décennies de conflits internes et de guerres dévastatrices dans les pays voisins, la RDC accueille déjà environ 600 000 réfugiés. Cependant l'organisation d'aide aux réfugiés AfghanEvac estime que la RDC ne constitue pas une option viable pour les Afghans bloqués au camp d'As Sayliyah.
Tout au contraire, les détracteurs de ce projet affirment que l'administration s'apprête à imposer aux réfugiés un choix impossible : soit retourner en Afghanistan, soit être réinstallés en RDC, un pays dans lequel le gouvernement américain déconseille d'aller "en raison de la criminalité et des troubles civils" ainsi que du risque de conflit armé dans certaines régions, notamment des combats intenses avec des groupes rebelles à la frontière orientale avec le Rwanda. Si par contre les Afghans retournent en Afghanistan, seul pays où ils ont un statut légal, le président Trump pourra alors à tort prétendre qu'ils l'ont fait "de leur plein gré".
Dans leur déclaration commune, les Afghans ont déclaré qu'il leur est impossible de se rendre en République démocratique du Congo. "Nous n'avons pas de famille là-bas. Nous ne parlons pas la même langue. Nous n'y avons aucun statut juridique. C'est un pays en proie à sa propre guerre. Nous en avons déjà connu suffisamment. Nous ne pouvons pas entraîner nos enfants dans une autre guerre."
Ils ne peuvent pas non plus retourner en Afghanistan. "Les talibans tueront bon nombre d'entre nous pour ce que nous avons fait pour les États-Unis", indique le communiqué. "Ce n'est pas une crainte. C'est un fait. Les États-Unis le savent, car c'est à cause d'eux que nous ne pouvons pas rentrer chez nous."
"Il ne s'agit pas pour les États-Unis d'essayer de réinstaller 1 100 Afghans, mais bien de renvoyer 1 100 Afghans en Afghanistan, où on le sait très bien, nous en avons la preuve, les talibans assassinent les gens ayant servi dans l'armée américaine", a déclaré Shawn VanDiver, ancien combattant de l'armée américaine et président d'AfghanEvac, lors d'une conférence de presse le 22 avril.
"Personne au Département d'État ne nous en a parlé"
Sean Jamshidi, un Américain d'origine afghane et ancien sergent des Marines américains, a déclaré que son frère faisait partie des 1 100 personnes bloquées au Qatar après avoir attendu des années pour être réinstallées aux États-Unis. Au cours de son service militaire, Jamshidi a été affecté à l'ambassade américaine en RDC, un pays qui, selon lui, ne constitue pas une option viable pour son frère ni pour aucun des réfugiés bloqués au Qatar. Il a ajouté que l'administration Trump se livrait à une mise en scène politique pour dissimuler une trahison monumentale.
"Ce pays connaît depuis longtemps des problèmes de corruption et la guerre, sans compter que de nombreuses régions manquent de services élémentaires" a déclaré Jamshidi à propos de la RDC. "La situation sur le terrain aujourd'hui n'est pas meilleure que celle que j'ai observée dans les nombreux endroits où j'ai travaillé, et le gouvernement américain ne l'ignore pas."
"Les talibans vont le tuer pour ce qu'il a fait. Ce n'est pas une hypothèse ; c'est une réalité avérée."
Jamshidi a déclaré que son frère avait combattu aux côtés des troupes américaines contre les talibans pendant la guerre en Afghanistan et on lui a accordé la permission de vivre aux États-Unis, où sa famille et sa communauté sont bien établies. Cependant, s'il devait choisir entre devenir réfugié en RDC et retourner en Afghanistan, Jamshidi a déclaré que son frère finirait probablement par retourner en Afghanistan.
"Les talibans vont le tuer pour ce qu'il a fait", a déclaré Jamshidi. "Ce n'est pas une hypothèse ; c'est une réalité avérée."
Le Département d'État a déclaré dans un communiqué adressé à Truthout que les responsables "continuaient à travailler à des options viables" pour ce qu'ils qualifient de "réinstallation volontaire" des personnes se trouvant actuellement au camp d'As Sayliyah. Le département reste en "communication directe avec les concernés", mais a indiqué ne pas pouvoir divulguer de détails en raison du caractère sensible des discussions.
"Le transfert de la population [du camp de Sayliyah] vers un pays tiers constitue une solution positive qui permet aux gens qui restent de commencer une nouvelle vie hors d'Afghanistan en toute sécurité, tout en garantissant la sûreté et la sécurité du peuple américain", a déclaré le service de presse du Département d'État.
Cependant, le 22 avril, les Afghans bloqués au Qatar affirmaient n'avoir aucun contact avec les autorités américaines.
"Aucun représentant du Département d'État ne nous en a parlé" ont déclaré les Afghans dans leur communiqué commun. "Aucun responsable américain n'est venu nous expliquer ce qui est prévu pour notre avenir. C'est dans les journaux, comme tout le monde, que nous avons appris ce qui nous attendait."
Interrogé jeudi sur la question de savoir si son administration allait envoyer 1 100 Afghans en République démocratique du Congo, le président Trump a répondu qu'il n'en savait rien. "Je vais devoir vérifier", a-t-il déclaré.
Trahis par l'Empire au bout de 20 ans
Arash Azizzada est le directeur exécutif d'Afghans for a Better Tomorrow, une association de défense des droits civiques de la diaspora afghane aux États-Unis. Il a déclaré que de nombreux Afghans avaient collaboré avec les forces d'occupation américaines afin de s'opposer aux politiques extrémistes des talibans et qu'on leur avait promis une protection contre les représailles après le retrait des forces armées américaines en 2021.
"Pendant vingt ans, l'empire américain et le gouvernement américain ont scrupuleusement qualifié les Afghans d'"alliés afghans"et ont eu recours à leurs services ; des Afghans qui, soit dit en passant, n'avaient guère le choix et croyaient sincèrement en leur combat contre les talibans", a déclaré Azizzada lors d'une interview. "Mais aujourd'hui, on n'est plus un allié dès lors qu'on n'est plus utile au gouvernement américain, et c'est là qu'interviennent la trahison et l'abandon."
"Tous ces gens se trouvent non seulement dans l'incertitude, mais ils sont également dans le collimateur de l'ICE ; elles vivent donc dans la peur et ne savent pas ce qui pourrait leur arriver."
Les Afghans et leurs familles qui, du temps de l'administration Biden, ont été autorisés à entrer aux États-Unis sont désormais la cible de la brutale répression menée par Trump en matière d'immigration. Le mois dernier, un vétéran de la guerre en Afghanistan qui avait combattu aux côtés des troupes américaines est décédé en détention peu après avoir été arrêté par des agents de l'ICE (Immigration and Customs Enforcement) au Texas. L'administration Trump a également supprimé les programmes qui protègent les réfugiés d'Afghanistan et d'autres pays contre l'expulsion. Selon certaines informations, l'administration exhorterait désormais certains Afghans à "s'auto-expulser".
Selon Azizzada, les mesures répressives contre les Afghans, et en particulier contre les hommes afghans, se sont intensifiées après qu'un ressortissant afghan a abattu deux membres de la Garde nationale déployés par Trump à Washington, en novembre 2025. Le tireur aurait suivi une formation paramilitaire dispensée par la CIA pendant la guerre, et un ami a déclaré au New York Times qu'il "souffrait de troubles mentaux et était profondément traumatisé par les pertes causées par son unité".
"Beaucoup de gens se retrouvent dans l'incertitude depuis cinq ans, ce qui met en évidence l'échec du Congrès pendant la période qui a suivi l'évacuation de Kaboul jusqu'à aujourd'hui, mais aussi l'incapacité de l'administration Biden à accorder la priorité à cette question pendant son mandat", a déclaré Azizzada. "Non seulement tous ces gens sont dans l'incertitude, mais ils sont également dans le collimateur de l'ICE ; ils vivent donc dans la peur et ne savent pas ce qui pourrait leur arriver."
VanDiver et AfghanEvac se sont mobilisés pour libérer les Afghans qui ont collaboré avec l'armée américaine et qui étaient détenus par l'ICE ; aujourd'hui, ce groupe d'anciens combattants fait pression sur le Congrès pour sauver les 1 100 Afghans retenus au camp d'As Sayliyah. Plusieurs Démocrates au Congrès, dont des anciens combattants, ont publié cette semaine des communiqués condamnant les négociations que l'administration aurait engagées avec la République démocratique du Congo au sujet de ces réfugiés, mais la majorité Républicaine hésite toujours à s'opposer à Trump.
Le député Gregory Meeks, chef de file Démocrate de la commission des Affaires étrangères, a vivement critiqué cette semaine ses collègues Républicains pour avoir changé de position concernant les alliés afghans sous l'administration Trump.
"Cela m'énerve d'entendre que les gens qui s'en prenaient à Joe Biden, en disant qu'il agissait trop lentement pour les faire venir ici et qu'il fallait accélérer les choses, ne se font plus entendre", a déclaré Meeks au média NOTUS. "Ils ne veulent pas se retrouver en désaccord avec Trump, et quoi qu'ils décident de faire, ils doivent d'abord consulter l'administration."
VanDiver a déclaré que le Congrès pourrait adopter immédiatement une loi visant à empêcher tout transfert de réfugiés vers la RDC et à relancer le programme de réinstallation aux États-Unis, comme cela avait été initialement promis.
"Le processus est suspendu, pas abandonné. Les dossiers existent toujours. La stratégie inter-institutionnelle peut encore être mise en œuvre", a déclaré VanDiver. "La seule chose qui sépare ces familles du pays qu'elles ont aidé pendant 20 ans, c'est une décision politique prise par Stephen Miller, Marco Rubio [...] et tous les autres membres du Département d'État."
Depuis tout là bas au Qatar, les Afghans bloqués ont un message à adresser à la population américaine et à leurs représentants au Congrès. Beaucoup souffrent de dépression et d'autres troubles mentaux, et des missiles ont frappé près du camp pendant la guerre entre les États-Unis, Israël et l'Iran. En l'absence d'abris renforcés, les enfants lèvent les yeux vers le ciel et se demandent ce qui va leur tomber dessus.
"Lorsque vos soldats nous ont demandé de nous tenir à leurs côtés, nous nous sommes tenus à leurs côtés. Lorsqu'ils nous ont demandé de servir d'interprètes, nous avons servi d'interprètes. Lorsqu'ils nous ont demandé de combattre, nous avons combattu", indique la déclaration commune. "Beaucoup de nos amis et de nos proches sont morts en accomplissant ce que l'Amérique leur avait demandé. Pendant vingt ans, on nous a répété inlassablement que l'Amérique n'oublie pas ses amis."
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Mike Ludwig est journaliste à Truthout et réside à La Nouvelle-Orléans. Il est également auteur et animateur de "Climate Front Lines", un podcast consacré aux personnes, aux lieux et aux écosystèmes qui sont en première ligne face à la crise climatique. Suivez-le sur Twitter : @ludwig_mike.
Source : Mike Ludwig, Truthout, 24-04-2026
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises