20/05/2026 ssofidelis.substack.com  5min #314509

Bienvenue en Grèce !

Par  George Tsakraklides, le 20 mai 2026

Tous les deux jours, je passe au même endroit : une place pavée et piétonne au bord de l'océan, avec des parterres surélevés d'herbe verte et lisse, tondue et arrosée sans relâche tout au long de l'année. C'est un défi permanent que de garder l'herbe verte dans un pays où l'écosystème jaunit et brunit naturellement pendant les mois d'été, lorsque les plantes indigènes entrent en hibernation. D'aussi loin que je me souvienne, la Grèce a toujours voulu être la Suisse du Sud. L'idée que se font les Grecs d'un parc municipal est celle d'un infini désert écologique de gazon vert fraîchement coupé, parsemé de rares lauriers roses ou de roses hybrides de thé - deux plantes qui ne produisent aucun nectar et ne sont d'aucune utilité aux pollinisateurs.

Mais alors que la nature s'endort pendant les mois d'été dans ces lieux, le capitalisme ne fait que s'éveiller. L'herbe doit donc rester verte, car les touristes en visite doivent pouvoir profiter de ce qui leur rappelle leurs pays d'origine d'Europe du Nord. Les autorités locales dépensent des sommes colossales en frais hydriques et d'aménagement paysager pour préserver la verdure dans toute la Grèce, en attendant que des millions de vaches venues d'Europe et des États-Unis viennent paître dans ses verts pâturages : ces vaches à lait qui seront exploitées pour leur valeur en devises étrangères.

Ainsi, les arroseurs fonctionnent à longueur d'année, projetant une brume délicate sur les pelouses dont 75 % n'atteint jamais sa destination. Emportée par la brise marine, l'eau finit par s'évaporer. Elle se dépose sur le revêtement de béton, inondant en permanence les trottoirs toute l'année. En été, elle s'évapore tout simplement instantanément sous la canicule. Qui s'en soucie ? L'arroseur persiste. L'herbe doit rester verte. Ainsi, l'eau est gaspillée, le contribuable accablé par les frais d'aménagement paysager, et la nature est privée de cette eau si précieuse dans un pays en proie à la désertification et à l'apocalypse écologique.

Cet arroseur que je croise presque quotidiennement n'est pas qu'un simple arroseur, mais le symbole de tout ce qui cloche, le symbole de tout ce dont je suis témoin et que je ne peux changer. Chaque fois que je passe devant, j'ai envie de l'arracher et de le mettre en pièces, mais je sais que cela n'éliminera pas le système qui l'a installé. Mon geste ne sera qu'une goutte d'eau dans l'océan, bien loin derrière les millions de mètres cubes gaspillés pour arroser cette pelouse inutile.

La Grèce est un pays où les jungles urbaines de béton ont asphyxié toute velléité de conscience écologique susceptible d'avoir émergé à un moment ou un autre. Ici, personne ne sait à quoi ressemble un vrai parc ou un jardin, et encore moins un espace intégré à la nature et aux conditions climatiques locales. Il n'y a pas de tradition de jardinage, ni de jardins célèbres à visiter en Grèce, à l'exception de quelques-uns appartenant à des particuliers. Et ce, dans un tout petit pays qui se classe deuxième en Europe, juste derrière l'Espagne, en matière de biodiversité végétale. Un pays célèbre pour sa flore méditerranéenne emblématique : l'euphorbe. L'origan. La sauge. Le thym. Les phlomis. Vous ne verrez jamais ces magnifiques plantes indigènes adaptées à la chaleur dans les espaces municipaux grecs, car le concept de végétalisation bénéfique, écologique et naturaliste qui profiterait à la fois aux humains et aux animaux, n'existe pas ici. Pour un Grec, un jardin, c'est une parcelle d'herbe avec deux rosiers, encadrée de béton.

J'ai récemment visité Budapest, où j'ai été sincèrement impressionné par le degré de sophistication de l'approche des autorités locales en matière d'aménagement urbain. Chaque espace de respiration de la ville, aussi modeste soit-il, est planté de plantes vivaces résistantes à la fois ornementales et bénéfiques pour l'écosystème local. Les rares espaces de ma ville natale où de vraies fleurs sont plantées ne sont rien d'autre que des poules aux œufs d'or pour les pépinières commerciales qui préfèrent planter des fleurs à floraison éphémère nécessitant d'être remplacées au bout de trois mois. En hiver, le centre-ville est envahi de cyclamens hybrides, sur les trottoirs, les îlots de circulation, etc. Ils sont ensuite arrachés pour céder la place à des plantes d'été, avant que celles-ci ne soient elles-mêmes déterrées. Le tout fonctionne selon un système de renouvellement qui garantit aux pépinières des profits réguliers, aux élus locaux la reconduction de contrats d'aménagement paysager douteux, et aux soi-disant "jardiniers" de s'assurer que ces plantes ne survivent jamais plus de deux ou trois mois, car ce sont des crétins incompétents et ignorants qui ne savent que creuser des trous et infliger des coupes hideuses aux branches et aux arbres.

Une source fiable m'a confié, qu'en Grèce, c'est-à-dire sur l'ensemble du pays, il n'existe qu'un seul poste officiel au sein du gouvernement portant le titre d'architecte paysagiste. Et il se trouve que je connais cette seule et unique personne.

Mais il ne s'agit pas ici de l'arroseur, ni des plantes, ni des vaches touristiques.

Il s'agit du système. L'arroseur, c'est nous. C'est notre civilisation qui déverse inconsidérément dans le vide des ressources qu'elle n'a pas, des ressources volées qui plus est. Pourquoi préserver les ressources naturelles quand on peut en voler toujours plus ? Pourquoi proposer des solutions durables quand on peut signer un nouvel accord tous les quelques mois et empocher la différence entre son investissement initial et le coût de la prochaine catastrophe écologique ? Ce n'est pas vous qui paierez la facture finale, ce sont vos enfants.

Traduit par  Spirit of Free Speech

The George Tsakraklides View

Welcome to Greece!

Every other day I pass by the same spot: a paved, pedestrianised square right by the ocean with raised beds of plain, green grass that is kept mowed and inundated throughout the seasons. It is a year-round struggle to keep grass green in a country where the ecosystem naturally turns yellow and brown in the summer months as native plants go into hibernation. For as long as I can remember, Greece has always wanted to be the Switzerland of the South. Greeks' idea of a municipal park involves an endless ecological desert of freshly cut green grass, dotted with the rare oleander or hybrid tea rose - both of which are plants that produce zero nectar and have zero value for pollinators...

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