21/05/2026 legrandsoir.info  13min #314570

Venezuela : l'affaire Alex Saab et la doctrine de la souveraineté limitée

Geraldina COLOTTI

Au Venezuela, les faits du 3 janvier 2026 ont marqué un point de rupture sans précédent. Une incursion menée par les troupes spéciales américaines, secondées par les forces britanniques et israéliennes, contre des ports et des installations militaires a fait plus d'une centaine de victimes parmi les soldats et les civils (dont 32 militaires cubains), culminant avec l'enlèvement du président Nicolás Maduro et de la députée Cilia Flores, son épouse. Cet acte a plongé la République bolivarienne dans une situation de lourd chantage institutionnel et de mise sous tutelle de fait (pour certains analystes, un "protectorat"), accélérant les dynamiques internes visant à définir les schémas de pouvoir, la gestion des ressources stratégiques et l'interaction avec les marchés financiers occidentaux.

Dans ce scénario de souveraineté mise en échec s'inscrit le cas de la soudaine extradition vers les États-Unis d'Alex Naín Saab Morán, ex-ministre des Industries et de la Production nationale. Saab a été au centre d'une campagne internationale pour sa libération, qui s'est également déroulée en Italie, pays d'origine de son épouse, Camilla Fabri.

Saab a été arrêté pour la première fois le 12 juin 2020 au Cap-Vert, alors qu'il se rendait en Iran dans le cadre de ce que Caracas a décrit comme une mission humanitaire. Il a été extradé vers le territoire américain en octobre 2021, bien que le Venezuela ait demandé à plusieurs reprises sa libération, dénoncé une violation de son immunité diplomatique et qualifié sa détention d'enlèvement. La procédure a été entachée d'irrégularités : la notification a été émise 24 heures après l'arrestation, il n'existait pas de traité d'extradition avec les États-Unis, et tant la CEDEAO que le Comité des droits de l'homme de l'ONU ont exigé sa libération sans succès.
Pendant plus d'un an, le diplomate a subi des conditions de détention extrêmes - cellule de 3×3 mètres, températures élevées, passages à tabac, manque de lumière et de soins médicaux - et en octobre 2021, il a été extradé vers Miami. Là, dans un refuge sécurisé de la CIA, il a été soumis à la torture par l'eau pour le forcer à coopérer contre Maduro.

En décembre 2023, Joe Biden a accordé la grâce à Saab en échange de dix citoyens américains, vingt détenus de la droite vénézuélienne et la consolidation de Chevron dans le secteur pétrolier du Venezuela. L'échange a révélé l'énorme valeur que Saab avait pour Caracas : sa libération a été payée par des dizaines de personnes et par l'accès à des ressources stratégiques.

La mesure de déportation, exécutée maintenant par disposition du Service administratif d'identification, de migration et des étrangers (SAIME), a donc déclenché une vive polémique au sein même du camp révolutionnaire, mettant au jour de profondes anomalies formelles, procédurales et constitutionnelles mises à nu par plusieurs analystes.
Le gouvernement a justifié l'acte par un communiqué dans lequel il est affirmé que la mesure de déportation a été adoptée parce que le citoyen "colombien" (nationalité d'origine de Saab) est impliqué dans la commission de divers délits aux États-Unis d'Amérique : un "fait public, notoire et médiatique", a-t-on écrit, ce qui a suscité plus d'une vive contestation.

Sur le plan strictement juridique - a-t-on souligné -, cette motivation entre en collision avec les principes fondamentaux du droit public vénézuélien et international pour diverses raisons : en premier lieu, le SAIME est un organe strictement administratif d'identification, totalement dépourvu de compétence juridictionnelle pour la résolution et l'exécution d'une extradition. Une telle mesure requiert des canaux diplomatiques et une procédure formelle devant le système judiciaire, seul habilité à évaluer les demandes étrangères en garantissant la présomption d'innocence et le droit à la défense.
En deuxième lieu, la formule du "fait public, notoire et médiatique" n'a aucune valeur d'imputation juridique. Baser une extradition sur la résonance médiatique ou la propagande d'États étrangers représente un précédent dangereux, qui copie les mêmes dossiers manipulés historiquement utilisés contre le Venezuela par les organisations internationales.

Mais le nœud le plus critique concerne la citoyenneté et la légitimité institutionnelle. La thèse officielle affirme que Saab est un citoyen colombien possédant une carte d'identité falsifiée depuis 2004, et que pour cette raison il n'existe aucun dossier valable au SAIME.
Cette affirmation soulève des questions inévitables sur la responsabilité des propres institutions : si le document était faux, comment a-t-il pu être renouvelé pendant vingt ans, permettant à Saab de participer à des appels d'offres publics pour le logement social, de déclarer ses impôts au SENIAT, d'être inséré dans les canaux formels de l'État et même de voter ?

De plus, la nomination de Saab comme ministre de l'Industrie, sanctionnée formellement par le décret numéro 5.021 du 18 octobre 2024 et publiée au Journal officiel numéro 6.904, entre en violation ouverte avec l'article 244 de la Constitution vénézuélienne, lequel prescrit de manière stricte la possession de la nationalité vénézuélienne pour l'exercice des fonctions ministérielles. La même incohérence s'étend aux précédentes lettres de créance diplomatiques, théoriquement interdites aux citoyens étrangers par la loi sur le service extérieur.

Si l'ex-ministre faisait l'objet d'enquêtes internes pour fraude et blanchiment d'argent, la jurisprudence nationale aurait imposé la tenue d'un procès régulier sur le territoire où les faits présumés ont été commis, étant donné la nature strictement territoriale des lois pénales. La décision de le livrer aux tribunaux américains, en contournant les voies ordinaires et en présence de fortes suspicions d'une activité de renseignement et de conditionnement de la part de la CIA après sa première libération en décembre 2023, montre comment des considérations de politique (imposée) ont remplacé les codes et les garanties de l'État de droit.
Pour comprendre la portée réelle de la livraison d'Alex Saab, il est nécessaire d'analyser sa fonction macroéconomique. Saab n'a pas été un simple fonctionnaire, mais le noyau du circuit du commerce extérieur vénézuélien sous le régime de sanctions multilatérales. Bien qu'il ne fût pas un militant socialiste, mais un homme d'affaires d'origine libanaise, il a décidé de risquer ses biens et son intégrité physique pour servir la cause bolivarienne.

Exploitant des réseaux d'entreprises et de comptes offshore répartis entre la Turquie, Hong Kong, la Suisse, les Émirats arabes unis et le Panama, il a structuré la logistique complexe d'approvisionnement pour la Grande Mission Logement Venezuela et pour la distribution alimentaire des comités CLAP pendant les moments d'isolement les plus durs du pays.
Sa valeur stratégique résidait dans sa capacité à mobiliser l'or et les hydrocarbures en contournant les blocus occidentaux, maintenant opérationnels des canaux commerciaux alternatifs avec des multinationales et des entités financières américaines (comme Chevron ou JP Morgan) qui avaient besoin de rester accrochées à la rente vénézuélienne malgré les impositions de sanctions.
Entre 2025 et 2026, le Venezuela a enregistré une croissance économique significative, avec une augmentation du PIB de +8,66% en 2025 et des prévisions de 12% pour 2026, accompagnée par le retour partiel des marchandises occidentales dans les circuits commerciaux. Cette reprise a été rendue possible précisément grâce à l'existence de ces mécanismes parallèles de transaction, par ailleurs très coûteux pour les pays sanctionnés, car ils les obligent à brader leurs produits pour rendre les risques acceptables pour les acheteurs. Des mécanismes que Washington a décidé d'écraser par la force, comme on le voit du Moyen-Orient au Venezuela et à Cuba.

Comme le fait remarquer l'analyste Diego Herchoren, la déportation de Saab ne répond donc pas à une purge interne générique, mais plutôt à l'imposition d'une transition structurelle des bénéficiaires étrangers de la richesse énergétique du pays. La main de fer sur le gouvernement bolivarien reflète également le choc au sein du secteur financier américain pour le contrôle des actifs extractifs, qui oppose les intérêts de JP Morgan, opérant via Dalinar Energy, et ceux du fonds Amber Energy, dirigé par Paul Singer.

Dans ce cadre, les accords et les canaux logistiques tracés par Saab, calibrés sur l'administration précédente de Nicolás Maduro et sur les accords passés avec le gouvernement de Biden, sont devenus un obstacle pour la nouvelle configuration du pouvoir.

La livraison de Saab "nettoie" la table des anciens intermédiaires et fournit au parquet américain un immense patrimoine informationnel sur les routes mondiales de contournement du blocus, tandis que le chargé d'affaires américain à Caracas gère ouvertement les dynamiques relatives aux médicaments et aux mesures économiques, accentuant la perception d'un pays sous tutelle.
On comprend ainsi également les déclarations de la présidente par intérim, Delcy Rodríguez, commentant l'extradition. Lors d'un acte public dans la capitale, le jour de son anniversaire, elle a répondu ainsi à la question d'un journaliste : "Je veux dire au Venezuela, à tous les Vénézuéliens et à toutes les Vénézuéliennes : toute décision que prend le gouvernement national le fera pour un intérêt qui est l'intérêt du Venezuela. Toute décision à venir et que nous avons prise depuis que nous avons pris la relève après ce qui s'est passé le 3 janvier l'a été pour l'intérêt du Venezuela, pour défendre le Venezuela. Nous ne pensons à rien d'autre - a-t-elle ajouté - qu'aux intérêts, aux droits, à protéger notre pays, à garantir la tranquillité, la paix, le développement, l'avenir de nos enfants, à garantir l'espoir de notre peuple."

Pendant ce temps, certains habitants lui apportaient un gâteau d'anniversaire, couronné par la carte du Venezuela incluant l'Esequibo, la zone en litige avec la République coopérative du Guyana, pour laquelle récemment l'équipe de Delcy s'est rendue à La Haye, où se trouve la Cour internationale de justice.

Rodríguez a déclaré que, quelle que soit la décision de la Cour, le Venezuela ne la reconnaîtra pas, puisque la seule boussole légitime reste l'Accord de Genève, et la proposition faite au peuple du Guyana de résoudre la question sans ingérences étrangères visant à déstabiliser le continent.

Ce lundi 18, le Venezuela a protesté auprès du gouvernement de Trinité-et-Tobago - l'un des principaux responsables d'avoir ouvert la voie à l'agression des États-Unis - et lui a demandé de se rendre responsable des atteintes environnementales et économiques générées par la marée noire provenant de l'île caribéenne voisine.

Pendant ce temps, Trump, qui souhaiterait appliquer le même "médicament" à Cuba, semble déterminé à serrer la vis de plus en plus jusqu'à faire de la République bolivarienne un véritable protectorat. Le premier objectif est de produire une fragmentation interne, que certains dirigeants radicaux cherchent à éviter à haute voix. Maintenir le contrôle politique pour éviter un carnage et l'occupation complète du pays a été la principale motivation invoquée par la direction bolivarienne pour avoir "choisi" de ne pas réagir par les armes à l'attaque de la principale puissance nucléaire de la planète. La déportation de Saab et la gestion de cette négociation complexe sous chantage mettent cependant en évidence des lignes de fracture au sein du paysage politique vénézuélien, divisant les réactions en trois camps distincts.

D'un côté, l'extrême droite transnationale applaudit ce qu'elle définit comme l'implosion du chavisme. Se mouvant comme un comité d'affaires colonial, cette faction a soutenu l'intervention militaire du début de l'année et exprime sa vision néolibérale à travers les paroles de María Corina Machado qui, lors de sa récente conférence à l'Université de Harvard, a affirmé que le crime impardonnable du chavisme a été de dépenser des fonds publics pour multiplier les universités gratuites.
Il est évident que pour la "sayona" (le diable, ndlr), comme l'appelle le peuple vénézuélien, il est prioritaire de multiplier le commerce lucratif des instituts privés... Parallèlement, des franges étudiantes d'extrême droite, provenant de l'Université centrale du Venezuela (UCV), tentent d'instrumentaliser une affaire judiciaire pour imposer l'agenda de Machado qui vise l'ingouvernabilité du pays.
De l'autre côté, les courants critiques de la gauche communautaire et militante montrent une profonde inquiétude. La position exprimée publiquement par Mario Silva, député chaviste et commentateur "marxiste-léniniste", dénonce l'ostracisme, le manque de transparence et la tendance à déléguer les décisions stratégiques à un comité politique restreint, excluant le débat populaire au sein du PSUV et du Grand Pôle Patriotique.

La plus grande préoccupation concerne le précédent Saab : permettre à une puissance occupante d'extraire un citoyen du territoire national sans garanties constitutionnelles crée un vide juridique qui expose tout le cadre dirigeant aux opérations des commandos d'extraction de la CIA et du FBI qui opèrent sous la couverture de l'ambassade. Et c'est de ces derniers jours que date l'assassinat d'un militant des collectifs, qui avait appelé à la résistance, apparemment tué par un agresseur à Puerto la Cruz.
Enfin, la ligne officielle de la direction défend la procédure institutionnelle au nom de la sauvegarde des intérêts nationaux. Des personnalités comme Iris Varela ont prononcé des discours enflammés contre ceux qui émettent des doutes, avertissant que critiquer les choix de la direction signifie détruire l'unité du chavisme, considérée comme la seule véritable force de négociation qui reste dans cette phase de médiation sous chantage.

Dans cette perspective, personnifiée par la gestion à contrecœur et pragmatique de Delcy Rodríguez, la transition et les concessions tactiques sont vues comme des étapes obligées pour préserver la continuité de l'État et gérer les négociations visant à ramener Maduro et Cilia à la maison : leur procès aux États-Unis est fixé pour la fin juin, précédé par celui de Saab lui-même.

L'ex-diplomate, qui ne pourrait pas être jugé pour les mêmes crimes pour lesquels il a été gracié par Biden, a fait l'objet d'autres mandats d'arrêt. Sera-t-il poussé à témoigner contre Maduro pour traîner tout le gouvernement bolivarien dans la boue ? Et qu'arrivera-t-il alors ? De quelque manière qu'on regarde, l'horizon est teinté de sombres couleurs.
Mais crier à la trahison, alimenter la cacophonie des réseaux sociaux, est un exercice stérile et nuisible. Plus utile, bien que douloureux, est d'analyser la dure réalité, en partant du postulat qu'une défaite militaire est aussi politique, aussi symptôme d'une faiblesse interne dont les racines doivent être recherchées, outre dans l'appauvrissement matériel dû aux "sanctions" criminelles, aussi dans l'appauvrissement motivationnel et la force idéale collective.
D'abord l'enlèvement du président, avec les soupçons consécutifs de trahison interne, et maintenant la déportation de Saab rendent également évidentes les limites de la doctrine défensive adoptée par Caracas ces dernières années. Comme le rappelle encore Herchoren, au cours de ses missions à l'étranger, Saab avait engagé des discussions avec les partenaires russes pour la localisation de la production de drones au Venezuela.

Cependant, l'État, en plus d'investir davantage dans les plans sociaux que dans les armes, a historiquement privilégié les dépenses en armements conventionnels et traditionnels, laissant des milliers de fusils dans les dépôts au lieu d'investir dans la technologie aérienne asymétrique.

Contrairement à l'Iran, qui a su développer une solide capacité de dissuasion basée sur les drones pour protéger ses propres eaux territoriales et ses propres vecteurs maritimes, et a su maintenir vivante la flamme du sacrifice collectif, le Venezuela s'est retrouvé dépourvu de couvertures électroniques et défensives adéquates face à l'attaque navale et aérienne américaine dans la mer des Caraïbes antérieure au 3 janvier.

Le renoncement au modèle de défense russo-iranien en faveur d'un alignement forcé sur les intérêts financiers de Washington marque l'acceptation des lourds coûts d'une retraite stratégique, où les structures de base de la démocratie participative, comme la consultation populaire et les communes, et celles de l'autodéfense, cherchent à résister sur le plan local, tandis que le haut commandement économique de l'État est contraint de se mouvoir dans les marges étroites imposées par la puissance occupante.

Geraldina Colotti

 legrandsoir.info