22/05/2026 reseauinternational.net  8min #314699

Le déclin scientifique européen

par Yann

En science et technique c'est la Chine qui écrase le monde, plus vraiment les USA

Vous le lisez sans doute très souvent parce que c'est l'une des évidences du présent, ce que Bourdieu appelait de son temps une information omnibus, c'est-à-dire qui n'a pas besoin d'être expliqué, c'est une évidence pour tout le monde, l'Europe est en décrochage technologique des USA et de la Chine. Et l'on voit poindre alors des affirmations qui s'appuient par exemple sur les valorisations ridicules de la bourse américaine avec des phrases du genre : "Regardez donc Nvidia qui pèse plus que l'ensemble des valorisations boursières européennes". Mon dieu les USA investissent tellement dans les centres de données aux USA nous sommes complètement largués, on est foutu. On lit souvent ce genre de chose en particulier quand on lit les libéraux et les libertariens sur le réseau X ce que je fais régulièrement, car c'est souvent très drôle, plus que réellement informatif. Et il faut toujours avoir un œil sur les adversaires idéologiques.

Alors je ne suis pas en train de dire que l'Europe ne décroche pas technologiquement, les faibles investissements depuis 50 ans expliquent d'ailleurs ce décrochage, nous parlerons d'ailleurs ultérieurement des causes qui sont largement liées à la construction européenne. Mais ce n'est pas la valeur boursière des entreprises ni la construction de centre de données qui sont des indicateurs sur plans. On pourrait même affirmer que les USA sont dans une bulle extrêmement grave qui va faire des dégâts considérables lorsqu'elle va éclater. Ces phénomènes d'investissement délirants ne sont pas la marque d'un dynamisme scientifique, mais plutôt celle d'un capitalisme délirant qui rentre dans un nihilisme financier. On sait depuis la crise de la tulipe que le capitalisme a une capacité invraisemblable à s'engouffrer dans des bulles, car comme le disait très bien Keynes à son époque, pour gagner en bourse il vaut mieux avoir tort avec la foule que raison contre elle. En gros, il est rationnel à titre individuel de suivre le troupeau même si l'on sait qu'il va à l'abattoir. Ceux qui s'enrichissent sont ceux qui sortent de la bulle juste avant son éclatement.

Les investissements dans les IA à l'heure actuelle aux USA ne sont pas du tout un signe de dynamisme scientifique, c'est d'abord le signe d'une économie qui fonctionne très mal, car à côté de ça le reste de l'industrie souffre d'un sous-investissement chronique. Comme le disait très justement l'économiste Jean-Luc Gréau dans son livre que je cite souvent L'avenir du capitalisme au rythme où vont les choses les capitalistes ne financeront plus que les activités hautement lucratives laissant tomber toutes les activités pourtant essentielles y compris la nourriture obligeant les états à faire de la production d'état pour compenser. Il écrivait ça en 2005, force est de constater que cette dérive s'amplifie, et que bientôt même les productions de bases ne seront peut-être plus remplies par le système capitaliste classique. L'explosion des prix de la RAM pour les PC et l'informatique en général est un exemple typique. Heureusement pour nous, la Chine se lance dans la production massive de mémoire, ce qui fait dire au  PDG de Samsung que les prix de la RAM risquent de s'effondrer l'année prochaine.

Vous avez bien lu, c'est la Chine communiste, celle qui fait des plans de stratégie à la manière de la France des années 60, qui pourrait sauver le marché de la micro-informatique. Tout ça parce que la rapacité du capitalisme occidental conduit à produire des pénuries sur le marché pour nourrir la fameuse bulle IA et ses centres de données géants. Au final, je vous parie que la Chine va gagner énormément d'argent, dominer un secteur qui jusque-là l'était surtout par des marques américaines ou taïwanaises alors que de l'autre côté les gains produits par l'IA seront très décevants et que les USA auront une grande quantité d'immeubles inutiles et moches à démolir sur leur territoire. Une bulle qui au final aggravera en réalité la dépendance des USA aux biens produit non seulement en Chine, mais aussi à Taïwan ce qui revient un peu au même en réalité.

L'UE, le paradis du laissez-faire en panne d'innovation

Mais revenons à notre sujet même s'il est lié celui de l'innovation. Celle des USA si elle est plus élevée que celle de l'UE ne doit pas faire non plus d'illusion. Les USA ont aujourd'hui largement délocalisé la recherche et les grandes entreprises américaines ne centrent pas forcément leur recherche aux USA. En gros il faut différencier ce qui est bien des dépôts de brevet de ce que l'on nomme la recherche en elle-même. Bien souvent ces brevets sont basés sur des équipes internationales, il est alors bien difficile d'en attribuer les mérites à telle ou telle nationalité. L'autre chose dont il faut bien prendre conscience c'est que la domination scientifique des USA vient en grande partie d'un pillage de cerveaux étrangers. Aujourd'hui les centres de recherche aux USA auraient bien du mal à tourner sans les élèves chinois ce qui a d'ailleurs  fait reculer Trump sur les limitations migratoires dans ces secteurs. On est plus à l'époque des USA triomphant de Richard Feynman, quoiqu'ils avaient déjà l'époque pompé une grande partie de leur cervelle d'Europe. Globalement, s'il ne manque pas d'argent, le système de recherche américain manque de cervelle faute d'un système éducatif réellement fonctionnel et méritocratique. Les jeunes se détournent des sciences. Avec la montée de la Chine, il se pourrait bien que les labos américains aient de plus en plus de mal à terme à attirer les scientifiques du monde entier comme ce fut le cas depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

L'Europe n'a globalement pas ce problème, sauf peut-être la France qui petit à petit détruit son système éducatif. Le problème en Europe vient plutôt du manque d'investissement global dans la recherche que ce soit dans le public ou le privé, et bien évidemment de l'effondrement de la natalité qui réduit mécaniquement le nombre de jeunes formés, mais c'est un autre débat qui de toute manière frappe désormais tous les grands pays même si c'est à des rythmes différents. Notons tout de même une différence culturelle de taille entre le vieux continent et les USA, en Europe la science n'a pas toujours eu des visées purement économiques. L'obsession pour les dépôts de brevet est vraiment une chose typiquement américaine. On peut dire qu'il y a une marque culturelle dans la science américaine, c'est de faire de celle-ci un simple outil d'enrichissement économique quand les Européens ont peut-être globalement une vision plus humaniste de la science particulièrement en France. Disons que le réflexe des brevets n'est clairement pas aussi fort qu'aux USA.

Le second facteur qui distingue l'Europe des USA ou même de la Chine comme du reste de l'Asie c'est le très grand affaiblissement des états dans la planification et l'investissement scientifique. Et cela est une marque profonde de la construction européenne qui a favorisé l'idéologie du marché au détriment de la planification et de l'investissement dans de grandes orientations techniques et scientifiques. La plus grande preuve de cela est que l'Europe actuelle vit encore grâce aux initiatives techniques et scientifiques qui avaient été développées par les états membres avant l'approfondissement du pouvoir européen à l'image d'Airbus ou d'Arianespace. L'UE qui a fait le choix du tout marché, et de la libre concurrence se retrouve paradoxalement devenir de plus en plus dépendante de technologie qu'elle ne maîtrise pas. C'est probablement là l'un des plus gros échecs de l'idéologie libérale classique. En effet, cette dernière affirme que l'innovation vient de l'initiative individuelle, et seulement de là, l'état ne pouvant que paralyser la créativité. Et pourtant en pratique on constate au contraire que ce sont les états interventionnistes qui innovent le plus et alimentent le plus la créativité technique mondiale. En cela, les USA ne font pas exception puisqu'ils financent massivement le secteur privé par des subventions et font du protectionnisme pour favoriser les entreprises nationales.

La véritable cause du déclin scientifique de l'UE n'est donc pas dans les normes, ou le soi-disant étatisme du continent, mais bien au contraire dans le laissez-faire instillé depuis 50 ans dans la tête des élites, et qui a fait croire aux états européens qu'ils n'avaient rien à faire pour développer l'industrie et la technique en Europe. Laissons faire le marché, et tout fonctionnera bien, résultat de 50 ans de ce régime, les industriels français demandent aux Chinois de leur apprendre à faire des voitures. Si nous voulons reprendre notre destin en main, il va falloir commencer par jeter à la poubelle l'idéologie du marché et réapprendre le bon vieux Colbertisme. L'État ne fait pas tout, mais il donne une impulsion et une direction exactement comme nous l'avons fait dans les années 70 avec le nucléaire. Sans l'intervention de l'état, jamais nous n'aurions eu ce parc nucléaire qui nous protège encore aujourd'hui des aléas énergétiques internationaux. Il faut réapprendre à faire ça dans les secteurs clefs et prioritaires sans quoi nous continuerons à nous appauvrir et à dépendre de plus en plus de peuples étrangers qui nous feront payer très chèrement notre dépendance.

source :  Le bon dosage

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