
Par Pepe Escobar, le 21 mai 2026
Les Nouvelles Routes de la Soie/BRI et leurs ramifications, telles que la Route maritime du Nord/Route de la Soie arctique, sont toujours bien présentes.
Shangaï - C'est parti !
Le partenariat stratégique russo-chinois, les leaders du processus d'intégration eurasienne, les dirigeants des organisations multipolaires BRICS et de l'OCS, ont officiellement approuvé et renforcé la dynamique vers la multipolarité et un nouveau système de relations internationales via une déclaration stratégique commune, signée, entérinée et présentée lors de la visite du président Poutine en Chine ce mercredi.
C'est un événement qui restera dans les livres d'histoire - à plus d'un titre.
J'ai eu le privilège de suivre les débats à Pékin pendant toute la journée à l' Aurora College, une grande école privée et université de Shanghai, au sein d'un fabuleux rassemblement d'enseignants et d'étudiants.
Nous avons ainsi eu tout le temps de discuter des implications de la manière dont les deux plus grandes puissances eurasiennes - et mondiales - sont en train de tracer les contours d'un nouvel avenir géopolitique pour la majeure partie de l'humanité. Les exceptions concerneront les récalcitrants exceptionnalistes et les vassaux accros au suicide politique en série.
Nous gardons tous en mémoire la visite du président Xi en Russie en 2023, où, quittant le Kremlin aux côtés de Poutine, il a exprimé de manière très concise ce qu'il élabore depuis un certain temps :
"Nous assistons actuellement à des changements sans précédent depuis 100 ans". Xi et Poutine ont ensuite convenu qu'aujourd'hui, "c'est nous qui guidons ensemble ces changements".
Le résultat concret est la déclaration commune de Pékin, d'une grande précision, rédigée par d'incontestables "civilisations anciennes".
Examinons quelques-uns des points forts de cette déclaration. Celle-ci ne mâche ni ses mots ni ses concepts lorsqu'il s'agit d'offrir une alternative sérieuse au contexte historique unilatéral actuel - et déclinant.
Polycentrisme :
"Les tentatives de certains États de gérer seuls les affaires mondiales, d'imposer leurs intérêts au monde entier et de limiter le développement souverain d'autres pays dans l'esprit de l'ère coloniale ont échoué". La Russie et la Chine s'attacheront à établir un "état de polycentrisme à long terme".
La "loi de la jungle" :
"Les normes fondamentales universellement reconnues du droit international et des relations internationales sont régulièrement violées (...) Le danger d'une division de la communauté internationale et d'un retour à la 'loi de la jungle' est bien réel".
Un nouvel appareil de sécurité :
"Il est nécessaire d'accorder toute l'attention requise aux préoccupations légitimes de tous les pays en matière de sécurité, de privilégier la coopération sur les questions de sécurité, de rejeter la confrontation entre blocs et les stratégies de jeu à somme nulle, de s'opposer à l'expansion des alliances militaires, aux guerres hybrides et aux guerres par procuration, et de promouvoir la création d'un appareil de sécurité mondial et régional modernisé, équilibré, efficace et durable (...) Il est inacceptable de contraindre des États souverains à renoncer à leur neutralité".
C'est exactement ce que Moscou a proposé à Washington et à l'OTAN en décembre 2021 : l'indivisibilité de la sécurité. L'absence de réponse a précipité l'opération militaire spéciale en Ukraine deux mois plus tard, lorsque Moscou a compris que le plan de l'OTAN prévoyait une guerre éclair dans le Donbass.
Hégémonie :
"L'hégémonie dans le monde est inacceptable et doit être proscrite. Aucun État ni groupe d'États ne doit contrôler les affaires internationales, déterminer le sort d'autres pays ou monopoliser les opportunités de développement".
Gouvernance mondiale : tel est le concept cher au président Xi, pleinement défini lors du sommet de l'OCS l'année dernière à Tianjin :
"En matière de gouvernance mondiale, qui est un outil essentiel pour rationaliser le système des relations internationales, il est nécessaire d'adhérer aux principes d'égalité souveraine, de primauté du droit international, de multilatéralisme, d'approche centrée sur l'humain et d'orientation vers les résultats".
Les Nations unies : il est nécessaire de
"renforcer le rôle du multilatéralisme en tant qu'outil principal pour relever les défis mondiaux complexes et multiformes, et d'empêcher l'affaiblissement des Nations unies". Ce qui devrait déboucher sur "la réforme des Nations unies".
Pourtant, tout le monde sait que cela n'arrivera jamais sous l'administration actuelle à la Maison Blanche.
Point 4 de la déclaration : la diversité des civilisations et des valeurs à l'échelle mondiale. C'est peut-être là le nœud du problème - enterrant inexorablement toute prétention à l'exceptionnalisme :
"Le système spirituel et moral d'une civilisation ne peut être qualifié d'exceptionnel ou de supérieur aux autres. Tous les pays devraient prôner une vision des civilisations fondée sur l'égalité, l'échange mutuel d'expériences et le dialogue, et renforcer le respect mutuel, la compréhension, la confiance et les échanges entre les différentes nationalités et civilisations, promouvoir la compréhension mutuelle et l'amitié entre les peuples de tous les pays, et protéger la diversité des cultures et des civilisations".
L'avènement de la nouvelle "nation indispensable"
La déclaration russo-chinoise, aussi concise soit-elle, apporte ce qui s'apparente à un espoir indispensable pour que l'humanité plonge dans la matrice d'un passé civilisationnel pour forger un avenir prometteur et plus égalitaire.
Il s'agit en tout état de cause d'un mini-manifeste humaniste allant bien au-delà de la mise en place d'une nouvelle structure de sécurité et de l'instauration de changements majeurs dans le système actuel des relations internationales. Sa crédibilité est étayée par le soutien de deux grandes puissances qui se trouvent également être des États-civilisations, pleinement souverains et totalement indépendants.
J'appelle ce processus depuis un certain temps déjà "le siècle de l'Eurasie". C'est ce que célébrait ce 20 mai 2026 décisif à Pékin, dans le cadre de la visite officielle du président Poutine en Chine.
L'ampleur, la portée et l'ambition de la déclaration commune éclipsent clairement les autres aspects du voyage de Poutine à Pékin, même s'ils sont tout à fait pertinents en eux-mêmes.
À commencer par la consécration de la nouvelle "nation indispensable". Finis les exceptionnalistes, et place à la Chine. L'ancien ordre est en train d'être évincé - en temps réel. Et oui, il s'agit du changement le plus déterminant dans l'alignement des grandes puissances depuis la fin de la Guerre froide - avec, en prime, un Empire du Chaos qui s'est acharné à sanctionner la Russie pour la pousser à l'"isolement" et à l'effondrement économique, mais s'est inévitablement fait dépasser par le partenariat stratégique russo-chinois.
Le traité de bon voisinage entre la Russie et la Chine, vieux de 25 ans, a été considérablement renforcé - avec des corridors énergétiques stratégiques (le gazoduc Power of Siberia 2), une coordination militaire très étroite et un cadre civilisationnel/idéologique commun.
Bien sûr, il n'y aura pas de fuites substantielles sur ce dont Xi et Poutine ont discuté au cours de leur pause-thé informelle de deux heures. La guerre par procuration en Ukraine et la guerre illégale contre l'Iran figuraient certainement à l'ordre du jour, Poutine ayant sans doute briefé Xi sur les prochaines actions possibles de la Russie dans le cadre d'une confrontation de plus en plus directe et toxique avec l'OTAN, et les deux hommes ayant évalué les aspects techniques du soutien russo-chinois à l'Iran.
En résumé, les Nouvelles Routes de la Soie/BRI et leurs extensions telles que la Route maritime du Nord/Route de la Soie arctique sont plus que jamais d'actualité, et la dédollarisation de l'économie mondiale - reflet de la balance commerciale russo-chinoise, qui s'effectue désormais exclusivement en yuans et en roubles - est bel et bien en marche.
Quant aux pays des BRICS, déstabilisés de l'intérieur par les États-Unis via l'Inde et les Émirats arabes unis, ils pourraient finir par émerger de leur coma. Ce processus devra être mené par Lavrov et Wang Yi. Et l'orientation stratégique devra changer : les BRICS doivent développer une certaine cohérence stratégique au sein de la Majorité mondiale pour que la transition vers un monde multipolaire fonctionne vraiment.
Vient ensuite l'avenir prometteur de Power of Siberia 2. La Chine pourrait même finir par oublier son obsession de "l'évasion de Malacca", effective depuis le début des années 2000, et revenir sur le devant de la scène avec le faux blocus américain du détroit d'Ormuz et des ports iraniens.
Les dirigeants de Pékin ont toujours été pleinement conscients que le blocage du détroit de Malacca fait partie intégrante de la stratégie américaine de confinement et d'asphyxie de la Chine. Power of Siberia 2 offre une solution totalement indépendante de l'empire thalassocratique de la piraterie, en acheminant du gaz directement vers la Chine depuis la péninsule de Yamal, à travers les montagnes de l'Altaï et les steppes mongoles.
Parmi tant de rebondissements, une touche agréable a été apportée au Grand Hall du Peuple : une exposition conjointe TASS-Xinhua, intitulée
"L'amitié indestructible des grandes nations, le partenariat stratégique des grandes puissances",
présentant 26 photos retraçant l'amitié entre Poutine et Xi au fil des ans, lors de plusieurs sommets du G20, des BRICS et de l'OCS, du forum "One Belt, One Road", du Jour de la Victoire à Moscou et des Jeux olympiques de Pékin.
Poutine et Xi ont visité l'exposition en compagnie de deux guides tout à fait particuliers : Andrey Kondrashov, PDG de TASS, et Fu Hua, PDG de Xinhua.
Combiné à la cérémonie du thé, on peut parler d'un attachement profond, humain, d'un lien personnel indispensable pour parcourir la longue et sinueuse route vers un avenir géopolitique fait de sérénité et de respect mutuel.
Traduit par Spirit of Free Speech