23/05/2026 legrandsoir.info  13min #314747

Vers un cinéma de contre-information : « L'affaire Abdallah » de Pierre Carles

Geoffrey B. Robinson

L'affaire Abdallah est un film consacré aux longues années d'emprisonnement du militant communiste libanais Georges Ibrahim Abdallah, le plus ancien prisonnier lié au conflit israélo-palestinien, qui a été détenu depuis plus de quarante ans en France. Il fait également suite à un autre film sorti en 2021, Fedayin, la lutte de Georges Abdallah, réalisé par le Collectif Vacarme(s) Films.

La réalisation est signée Pierre Carles, documentariste qui a commencé sa carrière comme journaliste pour différentes chaînes de télévision françaises. C'est dans ce contexte qu'il développe progressivement une forte critique des médias français, menant tout au long de sa carrière un travail de contre-information dénonçant ce qu'il considère comme une culture médiatique occidentale construite et dominée par une seule classe dominante.

Carles utilisera le médium cinématographique comme une arme, et ce n'est pas un hasard si ses films n'ont jamais été diffusés à la télévision. Cette critique de la télévision française et des relations troubles entre une certaine classe politique et le journalisme apparaît notamment dans la trilogie Pas vu pas pris (1998), où il montre le fonctionnement de Canal Plus, suivie de Enfin pris ? (2002) et Fin de concession ?.

Par la suite, il réalise plusieurs films visant à déconstruire la manière dont certains groupes et mouvements sont instrumentalisés dans le discours médiatique. On peut notamment citer le film co-réalisé sur les Gilets jaunes, Le rond-point de la colère, ainsi que Guérilla des FARC, L'avenir a une histoire, qui cherche à remettre en question l'image des FARC, présentées comme une organisation terroriste, une qualification largement reprise par l'Union européenne.

Enfin, son travail le conduit à rencontrer le comité de soutien de Georges Ibrahim Abdallah, dont il ne connaît pas initialement le cas. Il découvre alors qu'il ne s'agit pas seulement d'une détention particulièrement longue, mais de ce qu'il considère comme un véritable scandale judiciaire et l'un des faits les plus honteux de l'histoire de la République française.

Le documentaire s'ouvre dans la prison de Lannemezan en février 2025. La caméra suit Rima Hassan, eurodéputée et militante franco-palestinienne qui, rappelons-le, a récemment été placée en garde à vue pour "apologie du terrorisme", à la suite de la publication sur Twitter d'une citation du résistant Kōzō Okamoto. Hassan dénonce d'ailleurs depuis plusieurs semaines cet événement comme faisant partie d'une campagne de haine politique et judiciaire à son encontre.

En choisissant cette séquence comme ouverture, le film trace immédiatement une direction claire : les figures de Rima Hassan et de Georges Abdallah sont rapprochées, unies par l'idée que toute personne s'opposant aux politiques de l'État d'Israël risque d'être identifiée et traitée comme terroriste.

Georges Ibrahim Abdallah, avec un regard plus lucide que jamais, accueille Hassan et le réalisateur Carles dans sa cellule. Dans ce qui est devenu un lieu de résistance, on trouve une grande affiche de Che Guevara, un livre de Miriem Leribi sur une petite table, ainsi qu'une carte géographique de la Palestine de 1946 à 2005, illustrant le processus de colonisation et la réduction progressive du territoire palestinien.

Mais cette cellule, affirme-t-il, ne peut être comparée aux conditions des prisons israéliennes, où les Palestiniens sont torturés chaque jour... À la question du réalisateur - "Comment tiens-tu ?" - Abdallah réfléchit, puis répond avec détermination :

"Nous sommes des organismes vivants, et l'âme, en tant que principe d'animation, reste vivante grâce au contact avec l'extérieur. Je suis en vie grâce à la lutte."

Le film opère ensuite un habile retour en arrière, remontant le fil des événements pour reconstruire avec précision et rigueur le passé : quarante années d'incarcération prennent forme à travers un travail minutieux sur des archives, mêlant images télévisées, documents officiels, entretiens et témoignages directs. L'ensemble se déploie à travers le prisme du médium : la manière d'interpréter et de raconter l'histoire n'est pas fixe, mais se transforme en même temps que les dispositifs qui la rendent visible.

Nous remontons ainsi à 1982 : les images des bombardements israéliens dans le sud du Liban font le tour des journaux télévisés. Ce sont des séquences qui évoquent inévitablement les événements contemporains : L'État d'Israël, avec le soutien des puissances occidentales, poursuit une politique d'expansion et d'occupation de territoires. À l'époque déjà, l'offensive s'était étendue jusqu'à Beyrouth, avec pour objectif de détruire l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) de Yasser Arafat, alors figure centrale de la résistance palestinienne. Les bombardements avaient laissé derrière eux des milliers de victimes.

C'est dans ce contexte que naquirent les FARL (Fractions armées révolutionnaires libanaises), une formation libano-palestinienne d'inspiration marxiste-léniniste, avec pour objectif déclaré de s'opposer à l'invasion israélienne et de défendre leur territoire et leur population, à laquelle Abdallah avait exprimé son soutien.

En reconstituant ces événements, le film montre également comment les tensions du Moyen-Orient se répercutent rapidement en Europe, et en particulier en France. À Paris, Charles R. Ray, diplomate étasunien, et Yaakov Barsimantov, diplomate israélien membre du Mossad, sont assassinés et les attentats sont revendiqués par le FARL. Le conflit dépasse les frontières régionales et se projette sur la scène internationale.

Abdallah, qui se trouve alors en France, est arrêté à Lyon le 29 octobre 1984 et jugé pour implication dans ces attentats. En 1987, il est condamné à quatre ans de réclusion pour homicide volontaire, infractions à la législation sur les armes et falsification de documents. Lors du procès, il déclare :

"Si le peuple ne m'a pas confié l'honneur de participer à ces actions anti-impérialistes que vous m'attribuez, j'ai au moins l'honneur d'en être accusé par votre tribunal et d'en défendre la légitimité face à la légitimité criminelle des bourreaux."

D'autres attentats survenus par la suite à Paris sont revendiqués par le Comité de solidarité avec les prisonniers politiques arabes (CSPPA). C'est la période de la guerre entre l'Iran et l'Irak, et la France se positionne contre l'Iran. Une série d'attentats se déroulent à Paris et en Ile de France entre décembre 1985 et 1986, directement liés à la position de la France aux côtés de l'Irak.

Malgré l'absence de preuves concrètes, une forme de psychose médiatique, alimentée par des déclarations de responsables politiques, conduit à attribuer à Abdallah la responsabilité et la complicité de ces derniers attentats, alors même qu'il est déjà incarcéré.

De nombreux journaux français publièrent des titres glaçants, témoignant du poids des médias dans la montée de la haine à l'égard du militant. Même le journal "de gauche" Libération a sorti sa "une" avec ce titre : "Comment se débarrasser d'Abdallah ?" La "fabrique médiatique" et les mensonges des journaux télévisés français montrent également les effets d'erreurs judiciaires, en étendant les accusations aux frères Maurice et Robert, désignés comme complices des attentats de Paris. Les reportages télévisés français évoquent même un "clan Abdallah", visant directement l'ensemble de la famille.

Carles se rend alors au Liban pour interviewer et échanger avec les frères Abdallah au sujet de ce climat d'attaques. À cette occasion, Maurice Abdallah répond :

"Lorsque les journalistes français sont venus ici, nous leur avons dit que leur presse est corrompue, qu'elle travaille pour les services secrets américains et israéliens et non pour les Français."

Le réalisateur place en effet au cœur du documentaire la responsabilité des États-Unis dans la construction du récit, ainsi que le manque de souveraineté et d'indépendance de la justice française. Un combat également porté par l'avocat et militant anticolonial Jacques Vergès, dont Carles intègre plusieurs interventions : figure centrale, il mena cette bataille sans relâche et fut son avocat jusqu'à sa mort en 2013.

L'habileté de Carles consiste à montrer une contre-histoire qui traverse ces quarante années de détention, tout en mettant en lumière le rôle de la France et des États-Unis, notamment à travers le rapport entre médias et politique. Il dévoile ainsi le mécanisme d'engrenage par lequel la culture de l'impérialisme introduit indirectement dans les masses des connaissances qu'elles absorbent sans pouvoir les contrôler.

Abdallah aurait pu, et dû, être libéré dès 1999 ; à partir de cette date, neuf demandes de libération conditionnelle furent rejetées. Il en est allé de même en 2003, lorsque toutes les conditions étaient réunies pour sa libération. Mais l'ambassade des États-Unis s'y opposa, bloquant également les demandes suivantes.

Près de dix ans plus tard, en 2012, une demande de libération conditionnelle d'Abdallah reçoit enfin une réponse favorable de la cour d'application des peines de Paris, confirmée quelques semaines plus tard par la cour d'appel. Toutefois, cette décision est conditionnée à la signature d'un arrêté d'expulsion par le ministère de l'Intérieur.

Mais la porte-parole du département d'État étasunien, Victoria Nuland, déclare ouvertement :

"Nous sommes déçus par la décision du tribunal français (...). Nous ne pensons pas qu'il doive être libéré et nous poursuivons nos consultations avec le gouvernement français à ce sujet."

Sous pression étasunienne, Manuel Valls, alors ministre de l'Intérieur sous le gouvernement Hollande, intervient directement pour bloquer sa libération. Comme l'écrit Saïd Bouamama :

"Entre la justice et son alliance atlantiste, le gouvernement français a choisi la fidélité à l'oncle Sam."

Entre-temps, au Liban comme en France, les manifestations réclamant sa libération se poursuivent sans relâche. Le gouvernement libanais tente également d'obtenir sa libération, en le reconnaissant comme prisonnier politique, mais sans succès.

La machine de désinformation impérialiste accélère le pas après le 7 octobre 2023. Le gouvernement Macron interdit pendant plusieurs semaines les manifestations de soutien à la Palestine, révélant l'un de ses visages les plus répressifs. Cette date charnière a conduit des millions de personnes à descendre dans les rues pour exiger la fin des bombardements, la libération de Georges Ibrahim Abdallah et la fin de ce qui est perçu comme un véritable génocide. Les images montrent également les nombreuses personnes devant la prison, qui attendent et font pression pour obtenir sa libération.

Le printemps 2025 marque une intensification supplémentaire de la mobilisation. De nombreu.x.ses militant.e.s et activistes embarquent à bord de la flottille Global Sumud pour tenter de briser le blocus de Gaza, face au silence jugé honteux de l'Occident. Parmi eux se trouve Rima Hassan qui, après avoir été libérée de son emprisonnement dans les prisons israéliennes, se rend place de la République à Paris pour appeler à la libération de tous les prisonniers palestiniens, ainsi qu'à celle de Georges Ibrahim Abdallah. Les images captées par des drones montrent des foules immenses participant à cet événement.

Après une résistance incroyable, après 41 ans derrière les barreaux, Abdallah est finalement libéré le 17 juillet 2025, malgré les pressions constantes des États-Unis, mais à condition de quitter immédiatement le territoire français.

Les images de son accueil à l'aéroport montrent le peuple libanais rassemblé autour de lui, : entouré de manifestants, d'amis et de journalistes, il prononce une première déclaration dans laquelle il affirme que la Résistance est forte, que sa libération n'est pas tombée du ciel, mais qu'elle est le fruit des mobilisations. Il exprime également, sans détour, des réserves sur le silence de l'Égypte et sur la passivité des autres régimes arabes face au génocide en Palestine.

Malgré quarante années de prison, Abdallah demeure aujourd'hui au Liban un communiste, un résistant à l'impérialisme : l'incarcération n'a pas réussi à éteindre son combat politique ni ses convictions de militante comMuniste.

L'originalité de ce film, le premier après sa libération, réside dans une structure volontairement ouverte, qui refuse de se refermer sur une expérience strictement cinématographique et invite chaque spectateur·rice à sortir de la salle avec une conscience accrue des enjeux. Il renonce à l'usage de la voix off, typique du documentaire classique : la nature de chaque image et de chaque séquence est restituée dans sa matérialité, tout en laissant une place centrale à la parole des différentes parties impliquées, produisant ainsi un véritable jeu de miroirs.

Le film met en scène des entretiens "sauvages" avec des responsables politiques, parfois filmés en caméra cachée ou du moins dans des conditions non préparées. C'est notamment le cas des échanges avec Laurent Fabius et François Hollande, dont les propos apparaissent particulièrement révélateurs : Hollande fait preuve d'une forme de candeur dont on ne sait si elle est feinte ou inconsciente, tandis que Fabius semble nier ou contourner certains faits de manière manifeste.

Sont également interrogés des journalistes ayant joué un rôle actif dans la campagne médiatique contre Abdallah dans les années 1980, comme H. Brusini, G. Marion, ainsi que V. Brocard, journaliste de Libération, qui reconnaît avoir totalement erré dans son analyse à l'époque. Contrairement aux entretiens menés avec les responsables politiques, ces témoignages sont réalisés avec leur accord préalable, ce qui renforce encore leur portée, puisqu'ils admettent avoir été, pour la plupart, manipulés ou influencés par les services antiterroristes.

Dans la même logique, Carles recueille également les propos d'anciens responsables de l'antiterrorisme. Là encore, il parvient à obtenir des aveux ou des confessions implicites qui viennent consolider sa démonstration et donner davantage de poids à sa critique des mécanismes médiatico-politiques.

Les médias de masse sont plus efficaces que le napalm, comme le disaient les réalisateurs Solanas et Getino. Et ils sont l'instrument qui permet de maintenir une légitimité aux actes d'Israël et de l'impérialisme : ils parviennent à répandre des ordures capables de créer autour d'elles un consensus, on tend la main aux génocidaires, on les invite sur les plateaux télévisés.

George Ibrahim Abdallah et Rima Hassan en sont la preuve flagrante. Ce n'est pas un hasard si Mediapart a révélé que la députée LFI, avant d'être placée en garde à vue, a vu sa ligne téléphonique être tracée afin d'enregistrer tous ses déplacements depuis le 1er janvier. La police était donc au courant de ses rencontres, de ses déplacements et de l'endroit où elle se trouvait à cet instant précis.

Les conditions en Europe pour celles et ceux qui défendent les droits de la Palestine deviennent de plus en plus préoccupantes, montrant la complicité totale de l'Europe, accompagnée de ce que signifie la souveraineté, au-delà de la répression des manifestations en France et en Allemagne. Les figures qui ont décidé d'assumer un rôle actif dans ce contexte historique sont également ciblées, comme Omar Alsoumi, leader d'Urgence Palestine, qui sera jugé le 6 mai pour apologie du terrorisme.

En ce moment, deux activistes, Thiago Ávila et Saif Abu Keshek, partis avec la dernière flottille, ont été capturés par les forces israéliennes près de la Grèce et torturés, puis enfermés dans la prison de Shikma à Ashkelon en Palestine. Saif Abu Keshek, en particulier, risquerait beaucoup en tant que Palestinien, au vu de la nouvelle loi israélienne renforcée sur les détenus palestiniens, qui prévoirait la peine de mort.

La situation dans les prisons israéliennes et les conditions de détention des prisonniers palestiniens constituent un point central. Actuellement, entre 9 000 et 9 300 Palestiniens sont détenus dans les prisons israéliennes, parmi lesquels Marwan Barghouti, figure majeure de la seconde Intifada et de l'aile militante du Fatah, ainsi que Ahmad Saadat, secrétaire général du Front populaire de libération de la Palestine.

L'incarcération, justifiée au nom de la ""sécurité" d'Israël, vise à empêcher l'émergence d'une vie politique palestinienne organisée et s'inscrit dans un système de contrôle et de domination où les Palestiniens sont enfermés par une puissance occupante.

Après quelques jours de la sortie du film, la Cour de cassation a déclaré que le Libanais Georges Ibrahim Abdallah n'aurait pas dû être libéré et expulsé de France.

Sa résistance exemplaire, ainsi que la sortie d'un film d'une telle importance permettent de retenir au moins deux points essentiels. Le premier est que la résistance d'Abdallah en prison est indissociable de celle du peuple, des mobilisations qui n'ont jamais cessé : c'est le peuple qui défend le peuple et sa dignité. Face à ces attaques, il ne faut jamais reculer d'un pas.

D'autre part, il y a la nécessité de créer une contre-information médiatique capable de défier l'impérialisme et une information occidentale imprégnée de néocolonialisme et favorable à l'État d'Israël. Un cinéma qui ne se referme pas sur lui-même ni dans une critique tolérée par les droites, mais qui constitue une rupture claire, assumée et visible, une prise de position qui engage la responsabilité de chacun.

Sofia BUTTARRELLI

NOTE DU GRAND SOIR : Notre site figure au générique du film en remerciement du rôle qu'il a joué pour le démarrage du projet.

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