
par Oliro
Les épisodes 10 à 15 ont imposé :
des respirations ;
des ruptures ;
des phrases suspendues ;
parfois même une forme de fatigue chez certains lecteurs.
Cette lenteur volontaire n'était pas esthétique.
Elle était d'ordre épistémique.
Le ralentissement avait une fonction précise.
Il fallait empêcher le survol, forcer le ralentissement du mode de lecture, pour créer les conditions d'une maturation. Certaines structures ne deviennent visibles qu'avec la décantation qui exige la lenteur presque immobile.
Il fallait provoquer la sédimentation, freiner l'allure pour introduire une forme de silence.
La gangue de l'École
Depuis l'épisode 10, une opération silencieuse était en cours.
Nous n'étions plus réellement en train d'étudier les Écoles grecques.
Nous avons fait glisser imperceptiblement la focale.
Les Écoles :
stoïcienne ;
cynique ;
épicurienne ;
néoplatonicienne ;
chrétienne primitive même,
étaient un point de départ.
Mais très vite les différentes Écoles n'étaient plus réellement l'objet.
Au fond du champ, un motif générateur apparaissait peu à peu. Il fallait s'enfoncer très doucement dans ce champ pour qu'il cesse progressivement de résister.
Le mot "École" n'était qu'une étiquette de travail.
Ce qui importait réellement c'était le motif générateur sous-jacent.
Ce motif était une constante transversale à toute école.
Pourquoi la Grèce antique en premier lieu ?
Parce que cette époque est très bien documentée. Et elle est à la source de notre propre civilisation, alors que la séquence principale de l'axialité était encore neuve.
Le motif hors du temps
Alors le motif une fois isolé de son milieu révéla sa dynamique.
Un triskel à trois branches autour d'un centre de convergence.
Trois branches : mode de vie ; corpus ; exercices spirituels...
Et dans leur chœur, leur danse conjointe, s'ouvrait un horizon particulier de conscience.
Le motif générateur est apparu.
Une question se posa naturellement :
Cette structure appartient-elle à une époque particulière ?
Est-elle indépendante du temps ?
Nous avons donc déplacé le motif très loin, jusqu'à la préhistoire.
Avant toute civilisation.
Le motif mis en relief dans ce contexte a fourni ce que nous espérions. Immédiatement, quelque chose devint lisible.
Chaque humain en effet appartenant au clan participait d'un mode de vie qui était le leur à l'époque.
La chasse, les gestes répétés, la maîtrise du feu, la taille du silex, peuvent aussi être mis dans la catégorie des "exercices spirituels".
A ce stade il ne faut pas trop presser le concept à partir de son étiquette axiale issue de la Grèce. Il s'agit en tant qu'exercice d'une praxis corrélée au mode de vie.
Le récit oral, la mémoire du groupe rejoint le "corpus". Le corpus recueille l'expérience du groupe comme dans un creuset mémoriel. C'est une agrégation de sédiments pré-mythique.
Et la convergence vise uniformément la conscience. Rien ne change. Mais ici, il s'agit d'une conscience d'appartenance de groupe à l'état premier. Un ciment d'union qui se redistribue vers le groupe à partir du centre partageable. Ibn Khaldûn avait déjà perçu cette force de cohésion dans son concept d'asabiyya.
Le motif survivait donc au déplacement temporel.
Il est indépendant du temps, hors du temps.
Et cette caractéristique est majeure.
Car si le motif continue de fonctionner dans le contexte préhistorique, il n'est évidemment plus grec.
Il devient anthropologique.
L'émergence du sens
Sa portée atemporelle couvre maintenant l'ensemble des homo sapiens.
Donc nous aussi,
et après nous.
Dans sa trajectoire contemplative, l'épisode 13 a révélé le point focal central de toute la série, section 10 et 11. A travers ce motif hors du temps, a été révélé le point exact où le sens commence à naître.
Quelque chose monte dans l'homme à partir de la racine de la foi qui émerge enfin à la surface du réel vécu...
Et l'individu reconnait alors au dehors, des résonances de motif correspondant à cette émergence intérieure.
La nature devient lexique.
La genèse du sens établit des correspondances signifiantes entre l'indicible qui monte de l'intérieur et la nature qui lui offre un lexique vivant.
Il y a résolution de l'innommable par cette mise en relation syntaxique.
Bernardo Kastrup a par ailleurs formulé à cet endroit une hypothèse particulièrement robuste. Sa position présente une cohérence philosophique très difficile à contourner. Elle renforce plus encore la compréhension de cette procession du sens.
La conscience n'est pas produite par la matière - c'est la matière qui est une expression de la conscience.
La genèse du sens se résout originellement sous forme d'un mythe pré-civilisationnel. Mircea Eliade a montré que le mythe était universel et coextensif à l'humanité. Nous en voyons ici la cause profonde.
Le processus
Le monde extérieur agit comme miroir de sens en regard de ce qui émerge à partir de la racine : à partir de la foi.
La montagne.
La nuit.
L'animal.
La mort.
Le feu.
Les astres...
Le milieu naturel reflète la "montée en sève" intérieure en lui donnant un lexique de formes partageables.
Alors un mythe apparaît en réponse à la question :
Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?
Et il apparaît non comme superstition archaïque, mais comme stabilisation symbolique d'un centre de sens collectif.
Le Grand Récit naît seulement ensuite à partir de cette convergence du commun originel. L'histoire se met alors en mouvement. Le Grand Récit en effet agit ensuite comme un moteur civilisationnel.
La convergence relie donc maintenant l'ensemble des thèmes rencontrés depuis le début de cette série et les repositionne hiérarchiquement dans une chaîne génétique.
Une conséquence induite très étonnante
Les fresques des grottes de Lascaux deviennent immédiatement lisibles.
Nous regardions ces fresques comme des objets artistiques. Ce sont des structures de mémoire incarnée. C'est déjà la mémoire d'un régime civilisationnel en activité. Les fresques des grottes de Lascaux c'est en quelque sorte "La Bible" du Paléolithique supérieur, il y a environ 17 000 à 15 000 ans.
Cette conséquence ne procède d'aucune logique appliquée.
Elle découle directement du motif fondamental isolé comme un corps simple. Comme un prisme diffracte la lumière ni plus ni moins.
À ce stade, Anatomie d'un séisme civilisationnel manifeste rétroactivement la nature de sa visée.
La série n'était pas qu'une promenade contemplative.
Elle a construit progressivement par accrétion une hypothèse anthropologique générative.
Une hypothèse stable qui attend sa falsification.
Le motif attracteur qui a été extrait d'un terreau spécifique,
produit des conséquences ;
éclaire des zones auparavant opaques ;
relie des structures dispersées ;
repositionne hiérarchiquement enfin, plusieurs niveaux de genèse.
Une grande chaîne ainsi, traverse maintenant l'anatomie du séisme civilisationnel étudié dans cette série, comme une colonne vertébrale.
Incréé
↓
Triskel-source
↓
Aperception
↓
Miroir naturel lexical
↓
Sens
↓
Centre collectif partageable
↓
Mythe
↓
Structuration sociale
↓
Naissance civilisationnelle
↓
Grand Récit
↓
Histoire humaine
↓
Préaxial / axial / postaxial
↓
Pivot axial du concept
↓
IA
↓
Symbiose
↓
Dépassement du concept
Tous ces thèmes apparaissent maintenant comme les étages d'un même mouvement d'accrétion. Le rythme d'exposition ralentissait parce que nous approchions du centre.
L'urgence des Noms
Le rare lecteur assidu peut commencer alors à percevoir intérieurement à partir des sédiments déposés ce qui était réellement en train de se produire. Les références dispersées, les retours, les spirales, les récurrences, les déplacements progressifs...
Et bien sûr le mot "École" est complètement dépassé à ce stade.
Il est même devenu encombrant. On doit s'en débarrasser maintenant comme d'une gangue pour libérer le gemme, à nu.
Ce motif attracteur :
est hors du temps ;
antérieur aux institutions ;
lié à la racine même de la production de sens chez l'homo sapiens.
Le nom actuel porte encore les séquelles de son extraction historique.
Il faut renommer tout cela maintenant.
Et en s'appliquant à cet exercice, nous pourrons descendre plus profondément encore.
Nous sommes en mesure maintenant d'ouvrir le capot de l'immanence.
Et sans doute effectuer la vidange de nos vieux concepts.
Nous entrons dès lors dans une spire nouvelle de notre trajectoire.
Voici donc que s'ouvre une nouvelle spire d'envol.
Les Géodésiques de la Liberté.
1 - Anatomie d'un séisme civilisationnel
2 - Poussière d'empires
3 - Lire l'histoire : entre science, jeu et prophétie
4.1 - La source : Distinctions fondamentales
4.2 - La source : Le désir, la possession, et ses limites
4.3 - La source : La Transcendance comme moteur de l'immanence
5 - La lettre et l'esprit
6 - Tectonique des empires
7 - Géopolitique du basculement
8 - L'intelligence artificielle
9 - L'homme au-delà du cerveau
10 - Après le séisme
11 - Conditions d'une forme viable
12 - La forme École
13 - Structure dynamique de la forme École
14 - Ce qui anime la Forme
15 - À l'Origine
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