
par Alexandre Lemoine
La personne qui a démystifié les deux plus grands mythes antirusses récemment propagés par Washington vient de quitter ses fonctions. Pourquoi la directrice du Renseignement national américain Tulsi Gabbard n'a-t-elle pas réussi à s'imposer au sein de l'administration Trump et quelles conséquences cela aura-t-il pour l'ensemble de la politique américaine ?
Le 1er juillet, Tulsi Gabbard quittera son poste de directrice du Renseignement national des États-Unis. Officiellement, parce qu'elle souhaite soutenir son mari atteint d'un cancer et auprès de qui elle veut être pendant son traitement. En réalité, parce que Gabbard, dont la mission consistait à coordonner les 18 agences de renseignement du pays et à conseiller le président en matière de renseignement, ne s'est tout simplement pas intégrée à l'équipe de Donald Trump.
Tulsi Gabbard est une ancienne membre du Congrès et du Parti démocrate, qu'elle a quitté en 2022 en raison de son "racisme antiblanc et de son hostilité envers les personnes croyantes". Tout au long de sa carrière politique, elle a défendu des positions isolationnistes, s'opposant à la participation des États-Unis dans les guerres à l'étranger.
En tant que directrice du Renseignement national, elle a déclassifié un certain nombre de documents, notamment ceux prouvant la falsification de l'histoire de la prétendue ingérence russe dans l'élection présidentielle américaine de 2016. Elle a qualifié l'enquête du FBI sur cette ingérence de "complot traître et tentative de coup d'État". Récemment, elle a confirmé l'existence de biolaboratoires secrets américains en Ukraine, un fait longtemps nié par l'administration Biden. Il s'agissait des deux plus grands mythes antirusses forgés par Washington ces dernières années, et le premier d'entre eux portait également sérieusement préjudice au président en exercice.
Pour ces révélations, elle a gagné la reconnaissance de la Maison-Blanche. "Tulsi a fait un travail remarquable et elle nous manquera", a déclaré Trump.
Mais elle s'est aussi attiré la haine de ses anciens camarades du Parti démocrate. "Bien que les circonstances de son départ méritent notre compassion, soyons clairs : la seule contribution positive de Tulsi Gabbard à la sécurité nationale de notre pays est sa démission", déclare le sénateur démocrate Adam Schiff. Selon lui, son passage à ce poste a été marqué par "une loyauté personnelle envers le président plutôt qu'à la sécurité du pays".
Mais sur les questions relevant directement des opérations extérieures, elle et ses convictions isolationnistes se sont retrouvées étrangères à l'administration de la Maison-Blanche.
De facto, la directrice du Renseignement national a été écartée des dossiers où précisément le renseignement était nécessaire.
Selon les médias occidentaux, Gabbard n'a pas participé à la planification de l'opération au Venezuela (elle se trouvait à ce moment-là à Hawaï) ni aux campagnes iraniennes de 2025 (alors que peu avant les bombardements des installations nucléaires iraniennes, elle déclarait ouvertement que l'Iran ne fabriquait pas d'arme nucléaire) et de 2026. "Les initiales de son poste, DNI (Director of National Intelligence), sont devenues l'acronyme de Do Not Invite (ne pas inviter)", plaisante Beth Sanner, ancienne directrice adjointe du Renseignement national sous la première administration Trump.
À sa place, c'est le directeur de la CIA John Ratcliffe, dont les vues agressives en matière de politique étrangère correspondaient davantage aux intentions de la Maison-Blanche, qui fournissait les renseignements à Trump. De fait, selon les journalistes, c'est lui qui est devenu le dirigeant de facto de la communauté du renseignement américain et le conseiller de Trump en la matière. Et ce, alors que le poste de directeur du Renseignement national avait été créé en partie pour éviter de concentrer trop de pouvoir entre les mains du directeur de la CIA, en tant que chef du service le plus influent.
"Dans une administration qui valorise la loyauté par-dessus tout, elle n'a jamais réussi à dissiper complètement les craintes qu'elle n'approuvait pas pleinement les décisions militaires de Trump. Ses difficultés se sont aggravées en mars de cette année, lorsque l'un de ses principaux collaborateurs, Joe Kent, a démissionné pour protester contre la guerre et a publiquement exprimé des doutes quant à la menace immédiate que représentait l'Iran pour les États-Unis", écrit le magazine Politico. En avril, Trump a sérieusement envisagé de la démettre de ses fonctions, et ce n'est qu'après des discussions avec ses conseillers qu' il y a renoncé.
En partie parce qu'il ne souhaitait pas s'attirer un nouveau scandale lié à un limogeage. En février, la procureure générale Pam Bondi avait démissionné n'ayant pas réussi à réorganiser son département pour le mettre au service des orientations de Donald Trump (en matière de justification des expulsions massives d'illégaux, ainsi que de loyauté des procureurs et du système judiciaire dans son ensemble).
En mars 2026, c'est la ministre de la Sécurité intérieure, Kristi Noem, qui est partie. On l'a de fait sacrifiée après l'échec des opérations de déportation des clandestins dans les villes américaines.
En avril, la secrétaire au Travail Lori Chavez-DeRemer a démissionné en raison de scandales personnels. Une nouvelle démission (et une fois de plus celle d'une femme) aurait montré que l'administration actuelle est fragile et incapable de mettre de l'ordre dans ses propres rangs. Et ce, à quelques mois seulement des élections de mi-mandat au Congrès, cruciales pour le parti.
Cependant, la raison bien plus importante était apparemment le refus de lui créer une image de martyre auprès des républicains MAGA, cette frange clé de l'électorat de Donald Trump qui s'oppose aux aventures de politique étrangère et qui se souvient de la promesse du président de se consacrer avant tout à remettre de l'ordre à l'intérieur des États-Unis. Une part significative de ces électeurs estime que Trump les a trompés, qu'il penche désormais en faveur des partisans d'une politique étrangère plus agressive, c'est-à-dire ceux qui proposent aux États-Unis de répéter les erreurs de l'Irak, de l'Afghanistan et d'autres fiascos.
" Toute personne influente au sein de cette administration qui s'oppose à sa décision la plus grave et la plus lourde, la guerre contre l'Iran (hormis le vice-président, qui pourrait devenir président et mettre fin à ce cauchemar, et dont le poste est garanti par la Constitution), aurait dû démissionner dès hier", déclare Curt Mills, directeur exécutif de la revue American Conservative.
Et Tulsi Gabbard, de facto évincée de l'administration, pourrait exploiter ces mécontentements pour briguer la présidence des États-Unis en 2028.
Ce qui, à son tour, crée de sérieux problèmes pour le vice-président américain J. D. Vance, qui prétend précisément au rôle de président en 2028.
Quand Vance qualifie Tulsi Gabbard de "patriote et amie proche", il ne ment pas, elle était dans son camp. Désormais, si elle capte les voix MAGA lors des primaires républicaines, Vance risque de perdre face à un autre candidat à la succession de Trump, le secrétaire d'État Marco Rubio, qui représente justement l'aile expansionniste du parti.
Le vice-président est déjà en difficulté. En faisant partie de l'équipe de Trump, il apparaît comme complice des décisions prises par la Maison-Blanche. De plus, Vance est chargé de la campagne de mobilisation dans plusieurs États en vue des élections de mi-mandat, et une défaite entacherait sa réputation pré-électorale. D'autant plus face à Gabbard, qui sort de cette séquence intacte, fidèle à ses convictions et non associée aux erreurs de Trump.
Toutefois, Vance dispose encore d'environ un an pour trouver une issue à cette situation. Il tentera peut-être d'intégrer Gabbard à son équipe afin de réunifier le camp MAGA et de partir ensemble à l'assaut de la Maison-Blanche.
source : Observateur Continental