27/05/2026 mondialisation.ca  10min #315147

L'État à découvert. Israël, Gaza et l'effondrement de l'architecture morale de l'Occident.

Par  Laala Bechetoula

*Les morts ont des noms. Les armes ont des numéros de série. Les vetos ont des horodatages.* Laala Bechetoula

Je suis né à Laghouat, dans le Sud algérien, où la mémoire des disparus n'est pas une figure de style mais une présence quotidienne. Mon grand-oncle Ahmed Chatta a été enlevé par l'armée française durant la guerre d'indépendance. On ne l'a jamais revu. Aucun corps. Aucun acte. Aucun procès. Aucun aveu. Seulement le silence administratif d'une puissance coloniale qui avait fait de la disparition une méthode de gouvernement.

J'ai grandi à l'intérieur de ce silence. Et c'est de ce silence que j'écris.

Car ce que nous regardons à Gaza depuis octobre 2023 n'est pas une anomalie de l'histoire. C'est sa continuation. C'est la prolongation, par d'autres moyens et sur un autre théâtre, d'une matrice que les peuples colonisés connaissent intimement : l'effacement organisé d'une population sur sa propre terre, accompagné du déni méthodique de cet effacement par les puissances qui le rendent possible.

Je n'écris pas ces pages pour nier ce qui s'est produit le 7 octobre 2023. Les massacres et les enlèvements de ce jour furent des crimes, et ils figurent dans le même registre historique que ce qui a suivi. J'écris parce qu'aucun crime n'en annule un autre, et parce que la riposte — par son ampleur, sa durée et son architecture — exige sa propre nomination.

EFFACEMENT

Toute entreprise coloniale commence par une fiction fondatrice : la terre était vide, ou si elle ne l'était pas, ses habitants n'étaient pas tout à fait des sujets de droit. *Une terre sans peuple pour un peuple sans terre* — la formule est connue. Elle a justifié, en 1948, l'expulsion de 750 000 Palestiniens, la destruction de plus de 500 villages, et la fondation d'un État sur les ruines encore tièdes d'une société dont on s'employait simultanément à nier l'existence.

Cet effacement n'a jamais cessé. Il s'est seulement adapté. Il a pris la forme de l'occupation militaire après 1967, de la colonisation rampante de la Cisjordanie, du siège permanent de Gaza depuis 2007, de la fragmentation administrative qui a réduit la Palestine à un archipel de bantoustans. À chaque étape, le langage international a feint de croire à un "processus de paix" dont les conditions matérielles étaient méthodiquement détruites par l'une des deux parties.

Ce que nous voyons aujourd'hui sur nos écrans n'est donc pas une rupture. C'est un aboutissement. Une opération coloniale arrivée à son moment d'acmé, dans la clarté brutale d'un effondrement assumé.

HUMANITÉ DIFFÉRENTIELLE

L'État d'Israël, dans sa configuration actuelle, n'est pas une démocratie au sens où l'entendent ses thuriféraires occidentaux. C'est un régime à humanité différentielle — un système juridique qui distribue les droits selon l'origine ethnique de ceux qu'il administre. Cette qualification n'est pas une polémique militante. Elle est désormais celle de Human Rights Watch (*A Threshold Crossed*, 2021), d'Amnesty International (*L'apartheid d'Israël contre les Palestiniens*, 2022), et de l'organisation israélienne B'Tselem, qui parle sans détour d'un "régime de suprématie juive du Jourdain à la mer".

Sous ce régime, un colon installé illégalement sur une colline de Cisjordanie relève du droit civil israélien. Le Palestinien qui cultive la vallée en contrebas relève d'un tribunal militaire. Deux personnes, deux statuts juridiques, deux humanités — séparées par la seule géographie de la naissance. C'est la définition même de l'apartheid au sens de la Convention de 1973. Et c'est la condition structurelle dont Gaza n'est pas l'exception, mais l'expression la plus extrême.

ÉLIMINATION

Les massacres de masse, dans l'histoire moderne, sont presque toujours précédés d'une préparation linguistique. Il faut d'abord déshumaniser ceux que l'on s'apprête à supprimer. Cette opération de langage, à Gaza, n'a pas eu lieu en coulisses. Elle a été publique, assumée, revendiquée.

Le 9 octobre 2023, le ministre israélien de la Défense Yoav Gallant déclarait engager le combat contre "des animaux humains". Le président Isaac Herzog soutenait qu'il n'existait pas, à Gaza, de "civils innocents". Le ministre des Finances Bezalel Smotrich appelait à raser des villes entières. Le ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben Gvir évoquait la réoccupation et le transfert. Des soldats par milliers, filmés par eux-mêmes, ont diffusé sur les réseaux sociaux des images de danses dans les ruines, de paradés dans la lingerie de femmes déplacées, de destructions gratuites célébrées comme des trophées.

Cette obscénité documentée — cette jouissance assumée — constitue désormais une pièce versée au dossier de la Cour internationale de Justice. Elle ne s'effacera pas. Elle restera la signature morale de l'époque.

ANNIHILATION

Vint alors l'échelle.

À la fin de l'année 2024, plus de 45 000 Palestiniens avaient été officiellement déclarés morts. La revue médicale *The Lancet*, dans une étude désormais référence, estimait que le bilan réel, en intégrant les corps ensevelis sous les décombres, la famine, l'effondrement sanitaire et les épidémies, pourrait dépasser à terme 186 000 vies. Parmi les victimes confirmées, plus de dix-sept mille enfants. Des nourrissons morts dans leurs couveuses faute d'électricité. Des bébés morts de froid sous les bombes d'un hiver méditerranéen.

Mais les chiffres, à un certain seuil, perdent leur fonction d'évocation. Il faut alors revenir aux noms.

Hind Rajab, six ans, retrouvée le 10 février 2024 dans une voiture criblée de trois cent trente-cinq balles à Tel al-Hawa, aux côtés des corps de six membres de sa famille et de deux secouristes du Croissant-Rouge envoyés pour la sauver. Refaat Alareer, poète et professeur de littérature, tué le 7 décembre 2023 dans une frappe qui visa précisément l'appartement où il s'était réfugié. Le docteur Adnan al-Bursh, chef du service d'orthopédie de l'hôpital al-Shifa, mort sous la torture dans une prison israélienne en avril 2024. Et derrière chacun de ces noms, des milliers d'autres, dont les familles ne retrouveront jamais les corps, dont les histoires ne seront jamais écrites, dont la disparition s'ajoute à la longue chaîne des effacements coloniaux du XXᵉ siècle.

REPROCIDE

Il faut, pour nommer ce qui se produit à Gaza, des concepts nouveaux. Car les catégories existantes — génocide, crime contre l'humanité, crime de guerre — ne saisissent pas entièrement la dimension spécifique de ce qui s'attaque, au-delà des vivants, à la possibilité même d'une génération future.

Je propose ici le terme de **reprocide** : la destruction systématique de la capacité reproductive et générationnelle d'un peuple. Le bombardement d'Al-Basma IVF Centre, le 2 décembre 2023, qui a détruit environ quatre mille embryons congelés, n'est pas un dommage collatéral. C'est un acte qui, par sa nature, vise non les vivants, mais les non-encore-nés. À cela s'ajoutent l'effondrement total de la santé maternelle, les césariennes pratiquées sans anesthésie, la mortalité néonatale multipliée, la malnutrition des femmes enceintes érigée en condition de guerre, la destruction méthodique des maternités et des services de néonatologie.

Le *reprocide* n'est pas une métaphore. C'est une catégorie juridique en attente de reconnaissance. Il désigne le moment où une politique de guerre cesse de combattre une population présente pour s'attaquer à la population à venir. Il désigne ce que Gaza, plus qu'aucun autre théâtre contemporain, a rendu visible.

L'ARCHIVE NUMÉRIQUE

Une particularité distingue Gaza de tous les crimes de masse précédents : sa documentation en temps réel.

Auschwitz fut découvert. Srebrenica fut révélé. Le Rwanda fut raconté après coup. Gaza, elle, a été filmée — par ses victimes elles-mêmes, par ses bourreaux qui se sont mis en scène, par les journalistes qui y sont morts en nombre record (plus de cent cinquante professionnels de l'information tués en quinze mois, soit davantage que durant les deux guerres mondiales, le Vietnam et la Yougoslavie réunis). L'archive est complète. Elle est numérique, datée, géolocalisée, vérifiée. Elle ne disparaîtra pas.

Cette particularité a une conséquence politique majeure : aucune génération future ne pourra prétendre n'avoir pas su. Aucun gouvernement, aucun parti, aucun éditorialiste, aucun universitaire n'aura le luxe rétrospectif de l'ignorance. Le crime a été commis sous l'objectif, dans la clarté absolue, et son archivage technique survivra à ses auteurs comme à ses témoins silencieux.

C'est, peut-être, la seule victoire des morts : ils ne pourront pas être niés.

IMPUNITÉ

Pour qu'un tel crime puisse durer quinze mois sans entrave, il faut une infrastructure. Cette infrastructure existe, et elle porte des noms.

Elle s'appelle le veto américain au Conseil de sécurité des Nations unies, brandi systématiquement contre tout projet de cessez-le-feu contraignant. Elle s'appelle les livraisons d'armes allemandes, britanniques, françaises, italiennes, qui n'ont jamais été interrompues malgré les avertissements de la Cour internationale de Justice. Elle s'appelle la criminalisation, en Europe, de la solidarité avec la Palestine — interdictions de manifestations, poursuites contre des étudiants, dissolutions d'associations. Elle s'appelle l'accueil officiel, à Washington comme à Berlin, d'un Premier ministre israélien sous mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale.

Cette infrastructure de l'impunité n'est pas un effet secondaire du système international. Elle en est le cœur. Elle révèle que l'ordre dit "fondé sur des règles" est en réalité un ordre à géométrie strictement variable, dans lequel les règles s'appliquent aux ennemis et s'effacent devant les alliés. Cette révélation, à elle seule, suffit à clore une époque.

EFFONDREMENT

Ce qui s'effondre à Gaza n'est pas seulement une bande de terre côtière de quarante kilomètres de long. C'est l'édifice juridique et moral construit après 1945 — Charte des Nations unies, Convention sur le génocide, Conventions de Genève, Statut de Rome. Tous ces instruments ont été convoqués, tous ont été contournés, tous ont été désavoués par ceux-là mêmes qui prétendaient en être les gardiens.

Cet effondrement aura des conséquences que nous mesurons encore mal. Il enseigne aux puissances révisionnistes du monde entier que les crimes de masse sont permis, à condition de disposer du bon parrain. Il discrédite, pour des générations, l'idée même d'un droit international universel. Il prépare, par le précédent qu'il établit, les massacres futurs d'autres peuples, dans d'autres régions, par d'autres puissances qui auront retenu la leçon : ce qui compte n'est pas le droit, c'est la couverture diplomatique.

Le monde de l'après-Gaza ne sera pas celui de l'avant-Gaza. Nous n'en avons pas encore pris toute la mesure.

LE REGISTRE

L'histoire ne pardonne pas, mais elle enregistre. Et le registre de Gaza est tenu.

Il y figurera les noms des enfants ensevelis. Il y figurera les déclarations des ministres qui auront appelé au massacre. Il y figurera les numéros de série des bombes et les pays qui les ont livrées. Il y figurera les votes au Conseil de sécurité, avec leurs horodatages. Il y figurera les universitaires qui auront couvert, les journalistes qui auront menti par omission, les éditorialistes qui auront pesé les morts au trébuchet de leur géopolitique. Il y figurera aussi — et c'est important — les voix qui se seront élevées : celles de l'Afrique du Sud devant la Cour internationale de Justice, celles des étudiants américains expulsés de leurs campus pour avoir manifesté, celles des Israéliens dissidents (B'Tselem, Breaking the Silence, *Standing Together*) qui auront refusé le consensus national de leur propre pays, celles des historiens (Ilan Pappé, Avi Shlaim, Raz Segal, Omer Bartov) qui auront nommé le crime malgré les anathèmes.

Le registre est ouvert. Il continue de se remplir. Il jugera.

RETOUR À LAGHOUAT

Je reviens, pour finir, à la maison de mon enfance, dans le Sud algérien, où la chambre d'Ahmed Chatta est restée intacte pendant des décennies, comme si l'on attendait son retour. Il n'est jamais revenu. Mais sa disparition, jamais reconnue par la République française, est demeurée présente — comme une plaie ouverte qu'aucune amnistie n'a pu refermer.

C'est cela que les puissances coloniales n'ont jamais compris : on peut tuer un homme, on peut détruire son corps, on peut effacer ses papiers, on ne peut pas effacer son absence. L'absence travaille la mémoire des survivants comme une eau souterraine. Elle remonte. Elle ressurgit. Elle exige, à des décennies de distance, des comptes qu'on croyait avoir évités.

Les enfants de Gaza ne reviendront pas. Mais leur absence, désormais, est inscrite dans la mémoire de l'humanité aux côtés de celles du ghetto de Varsovie, de Sabra et Chatila, de Srebrenica, du Rwanda, de Laghouat et de mille autres lieux dont les puissances coupables ont cru pouvoir effacer la trace.

Elles n'y parviendront pas. Elles n'y sont jamais parvenues.

Le registre reste ouvert.

Laala Bechetoula

Image en vedette : Capture d'écran. Source :  Amnesty International Canada.

La source originale de cet article est Mondialisation.ca

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