
par Mickaël Lelièvre
- Aucun dollar américain n'a été déployé pour la reconstruction de Gaza via le Board of Peace de Trump, malgré des promesses de dix milliards de dollars et sept milliards pledgés par des pays membres lors de la création du conseil en janvier.
- Sur les neuf pays ayant pledgé des fonds, seuls le Maroc et les Émirats ont effectivement versé des sommes - trois et vingt millions de dollars - utilisées non pour reconstruire Gaza, mais pour financer les salaires d'un bureau administratif.
- L'article analyse cette situation comme une architecture de façade permettant à Washington et Tel Aviv de maintenir une posture de reconstruction tout en poursuivant une politique qu'il qualifie de destruction, Israël étant lui-même membre du conseil.
- Le Département d'État prévoit de réaffecter 1,2 milliard de dollars vers des projets liés au Board of Peace, mais n'aurait pas l'intention que cet argent soit géré par le Board lui-même, selon un conseiller parlementaire cité par le Financial Times.
- Comment expliquer que cent millions de dollars émiratis destinés à former une police gazaouie soient gelés, alors que la BCE avertit déjà que le conflit produit des répercussions croissantes sur la stabilité financière mondiale ?
Le "Board of Peace" de Donald Trump pour la reconstruction de Gaza n'a, à ce jour, aucun dollar dans son compte administré par la Banque mondiale. Pas un centime déployé sur le terrain. Pas un contrat signé. Malgré les annonces fracassantes d'un président américain qui avait solennellement promis 10 milliards de dollars de financement américain, et malgré les engagements de 7 milliards supplémentaires obtenus auprès des pays membres lors de la création du conseil en janvier dernier, la caisse officielle est vide. Ou plutôt : l'argent promis existe sur le papier, mais il ne va nulle part.
La réalité est accablante. Sur les 9 pays ayant promis des fonds, seuls le Maroc et les Émirats arabes unis ont effectivement versé quelque chose dans un compte administré par JPMorgan. 3 millions de dollars du Maroc, 20 millions des Émirats : des sommes qui ont servi, non pas à reconstruire Gaza, mais à payer les salaires du bureau de Nickolay Mladenov, le "haut représentant" pour Gaza d'après-guerre, et d'un comité technocratique palestinien qui administre... quoi, exactement ? Un territoire toujours en guerre, toujours bombardé, toujours sous blocus.
Trump promet des milliards pour reconstruire Gaza. Résultat : zéro dollar américain déployé, aucun contrat signé, des fonds gelés ou coincés dans des circuits opaques. ⚠️
Derrière le "Board of Peace", la paix ressemble surtout à une vitrine diplomatique : beaucoup d'annonces,... pic.twitter.com/uCMF6teEXi- GÉOPOLITIQUE PROFONDE (@GPTVoff) May 28, 2026
Une architecture de façade
Ce que révèle ce fiasco financier dépasse la simple question de la gestion des fonds. Il expose la nature profonde de l'entreprise américaine au Proche-Orient : une diplomatie de l'annonce, construite sur des effets d'image plutôt que sur des capacités réelles. Trump a fixé à 1 milliard de dollars la "cotisation à vie" au Board of Peace pour les États du Golfe et Israël. Israël, notons-le, est membre d'un conseil censé reconstruire la population qu'il vient de détruire. L'absurdité de la chose mérite qu'on s'y arrête.
Car ce n'est pas seulement de l'incompétence administrative. C'est une architecture de façade, érigée pour permettre à Washington et à Tel Aviv de poursuivre leur politique de destruction à Gaza tout en affichant une posture de reconstruction. Le porte-parole du conseil l'a lui-même reconnu, sans gêne apparente : aucun contrat n'a été attribué, "en grande partie parce que nous n'opérons pas encore à Gaza". 12 semaines après l'attaque américano-israélienne contre l'Iran, des mois après la fin officielle des combats les plus intenses à Gaza, le Board of Peace n'opère toujours pas. Pendant ce temps, les Gazaouis cherchent des bonbonnes de gaz dans les décombres.
"Pas un dollar américain n'a été déployé pour la reconstruction de l'enclave."
Cette formulation, rapportée par le Financial Times et attribuée à deux personnes proches de la planification d'après-guerre à Gaza, résume à elle seule l'échec moral et politique de l'initiative américaine. Les fonds existent sur le papier, dans des mécanismes de transfert divers, dans des comptes qui ne communiquent pas. Le Département d'État américain prévoit même de réaffecter 1,2 milliard de dollars vers des projets liés au Board of Peace. Mais selon un conseiller parlementaire de haut rang cité par le FT, le Département d'État lui-même "n'a pas l'intention que cet argent soit géré par le Board of Peace". La main gauche ignore ce que la main droite annonce.
Gaza comme variable d'ajustement
Il faut appeler les choses par leur nom. Ce que Washington et Tel Aviv ont mis en place, c'est un système où la reconstruction de Gaza est instrumentalisée politiquement sans jamais être réellement engagée. Gaza sert de monnaie d'échange dans des négociations régionales plus larges, avec l'Iran, avec les pays du Golfe, avec une opinion internationale qu'il faut ménager. Mais les Palestiniens, eux, ne sont que la variable d'ajustement de ces calculs.
Les 100 millions de dollars que les Émirats arabes unis ont débloqués pour former une nouvelle force de police à Gaza ? Gelés. Le programme n'a pas démarré. On prépare une police pour un territoire dont on ne contrôle pas encore la situation sécuritaire, et dont les habitants n'ont pas accès à l'eau courante. L'ordre des priorités est éloquent.
Pendant ce temps, la Banque centrale européenne tire la sonnette d'alarme. Son vice-président, Luis de Guindos, l'a écrit noir sur blanc dans le rapport semestriel de stabilité financière : "Les répercussions pour l'économie mondiale et la stabilité financière deviennent plus graves à mesure que le conflit dure." La fermeture effective du détroit d'Ormuz par Téhéran, les politiques commerciales imprévisibles de Trump, la guerre contre l'Iran déclenchée le 28 février dernier : tout cela crée une instabilité structurelle que les marchés commencent à intégrer.
Trump affirme qu'un accord avec l'Iran est "largement négocié", qu'il a parlé aux dirigeants de l'Arabie saoudite, des Émirats, du Qatar, du Pakistan, de la Turquie, de l'Égypte, de la Jordanie, de Bahreïn, et séparément d'Israël. Il parle d'un "mémorandum d'entente relatif à la PAIX". Mais un cessez-le-feu tenu depuis le 7 avril vient d'être ébranlé par des frappes américaines en "légitime défense" contre des sites de missiles iraniens et des bateaux poseurs de mines. La paix, version Trump, ressemble à une guerre à régime réduit. Ce qui se joue ici dépasse le sort du Board of Peace. C'est la question de savoir si la puissance américaine, engagée militairement contre l'Iran aux côtés d'Israël, peut simultanément se présenter comme le garant honnête de la reconstruction de Gaza. La réponse que donnent les faits, zéro dollar déployé, aucun contrat signé, fonds gelés ou réorientés vers d'autres mécanismes, est sans ambiguïté. Gaza n'est pas un chantier de reconstruction. C'est encore, et pour longtemps, un théâtre d'opérations.
source : Géopolitique Profonde
