Par Laurent Ottavi
À l'imaginaire capitaliste, substituons l'autogouvernement des travailleurs. Guillaume Etiévant est expert économique et, à ce titre, mandaté pour analyser les comptes des entreprises et aider les représentants du personnel à améliorer l'emploi et les salaires quand les conditions sont réunies. Dans Autogestion générale, Sortir du capitalisme : méthode (Les Liens qui Libèrent), il propose un projet d'autonomie politique, alternatif à la fois au capitalisme et au socialisme bureaucratique. Entretien.
Élucid : Les penseurs qui prônent aujourd'hui la "bifurcation", la "transition" ou la "transformation" s'inscrivent dans une histoire qui est celle du renoncement à l'anticapitalisme. Quelle rupture a marqué, de ce point de vue, chez les socialistes français, le moment de la Commune ? En quoi a-t-elle changé, surtout, leur rapport à l'autogestion ?
Guillaume Etiévant : En juin 1871, après que les communards aient été fusillés ou emprisonnés par milliers, Émile Zola écrit : "Le bain de sang que le peuple de Paris vient de prendre était peut-être d'une horrible nécessité pour calmer certaines de ses fièvres. Vous le verrez maintenant grandir en sagesse et en splendeur." Cette phrase résume à mon avis bien des choses. Alors que le socialisme français était jusqu'à présent en partie favorable à l'auto-organisation des travailleurs eux-mêmes (les proudhoniens notamment), la répression très forte de la Commune a contribué à le pousser à viser la prise du pouvoir d'État lui-même, par les institutions républicaines, c'est-à-dire via la voie électorale. Il y eut bien sûr de fortes mobilisations sociales par la suite, mais elles ne visaient plus directement la prise du pouvoir par les travailleurs dans les entreprises.
Dès lors, la suite de la Commune de Paris s'est plutôt trouvée dans d'autres pays, comme en Italie en 1919 ou en Espagne dans les années 1930, comme je le raconte dans mon livre. La domination du Parti communiste français étatiste et centralisateur a également beaucoup joué, avec son orientation léniniste, voire stalinienne, au détriment de toute la culture "conseilliste" qui existait au sein du marxisme à partir de 1917 (Anton Pannekoek, Rosa Luxemburg, etc.). L'essor de la social-démocratie, c'est-à-dire de la recherche d'un compromis entre le capital et le travail, au cours du XXe siècle, a également marginalisé l'idée d'une sortie du capitalisme par la prise de pouvoir des travailleurs eux-mêmes.