31/05/2026 journal-neo.su  6min #315563

 Israël a construit une base secrète dans le désert irakien pour mener la guerre contre l'Iran: rapport

Israël et ses bases secrètes en Irak : une nouvelle phase de la guerre de l'ombre au Moyen-Orient

 Ricardo Martins,

La révélation de l'existence de bases militaires israéliennes secrètes en Irak durant la récente guerre contre l'Iran dépasse le simple cadre d'un énième épisode d'opérations clandestines au Moyen-Orient : elle marque une transformation profonde du paysage géopolitique régional. Désormais, la normalisation d'infrastructures militaires transfrontalières clandestines, l'érosion de la souveraineté irakienne et la porosité croissante entre opérations de renseignement et guerre régionale ouverte redessinent les contours du conflit.

Selon la télévision française , "les États-Unis étaient, bien sûr, au courant" de l'opération, Israël ayant établi deux positions secrètes dans le désert irakien pour se préparer à la guerre contre l'Iran : l'une près de Najaf, au sud de Bagdad, l'autre plus au nord, dans le gouvernorat d'Al Anbar, probablement près de Qaem, à la frontière syrienne. Selon des informations révélées par le  Wall Street Journal et confirmées en partie par  Associated Press, ces installations abritaient des forces spéciales israéliennes et servaient de plaques tournantes logistiques pour l'armée de l'air israélienne, avant et pendant les opérations contre l'Iran.

Une base avancée pour la guerre contre l'Iran

La logique géopolitique de telles bases est limpide : la principale difficulté stratégique d'Israël dans une confrontation avec l'Iran réside dans la distance. Le territoire iranien se situe à environ 1 500-1 800 kilomètres d'Israël selon les cibles. Maintenir des opérations aériennes sur l'Iran nécessite une logistique avancée, des capacités de recherche et de sauvetage, du renseignement électronique, la coordination du ravitaillement, ainsi que la possibilité d'extraire en urgence des pilotes abattus.

Le désert de l'ouest irakien offre le terrain idéal pour ce type d'opérations clandestines : peu peuplé, stratégiquement placé et historiquement difficile à contrôler par les autorités centrales. Les analystes militaires cités par le  WSJ rappellent que cette vaste zone a déjà servi de base à de nombreux déploiements secrets, y compris américains durant la guerre d'Irak.

Reste à savoir si ces bases n'ont existé que temporairement pendant la guerre ou si Israël disposait déjà d'infrastructures clandestines en Irak avant l'éclatement du conflit. Les  informations disponibles suggèrent qu'il s'agissait plutôt de postes avancés improvisés en temps de guerre que de véritables bases permanentes d'envergure.

Cette nuance n'est pas anodine : le terme "base" peut laisser croire à une installation massive. Or, rien dans les rapports disponibles n'indique la présence d'installations comparables aux bases américaines du Golfe, ni de déploiements israéliens lourds, d'armes nucléaires ou d'infrastructures pérennes et imposantes.

Les installations rapportées semblent avoir mobilisé des forces spéciales, des opérations héliportées, des équipes de renseignement, de logistique et de recherche et de sauvetage pour les pilotes.

Les effectifs restent, à ce stade, dans le domaine de la spéculation, mais les analystes penchent pour une présence limitée : sans doute des dizaines, et non des centaines, de soldats. Aucun rapport n'évoque de déploiement nucléaire, qui n'aurait d'ailleurs guère de sens stratégique dans ces conditions.

L'opération a toutefois été d'une ampleur suffisante pour déclencher un affrontement armé. D'après  les rapports, des soldats irakiens se sont approchés d'un des sites suspects après qu'un berger a signalé une activité inhabituelle d'hélicoptères dans le désert. Les forces israéliennes auraient répliqué par des frappes aériennes pour empêcher la découverte de l'installation, tuant au moins un soldat irakien. Le berger a également trouvé la mort.

La souveraineté irakienne et la nouvelle géographie des guerres de l'ombre

L'embarras politique pour Bagdad est immense. Officiellement, l'Irak n'entretient aucune relation diplomatique avec Israël et demeure hostile à l'État hébreu. Reconnaître publiquement une telle opération israélienne sur son territoire, surtout avec l'assentiment supposé de Washington, mettrait en lumière les limites de la souveraineté irakienne, à un moment où le pays peine déjà à équilibrer ses relations avec Washington, Téhéran, les Kurdes et diverses milices.

L'une des grandes questions non élucidées demeure la coordination éventuelle avec des réseaux kurdes irakiens, voire l'information indirecte de certains éléments du pouvoir central irakien. Dès avant le conflit avec l'Iran, et aux tout premiers stades de la crise, Netanyahu aurait persuadé Trump que les groupes armés kurdes et leurs réseaux pourraient ébranler la stabilité iranienne-voire contribuer à la chute du régime, à condition d'être suffisamment armés. C'est un point que j'ai déjà développé : " Les Kurdes : la nouvelle stratégie dans la guerre américano-israélienne contre l'Iran".

À ce jour, rien ne prouve que le gouvernement central ait formellement autorisé l'opération. Les autorités irakiennes ont largement nié toute implication, tout en reconnaissant des activités militaires inhabituelles.

Historiquement, Israël entretient depuis des décennies des liens de renseignement avec les acteurs kurdes, en particulier au Kurdistan irakien. Depuis les années 1960, les services israéliens voient dans les mouvements kurdes des contrepoids stratégiques face aux régimes arabes nationalistes hostiles. De nombreux rapports évoquent des activités israéliennes de renseignement, de surveillance et de formation dans les zones kurdes, même si elles restent souvent officieuses ou niées.

Le secret qui entoure ces bases n'est donc pas surprenant. De nombreux pays maintiennent des infrastructures militaires secrètes à l'étranger lorsque les relations diplomatiques sont inexistantes, que le risque de réaction intérieure est élevé, ou que la dénégation plausible sert leurs intérêts stratégiques.

Ce qui distingue ce cas n'est pas seulement le secret, mais le symbole : des forces israéliennes opérant sur un territoire arabe autrefois gouverné par Saddam Hussein, près de grands centres religieux chiites, apparemment avec l'aval tacite de Washington. Géopolitiquement, ce dossier illustre à quel point la confrontation Iran-Israël a transformé la région en un espace de souverainetés parallèles, de corridors occultes, d'infrastructures de proxy et de géographies militaires à demi cachées.

Au final, le Moyen-Orient semble entrer dans une ère où la souveraineté territoriale classique coexiste de plus en plus avec des réseaux clandestins de projection de puissance. L'Irak, pris en étau entre l'Iran, les États-Unis, Israël, les monarchies du Golfe, les Kurdes et les milices chiites, devient l'un des exemples les plus éclatants de ce nouvel ordre géopolitique fragmenté.

Ricardo Martins - Docteur en sociologie, spécialiste des politiques européennes et internationales ainsi que de la géopolitique

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