Par Laala Bechetoula
Dans le dossier censé clore la guerre ouverte le 28 février 2026 contre l'Iran, deux phrases coexistent qui, formées des mêmes mots, énoncent l'inverse l'une de l'autre.
La première est iranienne. Téhéran exige que le mémorandum d'entente s'applique à la fin de la guerre sur tous les fronts, y compris le Liban.
La seconde est américaine. Le président des États-Unis a assuré au Premier ministre israélien son soutien à la volonté de conserver une "liberté d'action contre les menaces sur tous les fronts, y compris le Liban" — propos attribués la semaine dernière à un responsable israélien et rapportés par CNN le 29 mai.
Le même syntagme — sur tous les fronts — nomme, dans une bouche, l'extinction des armes ; dans l'autre, leur licence illimitée. Tout le dossier tient dans cet écart, et cet écart n'est pas un accident de plume : il est l'architecture.
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L'incendiaire
On nous présente Washington en médiateur. Le mot est faux dès le seuil. Cette guerre n'a point surgi entre l'Iran et quelque tiers que les États-Unis seraient venus séparer : elle s'est ouverte, le 28 février 2026, par une agression conjointe américano-israélienne. Le rédacteur du "mémorandum de paix" est l'un des deux auteurs de l'attaque.
Aucune neutralité n'est concevable pour un cobelligérant. Fanon l'avait tranché une fois pour toutes : le colonisateur ne saurait arbitrer le différend qu'il a lui-même institué, car il en est la substance même. Celui qui allume l'incendie, puis se propose d'en fixer le prix de l'eau, n'est pas un pompier : c'est un maître-chanteur. Le lexique de la "médiation" ne sert ici qu'à blanchir une partie en juge de sa propre cause.
On objectera que l'Iran n'est point un agneau : qu'il a fermé le détroit d'Ormuz, qu'il a frappé le Koweït. Le fait est exact ; il ne change rien. Fermer un détroit et riposter sont les gestes d'un belligérant assailli le premier — non l'agression inaugurale, laquelle porte une date, le 28 février, et deux signatures, Washington et Tel-Aviv. Surtout, la question ne fut jamais l'innocence de Téhéran, mais l'impartialité de l'arbitre. Accordons même que l'Iran soit coupable de tout ce qu'on lui impute : il n'en résulte pas que son ennemi soit un juge équitable ; il en résulte qu'un adversaire rédige le verdict de son propre procès.
La liste
Que l'on parcoure la grille des exigences imposées à Téhéran : arrêt de l'enrichissement de l'uranium, plafonnement du programme balistique, rupture du soutien aux "groupes armés" de la région (Gulf News). Cette triade ne relève d'aucune doctrine de non-prolifération : elle est, terme pour terme, le cahier des charges stratégique de l'État d'Israël, transposé sans retouche dans une enveloppe diplomatique américaine.
On désarme l'adversaire de l'allié, et l'on nomme cela une feuille de route. Le détail accablant est précisément celui que l'on tait : l'AIEA — l'Agence internationale de l'énergie atomique, seule autorité compétente en la matière — n'a jamais établi l'existence d'un programme d'armement iranien, que Téhéran n'a cessé de nier. La guerre fut donc conduite, puis "réglée", au nom d'une menace que l'instance internationale habilitée n'a pas constatée. Le prétexte demeure introuvable ; les concessions, elles, s'exigent comptant.
Le grand livre
Examinons la balance des obligations, ligne à ligne.
À l'Iran, la colonne des renoncements : rouvrir le détroit d'Ormuz, abdiquer son contrôle sur la voie d'eau, livrer son uranium hautement enrichi — le président américain est allé jusqu'à annoncer qu'il serait "exhumé et détruit" au cours d'une opération conjointe, assertion aussitôt démentie par les médias d'État iraniens. Et les sanctions ? Elles ne seront levées, a précisé un responsable américain à CNN, qu'une fois le détroit rouvert et pleinement fonctionnel ; le dégel des avoirs saisis obéit à la même condition suspensive. L'Iran doit payer d'avance ; l'empire encaissera ensuite.
À Israël, la colonne des permissions : une "liberté d'action" que nulle clause ne plafonne. La preuve n'est pas demeurée spéculative. À l'instant même où la trêve entrait en vigueur, l'aviation israélienne lançait sur le Liban ses frappes les plus lourdes (The Independent). On signait un cessez-le-feu d'une main tandis que l'autre bombardait. Voilà ce que "tous les fronts" signifie lorsque c'est Tel-Aviv qui le prononce.
Une médiation qui extorque tout à un camp et n'exige rien de l'autre n'est pas une médiation : c'est un plaidoyer en armes.
La dictée
Qu'on prête l'oreille au registre des "négociateurs". Le secrétaire à la Défense a proclamé une victoire militaire "avec un grand V", sommé la troupe de demeurer prête, menacé de saisir par la force l'uranium iranien (The Independent). Le président, lui, a décrété que l'Iran "négociait à sec" (PBS/AP), après avoir réclamé, des semaines plus tôt, sa reddition sans condition.
Ce ne sont pas les mots d'un arbitre, mais ceux d'un vainqueur qui dicte. La diplomatie invoquée n'est que la guerre prolongée par la signature — Clausewitz retourné comme un gant.
L'allégeance
On dira que Washington fut contraint, que la nécessité économique l'a ramené à la table. Cela est vrai, et cela aggrave le verdict. Le blocus d'Ormuz a hissé l'inflation américaine à son plus haut niveau depuis des années (CNBC) ; les réserves de brut, d'essence et de diesel se vident à vue d'œil (CBS) ; la Banque mondiale, le Fonds monétaire international et l'Agence internationale de l'énergie ont publié un communiqué conjoint d'alarme sur la sécurité énergétique mondiale (CBS).
Ibn Khaldûn avait nommé ce moment : celui où la dépense de l'empire dévore l'asabiyya qui le portait. Mais voici ce que cette nécessité dévoile. Un parti pris se mesure à ce que l'on consent à payer pour le maintenir. Tant qu'il sert un intérêt, il demeure un calcul — et tout calcul cède devant la perte. Mais lorsqu'un État maintient son inclinaison au prix de sa propre hémorragie — réserves épuisées, inflation à son faîte, alliés financiers en alerte —, il révèle que cette inclinaison a cessé d'être un moyen au service de son intérêt : elle s'est faite fin en soi. Ce que l'on conserve à perte n'est plus une stratégie. C'est une allégeance.
Le dernier front
Reste l'ultime front, et le plus durable. Le président américain narre une exhumation triomphale de l'uranium ; Téhéran la dément. L'agence Fars soutient que le détroit demeurera sous gestion iranienne ; le porte-parole Baghaei affirme que tout mécanisme relève de l'Iran, d'Oman et des riverains — et que les États-Unis "n'y ont rien à voir" (CNN). Deux puissances paraphent peut-être le même feuillet en racontant deux dénouements inconciliables.
Car celui qui narre la fin d'une guerre en détient le sens. Le monopole que cette guerre a brisé n'est pas seulement militaire : il est narratif. Et c'est précisément ce que la mise en scène de la "médiation" américaine s'efforce de reconquérir — le droit de dire au monde ce qui vient d'advenir.
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Coda
Je viens d'une terre, Laghouat, où l'on sait depuis 1852 ce que vaut l'arbitre qui est aussi l'envahisseur, et ce qu'on nomme "pacification" quand c'est le canon qui la prononce. Achille Mbembe a donné un nom à cette administration des vies jugées suspendables : la nécropolitique. Le mot "front" n'est pas une abstraction de carte d'état-major. C'est une géographie humaine — Beyrouth, Bandar Abbas, Gaza déjà — où l'on décide à distance qui peut continuer de vivre.
La paix véritable ne commence jamais lorsque le plus fort impose sa volonté. Elle commence lorsque le plus faible retrouve le droit de refuser.
Depuis les plaines de Mésopotamie jusqu'aux rivages de la Méditerranée, depuis les montagnes du Liban jusqu'aux rives du Golfe, l'histoire enseigne une leçon obstinée : aucune domination n'est éternelle, aucun empire n'est immortel, aucune narration officielle ne survit indéfiniment aux faits.
Les canons écrivent parfois les premiers chapitres. Ils n'écrivent jamais les derniers.
Ceux qui parlent aujourd'hui au nom de la paix tout en distribuant les permissions de guerre croient peut-être rédiger l'ordre futur du Moyen-Orient. Ils oublient que les peuples possèdent une mémoire plus longue que les mandats, les coalitions, les présidences et les armées.
Je viens de Laghouat, une ville qui a appris dans sa chair que les vainqueurs d'un jour deviennent souvent les témoins embarrassés du lendemain. En décembre 1852, on appelait déjà cela une "pacification". Les archives ont conservé le mot ; les morts ont conservé la vérité.
C'est pourquoi le véritable enjeu de ce mémorandum n'est peut-être ni l'uranium, ni Ormuz, ni même les frontières invisibles des rapports de force régionaux.
Le véritable enjeu est plus simple et plus ancien : savoir si le monde acceptera encore longtemps que la puissance définisse seule le sens des mots.
Car lorsqu'une guerre devient une paix par décret, lorsqu'un désarmement devient une sécurité par convenance, lorsqu'une soumission devient un compromis par rhétorique, alors ce ne sont plus seulement les peuples qui sont attaqués.
C'est le langage lui-même qui entre en guerre.
Et lorsqu'un empire commence à perdre le contrôle du langage, il a souvent déjà commencé à perdre le reste.
L'Histoire, elle, n'a jamais signé de cessez-le-feu.
Laala Bechetoula
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Laala Bechetoula est historien, journaliste et analyste géopolitique algérien indépendant. Il est associé du Centre de recherche sur la Mondialisation - CRMIl écrit sur Trump, l'hégémonie américaine et l'effondrement de l'ordre international depuis 2025. Ses écrits sont publiés dans Countercurrents, Global Research, Réseau International, Le Quotidien d'Oran, Sri Lanka Guardian, Just International, Nexus Newsfeed, Ummid.com.
La source originale de cet article est Mondialisation.ca
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