01/06/2026 linvestigateurafricain.tg  4min #315748

Crise Abuja-Pretoria : Le piège des représailles populaires évité de justesse au Nigeria

Komla YAWO

L'axe diplomatique entre Abuja et Pretoria traverse une nouvelle zone de fortes turbulences. En réaction à une résurgence des  actes xénophobes en Afrique du Sud, un contingent de ressortissants nigérians a été officiellement rapatrié à Lagos. Ce retour forcé, marqué par des récits de spoliations et de violences subies en terre sud-africaine, a immédiatement suscité une vive vague d'indignation au sein de la population nigériane. Face au risque d'une escalade populaire et de représailles ciblées contre les intérêts sud-africains au Nigeria, le gouvernement fédéral a publié un communiqué d'urgence pour interdire toute forme de violence et appeler impérativement au calme.

Le spectre des représailles économiques et l'appel au calme d'Abuja

La colère de la rue nigériane fait craindre le pire. Par le passé, chaque pic de xénophobie en Afrique du Sud s'est traduit au Nigeria par des attaques populaires spontanées contre les fleurons économiques sud-africains implantés à Lagos ou Abuja, notamment les géants des télécommunications MTN, les supermarchés Shoprite ou encore les structures du groupe audiovisuel Multichoice.

C'est précisément pour éviter un tel chaos que les autorités nigérianes ont pris les devants. Dans leur communiqué, elles rappellent que répondre à la haine par la violence ne ferait que fragiliser la position juridique et morale du Nigeria sur la scène internationale. Abuja insiste sur le fait que la protection des Nigérians de l'étranger doit se régler par les canaux diplomatiques officiels et l'exigence de réparations, et non par des émeutes urbaines qui détruiraient des emplois locaux et violeraient le droit international.

La mécanique de la xénophobie sud-africaine et le précédent des rapatriements

Ce nouvel épisode ravive le traumatisme des grandes vagues xénophobes qui secouent régulièrement l'Afrique du Sud, notamment celles de 2008, 2015, 2019, et plus récemment les opérations d'expulsions ciblées. Dans un contexte socio-économique sud-africain tendu, marqué par un chômage endémique et des crises politiques internes - à l'instar des pressions parlementaires actuelles entourant l'affaire Phala Phala -, les populations migrantes africaines sont fréquemment utilisées comme des boucs émissaires.

Le Nigeria n'est d'ailleurs pas le seul pays affecté par ces rapatriements d'urgence. L'Afrique du Sud, première puissance industrielle du continent, attire des millions de travailleurs venus de toute la sous-région. Lors de chaque crise majeure, les pays voisins paient un lourd tribut.

C'est le cas du Zimbabwe et du Mozambique. Les deux nations fournissent historiquement les plus gros contingents de migrants en Afrique du Sud. Des dizaines de milliers de leurs ressortissants ont déjà fait l'objet de vagues de rapatriements massifs, souvent dans des conditions humanitaires précaires, après le non-renouvellement de permis de séjour spéciaux ou à la suite de pogroms dans les townships.

Le Malawi et le Lesotho, enclavés ou frontaliers, subissent de plein fouet les refoulements réguliers de leurs travailleurs miniers ou agricoles, exacerbant l'instabilité économique locale lors de leur retour forcé.

Pour leur part, la République Démocratique du Congo (RDC) et la Somalie, les ressortissants, souvent installés comme commerçants dans les grandes métropoles comme Johannesburg ou Durban, sont les cibles privilégiées des pillages. Leurs gouvernements respectifs ont, à plusieurs reprises, dû affréter des vols humanitaires pour extraire leurs citoyens des zones de conflit.

Un défi majeur pour l'intégration panafricaine

Cette crise met une nouvelle fois en lumière les limites de la solidarité panafricaine et l'échec latent des mécanismes de libre circulation de l'Union Africaine. Alors que le continent tente de bâtir une  zone de libre-échange continentale (ZLECaf), les violences xénophobes en Afrique du Sud et les rapatriements successifs de ressortissants africains agissent comme un puissant frein à l'intégration.

Pour le Nigeria et l'Afrique du Sud, les deux géants économiques du continent, la gestion de cette crise sera un test décisif. En interdisant les violences à l'égard des Sud-Africains, le Nigeria tente de briser le cercle vicieux de la vengeance œil pour œil, tout en plaçant Pretoria face à ses responsabilités régaliennes : celle de protéger, sur son sol, la vie et les biens des citoyens africains.

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