02/06/2026 ssofidelis.substack.com  9min #315780

Pas de place pour les bourreaux

Par Vijay Prashad, le 31 mai 2026

Les structures modernes d'extraction tentent de masquer les anciens systèmes de pillage colonial. L'héritage vivant de la résistance anticoloniale à travers l'Afrique est toujours une force déterminante dans la lutte pour la souveraineté et une véritable liberté.

Les 11 et 12 mai, lors du sommet Africa Forward à Nairobi, au Kenya, le président français Emmanuel Macron a déclaré devant plus de trente chefs d'État africains : "Nous sommes les véritables panafricanistes". Il s'agissait là d'une remarque particulièrement déplaisante, glissée entre des banalités bureaucratiques sur la "croissance", "l'innovation" et les "partenariats".

Dans une lettre ouverte, l'écrivaine togolaise Farida Bemba Nabourema  a répondu que

"le panafricanisme est, dans son essence la plus fondamentale, la philosophie politique qui a dit non à tout ce à quoi la France a passé trois siècles à dire oui : l'esclavage, le colonialisme et le néocolonialisme". Cette philosophie, "née dans les cales des navires négriers, dans les champs des plantations de Saint-Domingue" par des personnes qui "croyaient que les Africains et les personnes d'origine africaine méritaient de se gouverner eux-mêmes",

a écrit Nabourema, ne peut être blanchie par l'offensive de charme de Macron.

Il s'agissait du 29e sommet France-Afrique (rebaptisé pour Nairobi "Africa Forward Summit"), mais du premier à se tenir dans un pays africain non francophone. Bien que les Français insistent sur l'avènement d'une nouvelle ère, censée dépasser l'ancien paternalisme de la Françafrique, le choix du Kenya pour accueillir le sommet n'était pas un simple hasard géographique. Il reflète la crise profonde du pouvoir français en Afrique de l'Ouest et au Sahel.

À Ouagadougou, au Burkina Faso, d'où j'écris cet article, l' opinion générale est en faveur de la souveraineté et contre le néocolonialisme français. Les soulèvements populaires et les ruptures militaires dans certaines régions du Sahel (Burkina Faso, Mali et Niger) ont démantelé les arrangements militaires français de longue date et rejeté les structures politiques grâce auxquelles Paris a su maintenir sa domination. Les nouveaux gouvernements ont expulsé les troupes françaises et mis fin aux accords de défense, tandis que l'indignation populaire a détruit la légitimité idéologique de la tutelle française. Ces gouvernements ont consolidé leur unité contre le néocolonialisme à travers l' Alliance des États du Sahel (AES). Aucun des dirigeants du Sahel n'a assisté au sommet Africa Forward à Nairobi.

La France s'est tournée vers l'Afrique anglophone car elle n'a pas réussi à rétablir son autorité au Sahel, même en recourant à des menaces militaires par l'intermédiaire du Nigeria et de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest. Elle cherche désormais à se repositionner en tant que partenaire de la souveraineté africaine plutôt qu'en tant que dépositaire du néocolonialisme.

Les termes de la déclaration officielle du sommet s'inspiraient d'un libéralisme non gouvernemental mitigé : codéveloppement, transformation numérique, industrialisation verte, respect mutuel, croissance inclusive et réforme de la gouvernance mondiale et de l'architecture financière. Mais sous ce libéralisme des ONG se cachent les réalités familières du pouvoir impérial : investissements extractifs, dépendance à l'égard de la dette et, plus grave encore, accords militaires. Le sommet s'est déroulé dans un contexte de critiques croissantes concernant un récent accord de défense entre la France et le Kenya, parallèlement à l'arrivée de centaines de soldats français au Kenya. Le discours sur la souveraineté tenu lors de la conférence a été tourné en dérision par l'actualité du renforcement militaire étranger et de la dépendance économique.

Chassées du Sahel, les forces de l' hyper-impérialisme - la France, le Royaume-Uni et les États-Unis - se sont repliées aux confins de la région. L'armée américaine est présente au  Ghana et au  Nigéria, et une base militaire britannique est implantée au  Kenya. Bientôt, une base militaire française verra le jour au Kenya. Cet encerclement militaire fournit au Nord global l'infrastructure nécessaire pour intervenir contre l'AES.

Paul Onditi (Kenya), Bags to Rags, 2020

Au-delà des coulisses du sommet, une autre Afrique s'est rassemblée. Le Sommet panafricaniste contre l'impérialisme ( PASAI) s'est tenu au United Kenya Club, la première institution de la Nairobi coloniale à avoir autorisé l'adhésion de personnes non blanches. Il s'agissait d'un contre-sommet populaire qui a accueilli de véritables panafricanistes et internationalistes exprimant leur vision d'un avenir différent pour le continent. Les organisateurs ont déclaré que le sommet Africa Forward n'est rien d'autre qu'une "recolonisation", le nouveau discours ne faisant que moderniser d'anciens systèmes d'extraction. Les minerais nécessaires à la transition énergétique de l'Europe, les terres requises pour les programmes de compensation carbone et la main-d'œuvre bon marché indispensable à la rentabilité des multinationales continuent de quitter l'Afrique, ne laissant au continent que misère, dette et dévastation écologique.

"Nous n'accueillerons pas nos bourreaux", déclarait le PASAI. "Nous ne serons pas les nouvelles casernes de la domination coloniale".

Ces mots résument plus d'un siècle de résistance africaine contre le colonialisme et le néocolonialisme. Ils s'adressent non seulement à la puissance française, mais aussi à la structure néocoloniale plus vaste qui continue de soumettre le développement africain aux besoins du capital financier international. La souveraineté de l'Afrique ne peut être négociée dans des hôtels de luxe entre les élites politiques du Nord, les dirigeants de multinationales et les dépositaires locaux de la dépendance. La souveraineté ne se forge pas dans des communiqués rédigés à huis clos, mais à travers la participation démocratique et l'organisation des travailleurs, des paysans, des étudiants et des femmes. Au-delà de l'indépendance symbolique, une véritable liberté exige un programme permettant de contrôler les ressources, le sens du développement social et les alliances géopolitiques façonnées par les pays du Sud. La France cherche à réorganiser ses relations avec l'Afrique par le biais d'un réalignement diplomatique et du capital financier, avec des fractions de la classe dirigeante africaine disposées à présenter la dépendance comme une modernisation, tandis que des millions de travailleurs du continent sont confrontés à l'inflation, au chômage, à la spoliation des terres, à l'austérité liée à la dette et à une répression croissante.

Eltayeb Dawelbait (Sudan), The Spirit of Faces, 2011

La critique formulée par le PASAI revêtait une importance particulière à Nairobi, car le Kenya lui-même s'est forgé à travers l'une des grandes luttes anticoloniales du XXe siècle. Le souvenir de la rébellion des Mau Mau (1952-1960) perdure sous le langage policé des sommets sur l'investissement et des banderoles diplomatiques. Lorsque les délégués du PASAI ont défilé vers la statue du combattant pour la liberté kenyan Dedan Kimathi et ont été accueillis par des gaz lacrymogènes et des arrestations, la symbolique était indéniable. Kimathi et l'Armée de la terre et de la liberté (les Mau Mau) n'ont pas mené une guerre contre le colonialisme britannique pour que des troupes étrangères puissent à nouveau s'implanter sur le sol kenyan sous le langage plus modéré de la "coopération en matière de défense". Ils ne se sont pas non plus battus pour que l'indépendance aboutisse à la dépendance à la dette, à la concentration foncière et au règne d'élites compradores inféodées à la finance internationale. La répression contre la gauche,  en particulier le Parti communiste marxiste du Kenya, révèle à quel point la mémoire et l'héritage de la libération nationale sont dangereux pour les classes dirigeantes. Cet héritage continue de poser des questions sans solution sur la terre, la souveraineté et le pouvoir dans l'Afrique contemporaine.

Les traditions intellectuelles et littéraires du Kenya ont depuis longtemps alerté sur la trahison de la libération nationale. De Daughter of My People, Sing! (1976) de Mĩcere Gĩthae Mũgo à Petals of Blood (1977) de Ngũgĩ wa Thiong'o, les écrivains kenyans ont compris que la fin de la domination coloniale ne démantelait pas automatiquement les structures d'exploitation. Les romans de Ngũgĩ reviennent sans cesse sur la figure de l'élite compradore, cet intermédiaire local qui hérite de l'État colonial et le mobilise au service du capital. Pio Gama Pinto (1927-1965), l'un des grands héros du socialisme kenyan, avait prévenu que le remplacement des colons blancs par une bourgeoisie noire ne conduirait pas à la libération. Ces traditions insistent sur l'idée que la souveraineté ne peut se réduire aux drapeaux, aux hymnes ou aux seules élections. Elle doit impliquer le contrôle de la terre, du travail, des ressources et du destin social du peuple lui-même.

Ruth Nyakundi (Kenya), Warriors of Peace, 2017.

Pendant la guerre anticoloniale menée par les Mau Mau, des chants ont parcouru les campagnes, enflammant l'imagination des paysans et les entraînant au combat. Ces chants ont ancré la philosophie de l'anticolonialisme, poussant les gens à se soulever et à lutter en dépit des obstacles. Ils ont donné voix au cri de ralliement anticolonialiste pour ithaka na wĩyathi (la terre et la liberté), un courant qui perçoit la libération nationale non pas comme une cérémonie, mais comme une lutte collective. Ces chants évoquaient leurs chefs, leurs combats, leurs ennemis et leurs traîtres.

Parmi eux, on peut citer Twarĩkanĩire (Nous avions convenu), qui dénonçait la trahison d'un groupe de combattants qui avaient "accepté de transporter des rondins, mais au milieu de la rivière, certains se sont enfuis et ont vendu notre maison". Mũndũ ndangĩrĩa kĩndũ atathithinĩire, chantaient-ils. "On ne se nourrit pas de la sueur d'autrui".

Traduit par  Spirit of Free Speech

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