
Par Andrea Duffour, Ignacio Ramonet
Solidarité internationale et leçons intimes de grands révolutionnaires
Entretien avec Ignacio Ramonet
Propos recueillis par Andrea Duffour *
Ignacio Ramonet est une référence pour celles et ceux qui cherchent à décrypter les mécanismes du pouvoir, une figure incontournable pour quiconque veut comprendre les forces qui façonnent notre monde.
Docteur en sémiologie, ancien directeur du Monde diplomatique, auteur de La Tyrannie de la communication (1999) et d'une vingtaine d'autres livres, il est l'un des plus grands analystes des médias et de ce qu'il a nommé "la censure libérale". Il a consacré sa vie à démasquer la "pensée unique" et à analyser l'évolution des médias, depuis l'imprimerie jusqu'à l'industrialisation actuelle du raisonnement par l'intelligence artificielle.
Mais au-delà de la théorie, c'est un homme de terrain et d'histoire. Sa relation privilégiée avec les figures majeures de la gauche latino-américaine contemporaine est unique. Notamment son incontournable "Fidel Castro : Biographie à deux voix" (2007), avec plus de 100 heures d'entretiens. Mais aussi avec Hugo Chávez : "Hugo Chávez, ma première vie" (2013), et ses dix entretiens exclusifs avec Nicolas Maduro, notamment son ultime entretien à Caracas 48 h avant l'attaque militaire des États-Unis et l'enlèvement du président vénézuélien.

En avril 1959, l'agent spécial Leo Crampsey, du Bureau de la sécurité (à gauche), escorte le nouveau Premier ministre cubain Fidel Castro (au centre) lors d'une visite à Washington, peu après la révolution de janvier à Cuba. (Département d'État américain)
Andrea Duffour : Ignacio, votre position est unique : vous n'êtes pas seulement un analyste, mais aussi un témoin de l'histoire. Vos liens profonds avec ces leaders ont ouvert des fenêtres inédites sur les révolutions latino-américaines. Vu la situation actuelle, les processus révolutionnaires à Cuba et au Venezuela semblent plus que jamais sous pression.
Selon votre analyse, quelles sont aujourd'hui les principales forces de résistance bolivarienne et cubaine ? Et quelle est l'importance de leur alliance au sein du bloc BRICS+, G77+Chine, ou de leur collaboration fraternelle avec l'Axe de la Résistance, avec l'Iran en tête ?
Voyez-vous dans cette alliance l'émergence d'un véritable "Axe de la Résistance mondiale" capable de briser définitivement l'hégémonie de l'Empire et de préparer le terrain vers un monde multipolaire qui respecte le droit international et la souveraineté des peuples ?
Ignacio Ramonet : "Je crois d'abord qu'il faut éviter les simplifications idéologiques. Le monde actuel est beaucoup plus complexe que durant la Guerre froide. Nous ne sommes plus dans une opposition binaire entre deux blocs parfaitement structurés. Nous sommes entrés dans une phase de transition historique : le passage d'un monde unipolaire dominé par les États-Unis à un monde multipolaire, encore instable et conflictuel. C'est cela, à mes yeux, le phénomène central.
Dans ce contexte, Cuba et le Venezuela représentent deux expériences historiques de souveraineté qui continuent de résister à une pression considérable. Depuis plus de soixante ans, Cuba subit un blocus économique extrêmement dur, probablement le plus long de l'histoire contemporaine. Quant au Venezuela, il a fait face depuis des années à un régime de sanctions, de pressions financières, diplomatiques et médiatiques sans précédent. Pourtant, ni l'un ni l'autre n'ont disparu. C'est déjà, en soi, un fait politique majeur.
Leur principale force de résistance ne réside pas uniquement dans les alliances internationales. Elle réside d'abord dans l'existence d'un État, d'une mémoire historique et d'une culture politique de résistance. À Cuba, l'idée de souveraineté nationale est profondément enracinée depuis 1895 et José Martí, et la révolution de 1959. Au Venezuela, malgré le choc du 3 janvier 2026, l'héritage bolivarien et chaviste continue d'organiser une partie importante de la société autour de la défense de l'indépendance nationale.
Ensuite, il est évident que le contexte international a changé. Il y a vingt ou trente ans, Washington pouvait agir dans un cadre quasi unipolaire. Aujourd'hui, l'émergence des BRICS+, le poids croissant de la Chine, le retour stratégique de la Russie, l'émergence de l'Inde et de l'Afrique du Sud, le rôle régional de l'Iran ou encore l'affirmation du Sud global modifient profondément les rapports de force. J'ai souvent dit que les BRICS représentent un tournant historique vers la"désoccidentalisation"du monde.
Cela ne signifie pas qu'il existe déjà un"Axe mondial de la Résistance"homogène ou parfaitement coordonné. Les intérêts de la Chine, de l'Inde, de l'Iran, de la Russie, du Brésil ou des pays latino-américains ne sont pas identiques. Mais il existe désormais une convergence croissante autour de quelques principes fondamentaux : refus des sanctions unilatérales, défense de la souveraineté nationale, contestation de l'extraterritorialité du droit étatsunien, volonté de construire des mécanismes financiers autonomes et aspiration à un ordre international moins occidentalo-centré.
L'Iran joue effectivement un rôle important dans cette recomposition, parce qu'il a acquis une expérience historique de résistance face aux sanctions, aux attaques et aux tentatives d'isolement. Cuba également possède cette expérience. Et le Venezuela a appris, dans la douleur, à développer des mécanismes de survie économique et géopolitique.
Mais je me méfie d'une vision quasi messianique ou romantique de ces alliances. Aucun pays n'est exempt de contradictions internes, d'erreurs ou de difficultés. L'enjeu n'est pas de sanctifier tel ou tel gouvernement. L'enjeu fondamental est de savoir si le monde de demain sera régi par une seule hyperpuissance imposant ses normes au reste de la planète, ou par un équilibre pluraliste entre plusieurs pôles de civilisation.
À mes yeux, la question essentielle aujourd'hui est celle du respect du droit international, de la souveraineté des peuples et du refus des politiques de domination. Beaucoup de pays du Sud global se reconnaissent désormais dans cette aspiration. C'est cela qui explique l'affaiblissement progressif de l'hégémonie occidentale traditionnelle et l'émergence, encore inachevée, d'un monde multipolaire."
AD: Dans un colloque intitulé le rôle des médias dans les guerres**, nous avons analysé durant deux jours cette "guerre hybride" où le champ de bataille s'est déplacé dans nos cerveaux, et la conclusion était, sources à l'appui, que la presse corporative européenne agit souvent comme une simple caisse de résonance des intérêts de l'OTAN et que nous vivons dans le continent le moins bien informé. On envoie d'abord les journalistes et qu'après les soldats : La bataille sémantique que nous devons mener chaque jour est la condition de notre survie politique et de notre survie tout courte. L'indifférence, la passivité ou le silence face à l'asphyxie des peuples tout comme face à la colonisation de nos consciences est un luxe que nous ne pouvons plus nous permettre. En lien avec les conclusions de ces dix experts, sommes-nous face à une simple censure ou à une véritable "construction de la réalité" destinée à justifier des interventions militaires illégales comme par exemple celle que Caracas a connue le 3 janvier dernier ou l'attaque récente contre l'Iran, qui n'a pas attaqué un autre pays depuis 250 ans ?
IR : "Je crois qu'il faut distinguer plusieurs niveaux. Bien entendu, la censure existe encore. Elle existe même davantage qu'on ne le croit, souvent sous des formes sophistiquées : invisibilisation de certaines informations, hiérarchisation biaisée de l'actualité, marginalisation de voix dissidentes, diabolisation de certains États ou de certains dirigeants. Mais ce que nous observons aujourd'hui va bien au-delà de la censure classique.
Nous sommes entrés dans une phase de"construction industrielle de la réalité". C'est-à-dire qu'un certain nombre de grands médias dominants ne se contentent plus d'informer sur les conflits : ils fabriquent le cadre mental dans lequel ces conflits seront perçus par les opinions publiques. J'ai souvent expliqué que le système médiatique contemporain ne distingue plus clairement information, communication et propagande.
Dans les démocraties occidentales, il ne s'agit généralement pas d'une propagande autoritaire imposée de manière verticale, comme au temps des dictatures classiques. Le mécanisme est plus subtil. Il fonctionne par conformisme idéologique, par circulation des mêmes sources, des mêmes experts, des mêmes agences, des mêmes catégories morales et géopolitiques. Cela produit une homogénéisation du récit médiatique.
Prenons les guerres récentes. Depuis la première guerre du Golfe, nous savons que les conflits modernes sont aussi des guerres médiatiques. Les images, les émotions, les récits humanitaires, les mots utilisés —"dictateur","régime","intervention humanitaire","frappes préventives","dégâts collatéraux","communauté internationale"— jouent un rôle central dans la fabrication du consentement.
Aujourd'hui, avec les réseaux sociaux, l'intelligence artificielle, les technologies de surveillance et les techniques de ciblage psychologique, cette bataille s'est encore déplacée plus profondément dans les consciences. J'ai parlé récemment d'une volonté de"hacker l'individu"à travers un mélange de guerre psychologique, de guerre cognitive et de guerre informationnelle.
Dans ce contexte, beaucoup de grands médias européens agissent effectivement comme des acteurs intégrés au dispositif géopolitique occidental. Non pas nécessairement parce qu'il existerait partout une consigne explicite venue des gouvernements ou de l'OTAN, mais parce qu'il y a une convergence structurelle d'intérêts, de visions du monde, de références culturelles et de dépendance aux mêmes centres de pouvoir économique et stratégique.
On l'a vu avec l'Irak en 2003. On l'a vu avec la Libye en 2011. On le voit aujourd'hui dans le traitement différencié des guerres selon les acteurs impliqués. Certaines victimes deviennent visibles, d'autres invisibles. Certaines violations du droit international sont dénoncées avec force, d'autres relativisées ou tues. Cette asymétrie produit une perception déformée du réel.
Je pense donc que nous ne sommes plus seulement dans une société de censure, mais dans une société de saturation informationnelle où la difficulté principale consiste à distinguer le vrai du faux, l'information de la communication stratégique, le journalisme du récit de guerre. Le système médiatique dominant permet parfois une coexistence simultanée de la vérité et du mensonge.
Le paradoxe contemporain est immense : nous n'avons jamais eu accès à autant d'informations, et pourtant une partie des citoyens n'a jamais été aussi désorientée.
C'est pourquoi le pluralisme médiatique, l'esprit critique, l'éducation aux médias et l'existence de plateformes indépendantes deviennent aujourd'hui des enjeux démocratiques fondamentaux. Car dans les guerres hybrides modernes, contrôler le récit équivaut souvent à préparer l'acceptation de l'intervention politique, économique ou militaire."
AD : Vous affirmez que l'IA va transformer la société comme l'a fait Internet, mais avec une force décuplée. Au-delà du journalisme, vous alertez sur l'autonomisation des systèmes d'armement. Quel est le danger pour des nations souveraines comme le Venezuela ou Cuba face à une IA utilisée comme arme de guerre hybride ? Cette IA qui est utilisée par les centres de pouvoir occidentaux pour automatiser la désinformation, vous parlez d'une "vérité industrielle"...Pour des pays sous blocus, quels sont les dangers de cette technologie ? Comment ces nations peuvent-elles construire leur propre souveraineté numérique pour ne pas être effacées du récit mondial par des algorithmes conçus au Nord ? Est-ce que le récit alternatif devient techniquement impossible à diffuser ?
IR : "Oui, je pense que l'intelligence artificielle va transformer nos sociétés avec une puissance probablement supérieure à celle d'Internet. Internet, à partir de 1989, a bouleversé l'accès à l'information et la circulation des connaissances. L'IA, elle, touche désormais à la production même du réel : production des textes, des images, des décisions, des diagnostics, des comportements et bientôt, potentiellement, des choix militaires autonomes.
Nous sommes à un moment comparable à l'apparition de l'imprimerie (1440) ou de l'électricité (1879), mais à une vitesse infiniment plus rapide. Et comme toujours dans l'histoire, les premières puissances à maîtriser une technologie majeure cherchent à l'utiliser pour consolider leur domination géopolitique.
Le danger principal pour des pays comme Cuba ou le Venezuela n'est pas seulement militaire. Il est cognitif. C'est-à-dire que l'enjeu central devient désormais le contrôle des perceptions, des récits, des émotions et des imaginaires collectifs. J'ai souvent expliqué, et je le répète, que l'objectif contemporain est de"hacker l'individu", prendre possession de son cerveau, par une combinaison de guerre psychologique, de surveillance numérique et de guerre de l'information.
L'IA permet précisément cela à une échelle industrielle. Elle permet d'automatiser la propagande, de personnaliser les messages, de produire des millions de contenus adaptés à chaque public, de manipuler les tendances sur les réseaux sociaux, de fabriquer de fausses vidéos, de faux témoignages, de faux consensus. Nous entrons dans une époque où la frontière entre vérité et fabrication devient extrêmement fragile. J'ai parlé d'un système médiatique où coexistent simultanément vérité et mensonge.
Pour des nations soumises à des sanctions ou à des blocus, le risque est immense. Car la dépendance numérique peut devenir une nouvelle forme de dépendance coloniale. Si les plateformes, les infrastructures cloud, les moteurs de recherche, les systèmes d'IA, les satellites, les logiciels stratégiques et les réseaux sociaux sont contrôlés depuis quelques centres de pouvoir situés principalement aux États-Unis, alors ces centres disposent d'un pouvoir considérable pour invisibiliser certains récits, réduire la portée de certaines voix ou imposer leurs propres narrations du monde.
Autrement dit, la bataille de la souveraineté ne se joue plus seulement sur le terrain militaire ou économique. Elle se joue aussi dans le champ cognitif, dans les données, les algorithmes, les infrastructures numériques et les systèmes d'intelligence artificielle.
Je pense que nous assistons à la naissance d'un véritable"impérialisme algorithmique". Les algorithmes ne sont pas neutres. Ils reflètent les intérêts, les valeurs, les priorités culturelles et géopolitiques des puissances qui les conçoivent. Lorsqu'un pays ne contrôle ni ses données, ni ses réseaux, ni ses outils numériques, il risque progressivement de perdre aussi le contrôle de sa représentation dans le monde.
Cela ne signifie pas pour autant que le récit alternatif soit techniquement impossible. Au contraire, les nouvelles technologies ouvrent aussi des espaces de contre-information et de communication autonome qui n'existaient pas auparavant. Internet et les réseaux sociaux ont permis à de petits acteurs de s'adresser directement à des audiences mondiales. Mais cette possibilité devient de plus en plus asymétrique, parce que les grandes plateformes filtrent désormais massivement la visibilité à travers des systèmes automatisés opaques.
La véritable question devient donc celle de l'indépendance cognitive, de la souveraineté numérique. Des pays comme Cuba, le Venezuela, mais aussi beaucoup d'États du Sud global, devront développer leurs propres infrastructures numériques, leurs capacités de cybersécurité, leurs centres de données, leurs modèles d'IA, leurs plateformes éducatives et leurs réseaux de communication indépendants. Sinon, ils resteront structurellement dépendants des architectures technologiques dominantes.
Il faut comprendre que l'IA n'est pas seulement une innovation technique. C'est déjà un instrument considérable de pouvoir géopolitique.
Et il existe un autre danger majeur : l'autonomisation progressive des systèmes d'armement. Nous voyons apparaître des drones capables de sélectionner des cibles, des systèmes de surveillance prédictive, des technologies de reconnaissance faciale de masse et des dispositifs militaires semi-autonomes. Cela pose une question fondamentale : qui contrôlera les décisions létales demain ? Les êtres humains ou des systèmes algorithmiques ?
Nous sommes face à une mutation historique qui peut soit renforcer les libertés et la coopération humaine, soit inaugurer une nouvelle forme de domination technologique globale. C'est pourquoi le débat sur l'IA ne peut pas être laissé uniquement aux ingénieurs ou aux multinationales de la Silicon Valley. C'est un débat démocratique, philosophique et géopolitique majeur."
AD : Ignacio, vous avez souvent été au cœur de l'action. Plus récemment, votre interview exclusive avec Nicolás Maduro le 31 décembre 2025 — réalisée quarante-huit heures seulement avant son séquestre illégal — reste un document historique majeur.
Auriez-vous des anecdotes personnelles sur la sérénité de Fidel et la résilience de Chávez et de Maduro que le public ignore ?
IR : "Ce qui m'a toujours frappé chez Fidel Castro, Hugo Chávez et Nicolás Maduro, malgré leurs différences de personnalité très profondes, c'est leur extraordinaire capacité de résistance psychologique face à l'adversité.
Fidel, par exemple, possédait une sérénité presque déconcertante dans les moments de crise. Beaucoup imaginent un homme constamment tendu, obsédé par le pouvoir. Or, dans l'intimité des longues conversations que nous avons eues pour notre livre d'entretiens, ce qui impressionnait surtout, c'était sa maîtrise du temps et son calme intellectuel. Il pouvait parler pendant des heures d'un problème géopolitique extrêmement grave avec une précision historique remarquable, puis soudain s'intéresser à un détail agricole, à une innovation scientifique ou à un souvenir personnel de l'enfance galicienne de son père.
Je me souviens qu'un jour, alors que Cuba traversait une période économique très difficile, je lui ai demandé s'il n'était jamais découragé. Il m'a répondu, presque tranquillement :"Dans une révolution, si l'on perd la capacité d'espérer, alors on a déjà perdu."Cette phrase m'est restée.
Fidel avait aussi une étonnante capacité d'écoute. Contrairement à l'image caricaturale du dirigeant autoritaire parlant sans cesse, il posait énormément de questions. Il voulait comprendre comment l'Europe évoluait, comment les médias fonctionnaient, comment les sociétés changeaient. Sa curiosité intellectuelle était immense.
Le président vénézuélien Hugo Chávez en visite à bord de l'USS Yorktown, un navire de la marine américaine amarré à Curaçao, dans les Antilles néerlandaises, au nord du Venezuela, en mars 2002, un mois avant le bref coup d'État, dans le cadre d'UNITAS, un exercice naval multinational mené par les forces navales américaines, caribéennes, d'Amérique centrale et d'Amérique du Sud. (Martin Maddock/Marine américaine/Wikimedia Commons/Domaine public)
Chávez, lui, était différent. Chez lui dominait l'énergie émotionnelle. Il possédait un rapport presque organique avec le peuple. J'ai souvent été frappé par sa mémoire des gens ordinaires : il se souvenait d'un paysan rencontré des années auparavant, d'un militaire croisé dans une caserne, d'une femme venue lui parler dans un quartier populaire.
Mais ce que le public connaît moins, c'est sa résilience personnelle. Après le coup d'État d'avril 2002, Chávez a compris qu'il vivrait désormais sous menace permanente. Pourtant, il ne vivait pas dans la peur. Il avait une capacité presque incroyable à retrouver l'enthousiasme même après les moments les plus dramatiques. Je l'ai vu épuisé physiquement, sous une pression immense, et malgré cela continuer à travailler des heures tout en conservant une forme d'humour chaleureux.
Il y avait chez Chávez une dimension profondément affective et humaine qui échappe souvent aux analyses strictement politiques. Il riait beaucoup. Il chantait. Il racontait des anecdotes populaires. Et en même temps, il avait pleinement conscience de la violence géopolitique qui entourait le Venezuela.
Quant à Nicolás Maduro, beaucoup de gens en Europe ont une perception très simplifiée de lui. Or il possède une qualité politique essentielle : une grande résistance nerveuse. Ces dernières années, il a affronté des sanctions économiques massives, des tentatives d'isolement diplomatique, des opérations de déstabilisation, plusieurs épisodes insurrectionnels, des menaces militaires explicites et une pression médiatique internationale constante. Peu de dirigeants auraient tenu dans de telles conditions.
Lors de notre entretien du 31 décembre 2025, ce qui m'a frappé, justement, c'est sa tranquillité apparente dans un contexte pourtant extrêmement tendu. Nous avons enregistré cette conversation en circulant dans Caracas dans sa voiture personnelle, qu'il conduisait lui-même, sans dispositif de sécurité visible. À l'arrière se trouvaient Cilia Flores. son épouse, et Freddy Ñáñez, alors ministre de la communication. L'atmosphère était étonnamment calme, presque familière, alors même que le pays vivait sous forte pression militaire américaine.
Je me souviens particulièrement d'un moment où, hors caméra, nous avons évoqué la possibilité d'une escalade majeure. Maduro n'a pas répondu avec dramatisation ni avec rhétorique guerrière. Il a simplement dit quelque chose comme :"Notre devoir est de garder le sang-froid."Cette capacité à maintenir une forme de calme intérieur dans des circonstances extrêmes m'a rappelé certains traits de Fidel.
Au fond, au-delà des débats idéologiques, ce qui relie ces trois hommes, c'est peut-être une conviction commune : l'idée que la souveraineté nationale n'est pas une abstraction théorique mais une lutte permanente, coûteuse, parfois tragique. Et cette conviction leur a donné une endurance politique peu commune."
AD : Cuba ne se voit pas seulement comme une nation libérée (depuis Céspedes, à José Marti et à Fidel), mais aussi comme une force libératrice. Son internationalisme et sa diplomatie révolutionnaire sont légendaires et une semaine de conférences ne suffirait pas pour les résumer. Rappelons juste son soutien historique à la Palestine depuis 1947 jusqu'à aujourd'hui, ensuite son appui militaire et humanitaire en Algérie contre les colons français ou la naissance de la Tricontinentale en 1966, avec 500 délégués à la Havane, ou encore son héroïque 'Opération Carlota ' en Angola où Cuba a cumulé 337 000 militaires et 50 000 coopérants !
Cuba a honoré plus de 600 000 missions dans 164 pays, et a soigné 2 milliards de personnes, dont 18 000 enfants de Tchernobyl alors que ce pays - l'Ukraine - pantin des USA, venait de voter contre Cuba. "Ce n'est pas la faute des enfants", disent les Cubains simplement.
Le peuple le plus solidaire du monde qui a sauvé des centaines de millions de vies est puni par le blocus plus long de l'histoire ! Ignacio, que pouvons-nous rendre à cette petite île qui a tant offert au monde ?
IR : "Il est vrai que l'histoire internationale de Cuba est exceptionnelle, particulièrement si l'on considère les dimensions modestes de l'île et les difficultés immenses auxquelles elle a été confrontée depuis 1959. Peu de pays du Sud ont exercé une influence morale, politique et humanitaire aussi importante au cours du dernier demi-siècle.
Lorsque l'on parle de l'internationalisme cubain, il ne faut pas le réduire à un simple slogan idéologique. Il s'est traduit concrètement par des engagements très coûteux. Cuba a envoyé des médecins, des enseignants, des ingénieurs et parfois des soldats dans des dizaines de pays. Son rôle dans les luttes de libération en Afrique - notamment en Angola et dans le combat contre l'apartheid sud-africain - a été reconnu jusque par Nelson Mandela lui-même.
Dans le domaine médical, l'action cubaine est également remarquable. Des brigades de médecins cubains sont intervenues dans des catastrophes naturelles, des épidémies et des crises sanitaires sur plusieurs continents. Durant la pandémie de Covid-19 encore, alors que beaucoup de pays riches se repliaient sur eux-mêmes, Cuba a envoyé des équipes médicales à l'étranger malgré ses propres difficultés économiques.
Et il y a effectivement cette continuité historique que vous évoquez : de José Martí à Fidel Castro, l'idée que l'indépendance de Cuba n'a de sens que reliée à une conception universelle de la dignité humaine, de l'anti-colonialisme et de la solidarité internationale.
Le paradoxe est frappant : un pays qui a tant donné au monde continue pourtant de subir le plus long régime de sanctions économiques de l'histoire contemporaine. Ce blocus a des conséquences humaines très concrètes : difficultés d'approvisionnement, restrictions financières, obstacles technologiques, pénuries de médicaments et entraves au développement. Et cela dure depuis plus de six décennies.
Alors, que peut-on rendre à Cuba ? Je crois d'abord qu'il faut sortir des visions folkloriques ou romantiques. Cuba n'a pas besoin de charité paternaliste. Cuba demande avant tout le respect de sa souveraineté et la fin des mesures coercitives illégales qui punissent collectivement toute une population.
Le premier acte concret de solidarité serait donc d'exiger la levée du blocus, condamné chaque année de manière quasi unanime par l'Assemblée générale des Nations unies.
Ensuite, il est essentiel de préserver la vérité historique. Beaucoup de jeunes générations ignorent aujourd'hui le rôle joué par Cuba dans les luttes de décolonisation, dans l'alphabétisation, dans la médecine internationale ou dans les combats anti-apartheid. Or l'effacement de la mémoire est aussi une forme de domination.
Mais, au-delà même du cas cubain, la question fondamentale est peut-être celle-ci : quel type de monde voulons-nous ? Un monde fondé uniquement sur la compétition, les sanctions, la logique marchande et les rapports de force ? Ou un monde où la solidarité internationale conserve une valeur politique et morale ?
Cuba, avec toutes ses contradictions, ses difficultés et ses limites, continue de poser cette question au reste du monde.
Et je crois que c'est aussi pour cela que cette île conserve une telle force symbolique. Parce qu'au-delà de la géopolitique, elle représente encore, pour beaucoup de peuples, l'idée qu'une petite nation peut défendre sa dignité face à des puissances immensément supérieures."
AD : Si vous deviez retenir une leçon humaine de vos 100 heures de conversations avec Fidel pour éclairer les militants d'aujourd'hui, laquelle serait-ce ? Qu'est-ce qui, dans son caractère et ses idées, vous donne de l'espoir pour les luttes à venir ?
IR : "Je crois que la principale leçon humaine que m'a laissée Fidel Castro est celle de la persévérance historique. Fidel avait une conscience très profonde du temps long. Contrairement à notre époque dominée par l'immédiateté, les réseaux sociaux et l'obsession du résultat instantané, il pensait toujours en termes de décennies, parfois même de générations.
Pendant nos longues conversations, ce qui m'a frappé n'était pas seulement sa mémoire prodigieuse ou sa culture politique immense. C'était surtout sa conviction presque inébranlable que l'histoire reste ouverte, qu'aucune domination n'est éternelle et qu'un peuple conscient peut modifier le cours des événements, même dans des conditions extrêmement défavorables.
Fidel avait connu l'échec, la prison, l'exil, la guerre, les attentats, l'effondrement du camp soviétique, les crises économiques les plus dures. Pourtant, il conservait une capacité intacte à penser l'avenir. Et cela est très rare chez un dirigeant politique. Beaucoup gouvernent dans l'urgence ; lui réfléchissait constamment aux conséquences historiques des choix présents.
Je me souviens qu'au cours d'une conversation nocturne, alors que nous évoquions les difficultés immenses traversées par Cuba après la disparition de l'Union soviétique, il m'a dit quelque chose qui m'a profondément marqué :"Les peuples peuvent supporter beaucoup de sacrifices lorsqu'ils sentent qu'ils défendent leur dignité."Cette idée revenait souvent chez lui : la dignité comme force politique.
Mais il y avait aussi chez Fidel une immense curiosité intellectuelle. Jusqu'à la fin, il lisait énormément, s'intéressait aux sciences, à l'écologie, à la géopolitique, aux mutations technologiques. Il ne croyait pas qu'une révolution puisse survivre uniquement par la répétition de slogans. Il pensait qu'il fallait comprendre le monde en permanence parce que le monde change sans cesse.
Je crois que c'est une leçon essentielle pour les militants d'aujourd'hui. Les combats contemporains ne ressemblent plus à ceux du XXe siècle. Nous sommes confrontés à de nouvelles formes de domination : domination financière, médiatique, technologique, algorithmique, cognitive. Les formes classiques du militantisme doivent donc aussi se réinventer.
Ce qui me donne de l'espoir, au fond, ce n'est pas l'idée qu'un modèle historique puisse être reproduit mécaniquement. L'histoire ne se répète jamais exactement. Ce qui me donne de l'espoir, c'est de voir que partout dans le monde — en Amérique latine, en Afrique, en Asie, mais aussi en Europe — de jeunes générations continuent de poser des questions fondamentales sur les inégalités, la souveraineté, la justice sociale, les discriminations, la paix, l'environnement et la dignité humaine.
Fidel croyait profondément à la capacité des êtres humains à développer une conscience critique. Et je pense que cette idée reste actuelle. Dans une époque saturée par la manipulation médiatique, la consommation permanente et la fragmentation des sociétés, défendre la pensée critique devient déjà une forme de résistance.
Au fond, peut-être que la plus grande leçon de Fidel était celle-ci : ne jamais accepter l'idée que l'ordre du monde est définitif.
Tant que des femmes et des hommes continueront à imaginer des alternatives, l'histoire restera ouverte."
AD : Merci infiniment, Ignacio, pour cet entretien exceptionnel, pour votre temps et pour la profondeur historique et humaine de vos analyses.
Propos recueillis le 30 avril 2026 par Andrea Duffour
Conclusion :
La force de résistance de Cuba et du Venezuela et de l'Axe de la Résistance n'est pas une simple curiosité idéologique. Comme le souligne Ramonet, elle n'est "ni homogène, ni parfaitement coordonnée, mais réside d'abord dans l'existence d'un État, d'une mémoire historique et d'une culture politique de résistance, avec une convergence croissante autour de quelques principes de base et la volonté de construire un ordre international moins occidentalo-centré."
À cette fondation, il convient d'ajouter une éducation au respect et à la solidarité dès le plus tendre âge, ainsi que le maintien de l'espoir. Cet espoir reste un ingrédient essentiel pour toute lutte. Tout comme le fait de concrétiser au quotidien l'invitation de Fidel Castro à "semer de la conscience".
Personnellement, je pense que Cuba, conjointement avec l'Axe de la Résistance, avec l'Iran en tête, constitue le dernier bastion contre l'impérialisme, le racisme et le fascisme systémique chez nous. Si eux tombent, ce sera notre tour - et on l'aura bien mérité !
Le principal défi de notre époque se joue désormais sur le terrain invisible de l'information. Celle que nous subissons aujourd'hui n'est plus un outil de savoir, mais le front d'agressions impérialistes d'un genre nouveau. La réponse de la Russie, par exemple, qui nous attend face aux agressions et humiliations incessantes depuis des décennies de la part des USA et des pays de l'Otan, nous sera présentée comme une guerre d'agression et d'expansion.
Lors de notre échange, Ramonet a longuement insisté sur cette "volonté de"hacker"l'individu à travers un mélange de guerre psychologique, cognitive et informationnelle" — un constat qui s'aligne d'ailleurs parfaitement avec les mécanismes analysés lors du Colloque sur le rôle des médias dans les guerres.* Il parle d'un "conformisme idéologique, par circulation des mêmes sources, des mêmes experts, des mêmes agences, des mêmes catégories morales et géopolitiques" et avertit que la dépendance numérique puisse devenir une nouvelle forme de dépendance coloniale.
Face à ce constat, la décolonisation de nos esprits et la souveraineté des peuples apparaissent comme indissociables : elles commencent impérativement par le détournement des outils de l'adversaire. Avant d'empêcher les guerres et de libérer les peuples, il nous faut aiguiser notre propre grille d'analyse en diversifiant nos sources et en défendant la pensée critique.
Pour briser la bulle algorithmique de Google et de l'Intelligence Artificielle, qui tend à invisibiliser les récits et les perspectives du Sud global, une simple règle méthodologique s'impose : ne jamais accepter ce que la machine propose sans l'avoir expressément commandé, et ne jamais l'interroger sans lui imposer un prisme de pluralité : En intégrant systématiquement à nos requêtes numériques la mention ... 'selon les sources cubaines' (vénézuéliennes, iraniennes, russes, chinoises), nous contraignons l'algorithme à sortir de son cadre hégémonique.
En définitive, comme une réponse en écho à cette nécessaire émancipation intellectuelle, la défense de notre souveraineté mentale, humaine et politique, la pratique de la solidarité internationale et le maintien de nos valeurs et de notre dignité resteront, plus que jamais, nos armes fondamentales.
* Interview réalisée suite à la conférence d'Ignacio Ramonet Cuba et Venezuela, histoire et perspectives, à l'Université de Fribourg, le 30 avril 2026, organisée par l'Association Suisse-Cuba en collaboration avec le Département d'histoire contemporaine, PdT/PoP et Observ'actuTV. Cet échange privilégié a pu être mené grâce aux liens de confiance de longue date tissés avec l'auteur, qui a accepté d'accorder ce temps malgré un calendrier très sollicité [mettre un lien vers la transmission video du 26 Mai; fb]
** Colloque du 15 et 16 octobre 2022 à Soleure, Suisse, organisé par le GIPRI, Alba Suiza et l'Association Suisse-Cuba avec le soutien de la Schweizerische Friedensbewegung. Avec (dans l'ordre des interventions) : 1 Alan MacLeod (MintPressNews, UK) 2 Christian Müller (globalbridge, CH) 3 Maurice Lemoine (Mémoire des luttes, France) 4 André Scheer (ex-junge Welt, BRD) 5 Jacques Baud (ex- officier des renseignements suisses) 6 Gabriel Galice (président GIPRI) 7 Gilles-Emmanuel Jacquet (analyste au GIPRI) 8 Karin Leukefeld (correspondante au Moyen-Orient) 9 Lisa Daniell (Women's Press Collective, USA) 10 Thierry Deronne (Terra TV, Venezuela) Modération : Natalie Benelli, (Alba Suisse et ASC)
