Dès les premières annonces gouvernementales liées à l'exploration spatiale au milieu du siècle dernier, le récit de la conquête du ciel se confond avec les fictions qui - de longue date - en avaient tracé les grandes lignes. Roman, illusions, promesses et annonces médiatiques s'entrelacent et se répondent depuis près de cent ans. Cet article est le deuxième d'une série qui explore cette "ultime frontière" entre récit médiatique et "entertainment" (divertissement).
Si ce qu'on pourrait appeler le "spatialo-scepticisme" a pris une ampleur inédite cette année avec la mission Artemis II (qui, le 1er avril 2026, annonce avoir envoyé quatre astronautes autour de la lune), il s'avère que la réalité des exploits spatiaux est questionnée depuis le début des différentes opérations médiatiques liées à leur promotion au XXe siècle. Rappelons que c'était aussi un premier avril qu'en 1946 un missile V2 avait rapporté la toute première image de la Terre vue depuis l'espace. Pour comprendre pourquoi le récit spatial se prête si bien au doute, il faut remonter à ce qui a été passé sous silence: ses origines.
Le récit de la conquête spatiale débute dans les années 30, dans une Allemagne nazie particulièrement connue pour sa technophilie. En marge de ses contributions à la médecine pharmaceutique (au prix de crimes inqualifiables) et à la science de la surveillance de masse (via les premiers ordinateurs à cartes perforées détenus par IBM), le régime développe par ailleurs des innovations dans l'aéronautique et l'armement.
Ainsi que nous l'avons évoqué dans la première partie de cette série, le programme spatial et le secteur militaire ont toujours été indissociables: du missile à la fusée, il n'y a qu'une différence de qualification.
La route des étoiles passe par l'enfer
L'histoire des missiles balistiques commence avec le V2. Mesurant 14 mètres de haut, recouvert d'un damier, cette technologie inspirera Hergé pour la couverture de son album "Objectif Lune" de 1950 (notre illustration en tête de l'article).
En contraste avec la B.D. colorée, la généalogie du V2 est particulièrement sombre, certains historiens estimant que sa fabrication aurait coûté bien plus de vies que son utilisation militaire: en effet, tout en ayant tué des milliers de civils, les V2 furent aussi responsables de la mort de quelques 20 000 détenus du camp de Dora (1943 à 1945), contraints de les fabriquer dans des conditions inhumaines: entassés dans des tunnels souterrains sans lumière ni aération, soumis à la malnutrition, aux maladies et aux exécutions sommaires, les travailleurs forcés sont morts à la tâche au rythme des cadences imposées par les SS.
Le missile V2 est l'ancêtre direct à la fois de toutes les fusées modernes et des missiles balistiques intercontinentaux, technologiquement indiscernables les uns des autres. Récupéré par les Américains après la guerre, le V2 devient le fer de lance du programme spatial qui est réputé avoir mené l'homme sur la Lune. Au cœur de ce projet, se trouve un personnage-clé: Wernher von Braun, ingénieur, membre de la SS et futur héros de la NASA, qui illustre à lui seul toutes les ambiguïtés du récit spatial.
Né en 1912 en Prusse, Von Braun fréquente dans sa jeunesse la Verein für Raumschiffahrt E.V. (Association pour la navigation spatiale), un club de passionnés de science-fiction. Ses membres expérimentent des lancers de petites fusées artisanales. Von Braun, par ailleurs fils d'un ancien ministre de l'agriculture de la République de Weimar, n'est pas un enfant comme les autres: brillant, musicien accompli, il aurait pu faire carrière dans la composition. La lecture de Jules Verne, dit-on, aurait définitivement orienté ses ambitions vers le ciel. C'est dans ce club qu'il rencontre Hermann Oberth, un ingénieur et physicien austro-hongrois, qui travaille à rendre le récit des voyages spatiaux techniquement plausible.
La fiction mise en équations
Oberth, particulièrement inspiré par les récits de Jules Verne, publiait en 1923 Die Rakete zu den Planetenräumen, une démonstration mathématique que des fusées à carburant liquide peuvent échapper à la gravité terrestre et voyager dans l'espace. Sans en revendiquer officiellement l'héritage, ce serait à partir de travaux négligés de Constantin Tsiolkovski (1857-1935: un instituteur russe, considéré comme l'un des pères de l'astronautique), qu'Oberth établit les bases physiques du vol spatial: il calcule la vitesse nécessaire pour quitter l'atmosphère, prétend que le vide spatial n'est pas un obstacle mais un avantage pour la propulsion, et propose des concepts de fusées à plusieurs étages. Il évoque également la possibilité de stations spatiales en orbite et de voyages vers d'autres planètes.
Ce mémoire, jugé fantaisiste par les physiciens de l'académie (il n'existe pas de preuve expérimentale qu'un engin puisse fonctionner dans le vide, sans air pour "pousser contre", argument encore brandi aujourd'hui par les spatialo-sceptiques) est refusé comme thèse de doctorat par l'université de Munich. Oberth le publie alors à compte d'auteur, et il devient une référence fondatrice pour les militants de la conquête spatiale.
Oberth devient pour Von Braun une figure tutélaire: c'est lui qui lui transmet la conviction que le voyage spatial n'est pas seulement une œuvre d'imagination, mais un problème d'ingénierie à résoudre. Von Braun, jeune homme de bonne famille prussienne, y trouve une vocation. Dans les années 30, ce dernier intègre l'armée allemande et met ses ambitions au service du régime: c'est lui qui pilote le développement du V2. Membre du parti nazi depuis 1937 et de la SS depuis 1940, il dirige les opérations de Peenemünde, le centre de recherche balistique sur la côte baltique, où sont mises au point les armes secrètes du Reich. Lorsque la production du V2 est transférée dans les tunnels souterrains de Dora, Von Braun l'accompagnera. Après la guerre, Von Braun ne sera jamais interrogé sur sa responsabilité dans les 20 000 morts du camp: dans ses mémoires, il minimise son rôle à Dora, ne reconnaît pas les crimes commis sous ses yeux et ne sera jamais jugé.
En 1945, l'opération Paperclip (programme secret américain destiné à récupérer l'expertise scientifique du IIIe Reich avant les Soviétiques) l'exfiltre vers les États-Unis avec plus de 1 600 de ses collègues, dont les dossiers personnels sont falsifiés par les services de renseignement. Un nazi deviendra ainsi pionnier de la NASA.
Du camp de Dora à Disneyland
Les programmes spatiaux américains sont servis depuis leurs débuts par une propagande aussi intense que sucrée. Les enfants, particulièrement, sont ciblés: il s'agit de faire de l'espace l'endroit ultime du "rêve", de l'avenir de l'humanité. Et dans les années 50, qui était plus indiqué que le champion du divertissement audiovisuel pour participer à la promotion de l'univers spatial?
Ce roi incontesté de l'"Entertainment", à l'époque, c'est Walt Disney. En 1954, Disney visite Von Braun à Redstone Arsenal, où l'ancien ingénieur SS travaille alors pour l'armée américaine. Les deux hommes collaborent à une série de trois documentaires télévisés (Man in Space, Man and the Moon, Mars and Beyond, dessinant la progression du programme - l'espace, puis la Lune, puis Mars - qui se déroule encore de nos jours), diffusés sur ABC à partir de 1955, avec un Von Braun dans le rôle du consultant technique (au discret accent germanique). Des concepts jusqu'ici abstraits, comme l'absence de gravité ou la possibilité d'une station spatiale en orbite sont présentés dans un style qui imite le documentaire. (Par ailleurs, dès 1940, Disney avait représenté le Dieu grec Apollon dans son film Fantasia, préfigurant la référence mythologique des premières missions spatiales).
A l'époque, quelques 26 millions de foyers américains disposent d'un téléviseur: l'audience est massive. Pour Von Braun, c'est une tribune nationale qui achève de le transformer en visionnaire bienveillant.
La collaboration de l'ancien SS et du fondateur de "l'usine à rêve" (ainsi qu'on surnomme souvent les Studios Disney) précède et prépare la NASA: c'est le lancement du Spoutnik soviétique en octobre 1957, et l'échec cuisant du satellite américain Vanguard ("Flopnik") en décembre de la même année qui, dit-on, précipitent la fondation de l'agence en 1958. Von Braun, dont la popularité a été soigneusement construite par les médias de masse, en devient une figure centrale. Lorsque les astronautes d'Apollo 8 orbitent autour de la Lune, Von Braun aurait appelé Ward Kimball, son ancien collaborateur de chez Disney, pour évoquer l'événement en ces termes: " Hé bien, Ward, ils suivent notre script."
Et le script fonctionne à merveille. L'alunissage d'Apollo est avant tout un succès médiatique: jamais auparavant on n'avait retransmis en mondovision un événement de cette ampleur. C'est peut-être là l'exploit le plus certain, pour un programme qui prétend, par ailleurs, avoir envoyé des hommes sur la Lune.
À partir des années 50, comics, jouets, dîners space age, films et séries télé, musique, mode: la "folie spatiale" envahit la pop culture pour culminer dans les années 60-70 où l'espace devient synonyme de futur, modernité, optimisme, technologie et aventure.
1865, le vrai premier pas?
De ce script, Von Braun et Disney sont les réalisateurs, pas les auteurs. Avant eux, Oberth, Tsiolkovski et d'autres avaient passé des décennies à rendre le rêve spatial scientifiquement présentable. Mais le scénario vient de plus loin encore: en 1865, Jules Verne publie De la Terre à la Lune et décrit avec une précision troublante le voyage lunaire qu'Apollo accomplira un siècle plus tard. Ainsi peut-on légitimement se poser cette question: Apollo a-t-il réalisé le roman ou est-ce le roman qui a écrit Apollo ? Nous y reviendrons dans la prochaine partie de notre dossier.
Philosophe de formation, autrice et journaliste citoyenne tournée vers l'analyse contextuelle, Alice a vécu une vie professionnelle variée dans les domaines de la pédagogie et des arts. Elle collabore également à la revue Nexus.
