
par Aline de Diéguez
4 - Le retour des exilés et la purification ethnique
1. "Ne pas se moquer, ne pas déplorer, ne pas détester mais comprendre". (Baruch Spinoza)
Mon objectif n'est pas de raconter à ma manière une histoire précise de la Judée ou du judaïsme, mais de repérer les jalons éclairants qui, dans la courte existence politique de ce groupe humain ont eu des conséquences telles sur le contenu des cervelles qu'elles devaient inexorablement conduire à la politique actuelle de l'État sioniste. C'est pourquoi j'essaie, chaque fois que c'est possible, de montrer les rapports entre les événements ou les prescriptions de l'histoire antique et la politique actuellement menée en Palestine occupée.
Sortir de la déploration, de l'indignation, voire de la haine que cette politique suscite à juste titre, afin, comme le conseille le philosophe, de comprendre par quels chemins de traverse, et cependant parfaitement identifiables, les Judéens du temps d'Esdras ont resurgi d'un néant politique de vingt siècles pour réapparaître avec la même mentalité, le même psychisme, les mêmes mœurs et les mêmes exigences ethniques. Vingt siècles d'histoire mondiale ont glissé sur le contenu des neurones des disciples de la Thora et du Talmud comme l'eau sur la plume d'un canard.
La centaine de résolutions de l'ONU condamnant une politique raciste, superbement et impunément ignorée avec une constance remarquable depuis 1947, est aux yeux de leurs dirigeants, un fatras juridique "rituel" destiné à occuper et à amuser les "goys". "Nous avons d'autres lois" clament-ils urbi et orbi. Josias ou Esdras voilà leurs vrais légistes. C'est pourquoi il était capital de remonter aux sources du chaos mondial provoqué par le débarquement fracassant dans la modernité, tant au Moyen Orient que dans l'ensemble de la politique de la planète, d'une préhistoire chargée jusqu'à la gueule de vapeurs mythologiques.
Les étapes précédentes m'ont permis de mettre en lumière quelques-uns des grands mythes qui, jusqu'à la fin du XIXe siècle, voyageaient en vase clos dans les neurones des adeptes du dieu Jahvé. Depuis une vingtaine d'années aucun historien sérieux, aucun archéologue, aucun exégète ne considère plus que les récits bibliques sont historiques au sens scientifique habituel du terme.
Ce sont des textes théologiques destinés à l'édification des croyants de la religion du dieu Jahvé. Ils nous renseignent sur la manière dont une petite tribu du Moyen-Orient, parfaitement localisée, a intériorisé ses relations avec le ciel et avec son environnement politique. C'est pourquoi on y trouve à fois des personnages historiques réels comme les souverains des empires voisins auxquels cette tribu a été confrontée ; mais on y rencontre également d'innombrables personnages totalement inventés, mais symboliques et d'ailleurs empruntés aux mythologies des États voisins, et qui s'expriment à ce titre - Adam, Eve, Noé, Moïse, Josué, Abraham, Agar, etc. D'autres personnages, qui eurent une existence historique modeste, ont été transformés en mythes gigantesques - David, Salomon.
À une époque où l'unicité religieuse des cerveaux des peuples était un mantra politique indépassable, le particularisme communautaire créé par ces mythes a été la cause de nombreuses confrontations violentes avec les populations environnantes. Depuis lors, des vagues d'immigrants ont colonisé la Palestine. Ils étaient porteurs d'une identité d'autant plus inassimilable à celle de leur environnement que les injonctions méprisantes et haineuses à l'égard des non juifs, appelés "gentils", "goys" ou "goyim" concoctées au fil des siècles, confinent chez certains rabbins au délire pathologique et constituent une école du mépris et de haine. Ils éclairent certains ressorts profonds de la brutalité génocidaire de la politique de l'actuel État colonial à l'encontre des Palestiniens.
"Ne pas se moquer, ne pas déplorer, ne pas détester, mais comprendre", conseille Spinoza. Comprendre que les vols de terres, les brutalités, les tortures dont sont victimes tous les Palestiniens, petits enfants compris, ne sont pas des actes d'individus particulièrement pervers ou la conséquence d'une brutalité coloniale classique et passagère. Accompagnées d'une bonne conscience inentamable, ces exactions sont la résultante logique d'un système mental qui imprègne la vie quotidienne de tous les membres de cette ethnie. Il imbibe les cervelles depuis la petite enfance, si bien que les bourreaux n'éprouvent ni honte, ni remords à tuer, à voler, à torturer même des enfants, à les utiliser comme boucliers humains lors d'incessantes opérations de police, à expérimenter leurs nouveaux médicaments sur les prisonniers, à prélever en catimini des organes sur les cadavres provoqués des jeunes Palestiniens, à enterrer leurs déchets radioactifs sur des terres agricoles confisquées ou à contraindre les habitants d'une grande ville comme Hébron à vivre sous des grillages qui leur masquent le soleil, parce qu'ils sont recouverts des ordures jetées sur leurs têtes par une poignée de fanatiques qui se sont installés au cœur d'une grande ville palestinienne de plus de cent mille habitants, encouragés et protégés par des phalanges d'autres fanatiques en uniforme.
"Je n'arrive pas à imaginer la raison qui motive un bataillon de soldats sionistes armés jusqu'aux dents lorsqu'ils poursuivent un petit enfant, le jettent à terre, le battent, et l'abandonnent sur le bord de la route", se lamente le père d'un enfant de sept ans gravement blessé par la soldatesque de l'armée d'occupation. Ce père palestinien n'avait pas lu le Talmud !
Comprimé depuis deux millénaires dans les souterrains de cervelles remplies à ras bords de ratiocinations talmudiques, de rêves messianiques et d'un amour idéal pour la Dulcinée imaginaire d'une "terre promise" offerte par un personnage intergalactique, il s'est glissé habilement dans le puissant mouvement colonial qui, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe avait abouti à la formation des grands empires coloniaux européens. Les mythes politico-religieux de la religion issue des réformes d'Esdras sont alors sortis des boîtes crâniennes et ont explosé sous la forme d'un puissant mouvement nationaliste préparé depuis des lustres, en direction de la conquête de la terre mythique de leur texte théologique.
Un sionisme politique encore balbutiant, mais solidement arrimé à des racines religieuses dans lesquelles il puisait sa nourriture et sa justification, s'est installé par la violence sur la terre du peuple palestinien autochtone. Armé du fanatisme des zélotes, de l'activisme de puissantes organisations terroristes, encouragé et soutenu par la gigantesque puissance financière et politique d'une riche diaspora éparpillée depuis des siècles sur la planète entière - et notamment à Londres où les Rothschild règnent sur la City, puis aux États-Unis où la communauté juive fait la pluie et le beau temps - il s'est incrusté en Palestine où, au vu et au su du monde entier, il se livre impunément à un sociocide et à un génocide décomplexé de la population originaire.
2. La mort de Josias à Ar-Maggedo
Le règne de Josias, le grand initiateur d'une première rédaction du Deutéronome, se termina tragiquement : il fut tué à Megiddo en -609 par l'armée égyptienne commandée par le pharaon Nechao II auquel il voulait couper le passage à travers la Palestine. Son ancien allié venait de changer de camp et courait au secours des Assyriens menacés par l'empire montant les Babyloniens. Outre qu'elle signe momentanément la fin de sa réforme religieuse la mort du roi Josias fut interprétée comme un châtiment par les tenants des cultes locaux qu'il avait détruits. Le secours du Pharaon Nechao II sera insuffisant et Babylone vaincra à la fois l'Assyrie et l'Égypte.
Le Temple fut mis à sac et son trésor prit également le chemin de Babylone. Le royaume de Juda devint alors la province perse de Yehoud selon la terminologie araméenne et les Judéens devinrent les Yehoudim, les Juifs.
La défaite et la blessure mortelle du roi Josias aux gorges de Megiddo contre Néchao II fit l'effet d'un coup de tonnerre dévastateur dans le petit royaume de Juda. Elle fut ressentie comme une catastrophe si incompréhensible qu'elle est symboliquement passée à la postérité sous la dénomination araméenne d'Armageddon (Ar-Megiddo, Ar-Mageddo, la montagne de Megiddo).
Sept siècles plus tard, le souvenir de cette légendaire bataille, synonyme de cataclysme militaro-théologique cosmique se retrouve dans le texte de l'Apocalypse des Évangiles chrétiens :
"Puis le sixième Ange versa sa fiole sur le grand fleuve d'Euphrate, et l'eau de ce [fleuve] tarit, afin que la voie des Rois de devers le soleil levant fût ouverte. Et je vis sortir de la gueule du dragon, et de la gueule de la bête, et de la bouche du faux prophète, trois esprits immondes, semblables à des grenouilles ; car ce sont des esprits diaboliques, faisant des prodiges, et qui s'en vont vers les Rois de la terre et du monde universel, pour les assembler pour le combat de ce grand jour du Dieu tout-puissant. Voici, je viens comme le larron ; bienheureux est celui qui veille, et qui garde ses vêtements, afin de ne marcher point nu, et qu'on ne voie point sa honte. Et il les assembla au lieu qui est appelé en hébreu Armageddon". (Apocalypse, 16, 16)
Ce roi qui avait tant fait pour imposer le culte national de ce dieu jusqu'à en avoir fait le nouveau suzerain du royaume, considérait qu'il avait été lâché par lui au milieu de la bataille ! En effet, Josias avait conclu une alliance personnelle avec son dieu et entraîné le peuple à sa suite - "Le roi conclut devant le Seigneur l'alliance qui oblige à garder ses commandements. (...) Tout le peuple s'engagea dans l'alliance". (2 Rois, 23, 1-3) - bien que le Deutéronome attribue l'origine de cette alliance à Moïse selon le procédé classique de pseudépigraphie déjà rencontré dans des chapitres précédents.
La défaite de l'armée de Josias fut considérée par tous les habitants de l'Israël de l'époque comme étant avant tout la défaite du dieu Jahvé. Ainsi donc ce dieu était moins puissant que les dieux égyptiens !
À la suite du désastre de Megiddo, la population en conclut que l'abandon des dieux locaux avait été une erreur, si bien que sous les règnes brouillons et éphémères des trois fils de Josias les cultes locaux - et donc le polythéisme - revinrent en force.
Le Royaume de Juda devint pour une courte période un protectorat égyptien. Pendant ce temps, battu par le Babylonien Nabuchodonosor en -605 avant notre ère à la suite d'un nouveau renversement des alliances, le Pharaon Nechao II se replia définitivement sur son royaume, laissant le champ libre à la puissance montante de Babylone.
Cependant, un parti égyptien demeurait actif à l'intérieur de Juda et des petites principautés environnantes. Il incita les fils de Josias, des roitelets incapables, à la révolte contre la nouvelle puissance, si bien que Nabuchodonosor décida de réduire une fois pour toutes les troubles qui agitaient les marches de son empire. Il assiégea et prit la ville de Jérusalem en l'an -597 avant notre ère.
Le Temple fut mis à sac et son trésor prit le chemin de Babylone. Une déportation s'ensuivit. Ce fut la seconde déportation d'Hébreux hors de leur territoire, mais la première que mentionnent les textes bibliques, puisque la première déportation d'Hébreux vers la Mésopotamie assyrienne concernait le royaume rival et honni Israël, c'est-à-dire l'actuelle province de Samarie.
La déportation de -597 ne toucha que la famille royale, les hauts fonctionnaires et les artisans spécialistes des métaux dont le nouvel empire avait un impérieux besoin pour équiper son armée.
Dix ans plus tard, en -587 avant notre ère, le troisième fils de Josias, plus présomptueux encore que les deux précédents et trop sensible aux promesses de soutien des Égyptiens, prit la tête d'une nouvelle révolte contre Babylone. Du coup, la riposte de Nabuchodonosor ne se fit pas attendre. Elle fut violente et radicale : le roi fut exécuté, le temple et les murailles de Jérusalem furent détruits, la ville fut entièrement ravagée et une partie assez importante de la population - notamment toute l'élite religieuse et tous les artisans - fut déportée et quasiment réduite en esclavage en Babylonie et astreinte à de lourds travaux de construction à la gloire de l'empereur.
Une petite proportion des habitants de Juda se réfugia en Égypte, protégée par le Pharaon Apriès, le petit fils de Néchao II, le vainqueur de Josias. Elle rejoignit une immigration volontaire déjà importante qui s'y était installée.
On retrouvera une importante communauté juive très active au moment où l'Égypte et tout le Moyen Orient seront conquis par Alexandre le Grand (-356-323). Plus tard encore, soixante-douze sages juifs - chiffre arrondi à soixante-dix et connus sous le nom de Septante - traduisirent les cinq Livres de la Thora en grec, à la demande du roi Ptolémée II Philadelphe (-285-246 avant notre ère).
"On raconte que cinq anciens traduisirent la Torah en grec pour le roi Ptolémée, et ce jour fut aussi grave pour Israël que le jour du veau d'or, car la Torah ne put être traduite convenablement. On raconte également que le roi Ptolémée rassembla 72 anciens, il les plaça dans 72 maisons, sans leur révéler l'objet de ce rassemblement. Il vint voir chacun et leur dit :"Écrivez-moi la Torah de Moïse, votre maître, (en grec)". L'Omniprésent inspira chacun, et ils traduisirent de la même manière". (Talmud, Traité Scribes chap.1, lois 7)
Mais même durant les pires déportations, une partie de la population réussit toujours à s'accrocher à son lopin. Il en est ainsi aujourd'hui des Palestiniens appelés "Arabes israéliens" par les immigrants principalement européens. Tels les crabes de l'île de Clipperton, elle résiste contre vents et marées à l'intérieur même des frontières d'un Israël violemment hostile et qui multiplie contre eux brimades et lois discriminatoires d'un racisme primaire et vulgaire. En dépit des massacres répétés de villages entiers au début de l'établissement du nouvel État, de la féroce purification ethnique dont ils continuent d'être l'objet, des innombrables assassinats, des emprisonnements administratifs sans jugement, des arrestations, des tortures dans les prisons et des vicieuses brimades quotidiennes de toutes nature qu'ils subissent, des habitants originels continuent de survivre dans leurs maisons et dans leurs villages.
Il en fut également ainsi des Judéens les plus pauvres et les moins qualifiés de l'Antiquité qui ne présentaient aucun intérêt pour Nabuchodonosor et qui étaient tout simplement demeurés sur place. Les Palestiniens d'aujourd'hui sont logiquement les descendants, convertis à un autre Dieu, des paysans et des petites gens de l'antique Royaume de Juda, qui ayant échappé aux déportations n'ont jamais bougé de leur lopin.
Le statut matériel et moral de cette population dans un pays ravagé, privé de ses élites, de ses artisans, de ses guides religieux, fut misérable sous administration babylonienne directe. Il n'y avait plus ni temple, ni prêtres, ni sacrifices, ni aucune autre autorité morale et politique capable d'encadrer le peuple.
Plus que toute autre réalité humaine, la politique a horreur du vide, si bien que des immigrants originaires des Étaticules voisins vinrent rapidement occuper la place laissée vacante par les déportés et se mélangèrent à la population autochtone. Les mariages mixtes furent nombreux. Le culte de Jahvé, sans disparaître totalement, fut largement modifié et prit place à côté des cultes pratiqués par les nouveaux venus.
3. Les Judéens à Babylone
Séduits par la richesse et la beauté de leur terre d'exil, les Judéens exilés des deux déportations s'acclimatèrent d'autant mieux à leur nouvelle condition qu'assez rapidement leur statut s'allégea considérablement. Il faut garder présent à l'esprit que c'est l'élite et non le peuple de base, qui a été déplacée et que sa capacité d'adaptation et d'organisation est bien supérieure. On trouve en effet très rapidement des noms juifs dans de grandes entreprises commerciales et même à des postes de responsabilité politique.
Les merveilles des palais royaux, la splendeur des temples dédiés à Mardouk et aux dieux cosmiques babyloniens, l'aménagement ingénieux des rives de l'Euphrate par la construction d'un promontoire en briques afin de briser la force du courant et de contraindre le fleuve à faire un coude, ont émerveillé les voyageurs de l'époque et pétrifié d'admiration les exilés originaires d'une petite principauté pauvre et rustique. Un pont en briques, le seul pont en dur du Moyen Orient, reliait les deux rives et la réputation des célèbres "jardins suspendus" est demeurée dans l'imaginaire mythologique des peuples de l'antiquité comme l'une des sept merveilles du monde.
De nombreux exilés des déportations de -597 et de -587, séduits par la richesse et la vie brillante de Babylone s'assimilèrent purement et simplement. Un autre groupe continuait à vivre dans la nostalgie du passé et se regroupa autour d'un roi Joiakîn, le survivant de la première déportation, que les Chaldéens reconnaissaient comme "roi de Juda".
La frange des exilés qui évitait de se mélanger aux populations autochtones constitua très rapidement un noyau hermétique. Ils se mariaient entre eux et respectaient tous les préceptes religieux qui ne dépendaient pas du temple, comme le sabbat, la circoncision ou les lois alimentaires. Ils jouirent assez rapidement d'une autonomie suffisante pour réorganiser un culte qui donna naissance à ce qui devint la Synagogue. En effet, le culte ancien reposait sur les sacrifices d'animaux qui ne pouvaient s'opérer que par la main du grand prêtre dans le temple de Jérusalem. Or, le temple était en ruines.
4. L'ascension de Cyrus
Un guerrier et un souverain habile a conquis l'empire babylonien avec une aisance déconcertante. Il faut dire que les inaptes successeurs de Nabuchodonosor avaient grandement facilité la tâche du grand Cyrus en s'aliénant la caste sacerdotale du dieu local, Mardouk, auquel ils avaient préféré Sin, le dieu de la lune. Quelques trahisons de gouverneurs de province ont fait le reste, si bien qu'après avoir écrasé l'armée babylonienne en -539, le souverain perse entra dans Babylone en libérateur, acclamé par la foule, accompagné du clergé du dieu Mardouk rétabli dans son temple.
Les cultes traditionnels babyloniens de Baal, de Mardouk et de Nabo furent officiellement rétablis.
Autant l'unité du contenu des cerveaux était indispensable au gouvernement d'une petite province, comme ce fut le cas lors de la réforme religieuse du roi Josias en Judée, autant la coexistence de peuples divers dans le plus vaste empire qui ait jamais existé à l'époque - et dont les Iraniens sont les descendants directs - ne pouvait reposer que sur le respect des particularismes religieux et administratifs des provinces conquises.
C'est ce sage principe que Cyrus a su appliquer avec intelligence et qui lui a concilié la bienveillance des tout puissants clergés locaux en Babylonie. Ce sont ses qualités personnelles qui lui ont permis de gérer un monde diversifié et de léguer à ses successeurs un empire apaisé.
La légende d'un souverain magnanime, généreux, intelligent, fin stratège et homme politique avisé s'était propagée comme une traînée de poudre dans tout le Moyen Orient de l'époque. On en trouve la trace dans La Cyropédie de Xénophon ou le Dialogue sur les Lois de Platon ; et le grand conquérant macédonien, Alexandre le Grand, qui, deux siècles plus tard, écrasa ce même empire perse, fit restaurer sa tombe laissée à l'abandon à Pasargades, et pillée.
Si l'on se réfère aux récits bibliques, notamment Isaïe 44.23-45.8 ; Esdras 1.1-6, 6.1-5 ; 2 Chronique 36.22-23, le conquérant perse aurait été rien de moins que le messager de Jahvé. C'était le Dieu Jahvé qui avait pris Cyrus par la main et l'avait conduit selon sa volonté. C'était uniquement afin d'en faire le libérateur des Jehoudim exilés en Babylonie que le dieu de Juda avait aidé le conquérant perse dans ses conquêtes :
"Ainsi parle l'Éternel à son oint, à Cyrus, qu'il tient par la main, pour terrasser les nations devant lui, et pour relâcher la ceinture des rois, pour lui ouvrir les portes, afin qu'elles ne soient plus fermées ; je marcherai devant toi, j'aplanirai les chemins montueux, je romprai les portes d'airain, et je briserai les verrous de fer". Is, 45,1
Ce verset constitue un bel exemple de la poétique hébraïque, qui se caractérise par la répétition prosodique de tous les arguments, dans laquelle on redit deux fois la même chose sous une forme un peu différente ou avec des synonymes, ce qui crée l'effet de balancement rythmique commun à de nombreux textes bibliques :
"terrasser les nations"... et... "relâcher la ceinture des rois" "ouvrir les portes"... et... "afin qu'elles ne soient pas fermées" "je romprai les portes d'airain"... et... "je briserai les verrous de fer".
C'est dans le même tempo poético-prophétique que le scribe Esdras (Ezra) présente un tableau qui semble particulièrement explicite quant aux faveurs accordées par Cyrus aux exilés juifs :
"Or la première année de Cyrus, roi de Perse, (...) Jahvé éveilla l'esprit de Cyrus, roi de Perse, qui fit proclamer et même afficher dans tout son royaume. Ainsi parle Cyrus, roi de Perse : Jahvé, le Dieu du ciel, m'a remis tous les royaumes de la terre, c'est lui qui m'a chargé de lui bâtir un Temple à Jérusalem, en Juda. Quiconque, parmi vous, fait partie de tout son peuple, que son Dieu soit avec lui ! Qu'il monte à Jérusalem, en Juda, et bâtisse le Temple de Yahvé, le Dieu d'Israël c'est le Dieu qui est à Jérusalem. Qu'à tous les rescapés, partout, la population des lieux où ils résident apporte une aide en argent, en or, en équipement et en montures, en même temps que des offrandes de dévotion pour le Temple de Dieu qui est à Jérusalem". (Esdras, 1,1-5)
Les Israéliens qui se prétendent les héritiers des Judéens devraient donc être reconnaissants aux Iraniens puisque, par une de ces ironies dont l'histoire a le secret, le judaïsme existe aujourd'hui grâce à la générosité de l'empire perse, l'ancien nom de l'Iran actuel, le pays démonisé jour après jour par les ingrats qui se proclament les co-religionnaires des Judéens alors qu'ils rêvent aujourd'hui de réduire cette ancienne civilisation à un tas de ruines et d'en vitrifier les habitants - à l'instar de ce qui a été réalisé avec un si éclatant succès en Irak.
Car c'est sous la domination des Perses - qui arrivent avec leur propre religion, le mazdéisme, un livre saint, l'Avesta, et leur prophète, Zoroastre - que les Yehoudim exilés qui le souhaitaient purent regagner leurs anciennes pénates.
En effet, le royaume de Juda était devenu la province perse de Yehoud selon la terminologie araméenne et les Judéens Hébreux devinrent les Yehoudim.
5. L'édit de Cyrus
À l'instar des récits romancés du Deutéronome concernant l'empereur Cyrus, les textes d'Esdras ont longtemps été considérés comme historiques. Or, en 1879 fut découvert et déchiffré le plus célèbre texte en langue akkadienne cunéiforme gravé sur un cylindre d'argile et attribué à Cyrus le Grand. Grâce à un efficace lobbying de l'ancien Shah Pahlavi, l'ONU avait même diffusé, en 1971, une traduction du texte connu aujourd'hui sous le nom d'Édit de Cyrus dans les langues officielles de l'institution.
Or, il s'agissait d'une version sinon complètement falsifiée, du moins suffisamment biaisée et romancée afin de faire coller autant que faire se pouvait le véritable Édit tel qu'il figure sur le cylindre d'argile, avec la version biblique et pour donner du royaume du dernier Shah d'Iran l'image d'une nation enracinée dans un passé modèle et de guide de la civilisation depuis la plus haute antiquité, et cela précisément au moment de la grandiose célébration du 2500e anniversaire de la dynastie Achéménide à laquelle le souverain iranien s'identifiait.
Si l'on en croit l'ONU, Cyrus était censé avoir rédigé la "première charte des droits de l'homme" dans laquelle il proclamait la "liberté de religion" dans l'ensemble de son empire et "interdisait l'esclavage", pourtant universellement admis dans l'antiquité, y compris en Perse.
La véritable traduction est quelque peu différente et infiniment plus sobre, plus vague et plus conforme à ce qu'on connaît des mentalités de l'époque. Il s'agit d'un décret royal classique, semblable à ceux que tous les souverains rédigeaient au début de leur règne.
Il est dit dans la traduction anglaise considérée comme la plus fiable du verset 32 :
"[I returned the images of the Gods, who had resided there i.e., in Babylon], to their places and I let them dwell in eternal abodes. I gathered all their inhabitants and returned to them their dwellings".
Voici le verset 32 dans sa totalité en français :
"De Babylone à Aššur et de Suse, Agade, Ešnunna, Zamban, Me-Turnu, Der, aussi loin que la région de Gutium, dans les centres sacrés de l'autre côté du Tigre, dont les sanctuaires ont été abandonnés depuis longtemps, j'ai renvoyé en leur lieu d'origine les représentations des Dieux, qui ont résidé ici [à Babylone] et je leur ai permis de retrouver leurs demeures éternelles. J'ai rassemblé tous les habitants et je les ai autorisés à retourner dans leurs maisons. De plus, sur l'ordre de Marduk, le grand Seigneur, j'ai rétabli dans leurs habitations, dans des demeures agréables, les Dieux de Sumer et d'Akkad, que Nabonide [le roi babylonien vaincu] avait apportés à Babylone, provoquant la colère du Seigneur des dieux [le Dieu babylonien Mardouk]".
Ni les Yehoudim, ni le dieu Jahvé ne sont aucunement mentionnés dans cet édit. Cette petite communauté noyée au milieu des nombreux autres peuples du vaste empire perse, originaire d'une province marginale, et adorant, comme tous les autres peuples, son dieu particulier, n'étaient pas suffisamment importante pour figurer dans un édit royal perse inaugural. Les Jehoidim sont simplement compris dans la masse des "habitants" étrangers autorisés à retourner dans leur province au même titre que toutes les autres ethnies qui le souhaitaient.
Cyrus n'a ni aboli l'esclavage, ni prôné la liberté religieuse. Ainsi, le seul culte autorisé à Babylone était celui de Mardouk, dieu national de la province. La projection d'une grille idéologique moderne fait dire aux textes le contraire de ce qui est écrit.
Le premier empire perse était multiculturel tout en ayant une religion exclusive, mais à vocation universelle - la religion Zoroastrienne. De son "Dieu Lumière", Ahura Mazda, Zoroastre était le prophète et les Perses étaient son "peuple élu". C'est pourquoi son message n'était pas accessible dans sa plénitude aux étrangers. Bien que Cyrus fût persuadé que son Dieu était supérieur aux autres Dieux, il lui aurait semblé inconcevable de l'imposer à d'autres peuples qu'il jugeait inaptes à le recevoir. Ainsi plusieurs Dieux, chacun se proclamant "universel", pouvaient coexister simultanément. Nietzsche a redonné à Zoroastre une existence "nietzschéenne" dans son Ainsi parlait Zarathoustra.
Les Judéens exilés ont été profondément impressionnés par la religion Zoroastrienne et ils s'en sont inspirés dans leur manière de concevoir et d'approfondir leur propre divinité. En effet, le Dieu exclusivement tribal est devenu à cette époque le créateur du monde tel qu'il est présenté dans la Genèse et d'importantes parties des textes des prophètes de l'époque ont été écrites ou révisées après avoir subi l'influence du zoroastrisme. Ainsi, les quatre premiers livres de la Thora furent rédigés à Babylone, puis à Suse, où beaucoup de Judéens, notamment les plus riches et les plus influents, avaient suivi la cour lorsque cette ville est devenue la capitale de l'empire perse.
La lutte apocalyptique entre le Bien et le Mal (Dieu et le Démon), adoptée plus tard par le christianisme et l'islam trouve également sa source dans le zoroastrisme.
Cependant les Judéens ne sont pas allés jusqu'à ouvrir leur Dieu et leur religion à l'universalité telle qu'elle est comprise aujourd'hui à partir du christianisme et de l'islam. Conformément à leur mentalité à l'époque, Jahvé est demeuré le Dieu unique des Jehoudim et la création du monde à laquelle il aurait procédé a été réalisée à leur seul bénéfice.
Comme les Dieux étaient censés habiter dans leurs statues, ils étaient faits prisonniers en même temps que les populations. L'édit de Cyrus libère donc à la fois les hommes et les Dieux. Les exilés des autres nations sont retournés chez eux avec les statues de leurs dieux.
Les Judéens exilés n'avaient ni statues, ni images, il est donc possible que l'édit leur ait rendu le matériel cultuel du temple qui avait été confisqué comme butin de guerre, mais il s'agit d'une simple supposition de certains commentateurs, car le texte du cylindre n'en fait pas état.
Dans son ouvrage La Bible et l'invention de l'histoire, Mario Liverani confirme que la liste des bienfaits attribués à Cyrus sont une pure invention des rédacteurs du texte biblique et notamment d'Esdras :
"Deux siècles plus tard, on s'imagina que Cyrus avait promulgué immédiatement, dès la première année de son règne à Babylone, un édit permettant le retour des exilés et la reconstruction du temple de Jahvé. L'édit en question (dont Esdras 1,2-4 rapporte le texte) est certainement un faux". (Liverani op. cit. p. 342).
La tolérance de Cyrus à l'égard des grands Dieux étrangers peut, théologiquement parlant, sembler illogique tellement nous sommes enclins à projeter sur le passé notre jugement présent qui nous fait imaginer qu'un Dieu unique, réputé universel et vénéré comme le seul Dieu véritable ne pouvait être qu'exclusiviste et faire naître un comportement fanatique à l'encontre des adorateurs d'autres divinités locales. Mais outre que le conquérant perse était assez grand politique pour avoir compris qu'il était impossible pour les Persans d'imposer leur Dieu et leur religion aux peuples nombreux et divers d'un immense empire et qu'il était sage et de bonne administration de respecter les conventions sociales et religieuses des civilisations qui avaient été soumises.
Une situation similaire a existé en Angleterre, par exemple. L'immense empire britannique du temps de la pieuse reine Victoria n'a pas imposé le christianisme en Inde ou dans d'autres contrées colonisées. Il est même probable que les Anglais auraient trouvé "shocking" qu'un fils de Maharadja faisant ses études à Londres se convertisse à l'anglicanisme.
6. Le retour des exilés
Dans un premier temps, les exilés judéens ne se bousculèrent pas pour retourner en Judée. Il leur a fallu environ deux siècles pour s'y décider. Un grand nombre manquait si bien d'enthousiasme à l'idée de se retrouver dans un pays pauvre et dans une ville ravagée alors qu'ils s'étaient adaptés à une vie luxueuse à Babylone et que certains s'étaient même si considérablement enrichis qu'ils y renoncèrent définitivement.
Ceux qui sont demeurés en Perse sont donc à l'origine des communautés juives contemporaines d'Iran et de celles d'Irak qui vécurent en toute sécurité et prospérité dans cette région, avant que la destruction de la Mésopotamie par les hordes barbares américano-occidentales les ait poussés à l'émigration. Les juifs d'Iran, parfaitement intégrés et respectés par tous les gouvernements successifs, ont toujours refusé avec énergie les incitations financières alléchantes que l'État sioniste leur présentait afin de les encourager à émigrer en Palestine.
C'est parmi ces groupes délocalisés que s'est développé un judaïsme dématérialisé et détaché du mythe d'une "terre sacrée" concrète. Moins ils avaient l'intention de retourner en Judée, plus ils étaient fanatiquement attachés à une forme rigoriste et épurée de la religion et plus ils manifestaient un enthousiasme spectaculaire pour la restauration d'un État judaïque auquel ils contribuaient par de riches offrandes et de bruyants encouragements.
On retrouve le même phénomène aujourd'hui avec les riches mécènes des diverses "communautés" américaines et européennes, dont le flot financier irrigue grassement l'État sioniste et les colonies illégales en Cisjordanie occupée. Ce sont les mêmes qui cotisent généreusement aux campagnes organisées au nom du "confort du soldat israélien" dans tous les pays du monde afin de lui permettre d'attaquer "confortablement" les civils palestiniens ou les États voisins, pendant qu'eux-mêmes demeurent "confortablement" installés dans les "patries" d'adoption dans lesquelles ils prospèrent.
Quant au petit groupe qui prit le chemin du retour dès la première des trois vagues qui s'échelonnèrent sur près de deux siècles, il se heurta à l'hostilité des Judéens et des Samaritains qui étaient demeurés sur place et qui se considéraient les légitimes propriétaires de la terre sur laquelle ils vivaient, à l'instar des Palestiniens d'aujourd'hui face aux vagues d'immigrants européens, américains ou asiatiques.
"Le rapport entre"peuple"et"terre"posait inévitablement la question de savoir qui était l'occupant légitime de la terre, et à quel titre, humain ou divin, il l'occupait". (Liverani, op. cit. p. 347)
La Palestine d'aujourd'hui se trouve confrontée au même dilemme et au même conflit. Des colons issus de partout et de nulle part brandissent la Bible comme titre de "propriété divine" face à des paysans dont les ancêtres ont cultivé leurs terres depuis toujours et à des citadins qui ont bâti les villes et les villages de génération en génération depuis des millénaires. La différence avec la situation qui a existé dans la haute antiquité provient de ce la population originaire s'est majoritairement convertie à d'autres grandes religions - au christianisme et à l'islam.
D'éminents représentants du culte chrétien - mais non encore officiellement le Saint Siège - viennent de sortir d'un silence prudent de de plusieurs dizaines d'années pour déclarer au Vatican, lors d'un synode des évêques d'Orient qui s'est tenu à Rome en présence du pape Benoît XVI, samedi 23 octobre 2010, qu'"Israël ne peut pas s'appuyer sur le terme de Terre promise pour justifier un retour des juifs en Israël et l'expatriation des Palestiniens".
Et l'archevêque américain, Mgr Cyrille Salim Bustros a ajouté qu'Israël "ne peut pas s'appuyer sur la Bible pour justifier l'occupation", car la "Terre promise étant le royaume de Dieu", elle couvre la terre entière et qu'il n'existe donc pas de "peuple élu".
Voilà qui n'est pas du tout du goût des juifs les plus rigoristes, puisque, d'une manière quasiment concomittante, un rabin, Yatsaq Chabira, avait proclamé que, "conformément au rite juif authentique, la vie des Israéliens est plus précieuse que celle d'autres ennemis". Il leur est donc recommandé d'utiliser les Palestiniens comme boucliers humains dans toutes les opérations de l'armée, y compris de maintien de l'ordre, car "les juifs ont l'interdiction de mettre en danger leur vie".
L'armée "morale" n'a pas attendu le feu vert de ce rabbin. Cette pratique a toujours été banale et quotidienne depuis des lustres dans l'armée israélienne, y compris celle de kidnapper une toute petite écolière et de l'obliger à marcher devant la troupe. Mais depuis lors, cette armée a fait des progrès considérables dans son entreprise de déshumanisation des Palestiniens, considérés comme des insectes à écraser. Ce qu'ils firent avec succès durant les bouffées génocidaires répétées depuis leur débarquement en Palestine par armes et par famines officiellement organisé depuis 2024, 2025, 2026 et qui se poursuit avec le terrible génocide actuel dans le ghetto à ciel ouvert de Gaza.
L'actuelle guerre de conquête coloniale de la Palestine se double donc d'une guerre de religion.
C'est pourquoi les colons s'acharnent, partout où ils le peuvent, à détruire les traces de la présence millénaire des chrétiens et des musulmans sur la terre palestinienne. Ils effacent au bulldozer des villages entiers pour planter des forêts sur un terrain complètement nivelé. Plus de cinq cents villages ont été entièrement rasés. Ils dévastent des cimetières musulmans, vandalisent des mosquées, abattent des églises, coupent à la tronçonneuse les merveilleux oliviers centenaires et tels des termites grignotent des galeries sous la célèbre mosquée Al Aqsa de Jérusalem sous le prétexte de recherches archéologiques, mais surtout dans l'espoir de provoquer son écroulement, le tout sous l'œil goguenard de l'armée.
Ce sont donc bien les directives inspirées par une interprétation littérale de sa religion qui dictent à cet État son objectif politique et ses méthodes militaires. Quand un notable israélien, Avigdor Lieberman, ministre des Affaires étrangères affirmait qu'Israël obéit à une "autre loi" qu'à celle de l'ONU, il se situait dans la même problématique que celle des exilés du Ve siècle avant notre ère et depuis soixante-dix ans, le monde assiste pétrifié et comme tétanisé à la résurgence de la mentalité et de la forme de raisonnement des Jehoudim du temps de Nabuchodonosor et de Cyrus.
7. Le "peuple de la terre" face au "peuple du livre"
L'histoire bégaie : à l'époque, déjà, les exilés qui revinrent en Judée constituaient une populaire riche, fanatique, organisée et cultivée. Ils s'établirent principalement à Jérusalem et dans quelques villes et introduisirent en Palestine l'écriture araméenne en remplacement de l'écriture phénicienne utilisée précédemment, alors que ceux qui étaient restés en Judée et qui se dénommaient le "peuple de la terre" étaient "incultes, analphabètes, dispersés, sans chefs ; ils étaient pauvres et sans espérance, sans projet et sans Dieu". (Liverani, op. cit. p. 347).
Il est étonnant de voir comme les évènements de cette période de l'histoire de la Judée semblent, à plus de deux millénaires d'intervalle, une répétition de la situation actuelle en Palestine, à cette différence près que la société palestinienne du temps de l'empire ottoman était prospère, éclairée, instruite et que les croyants de diverses religions y vivaient en harmonie avant que le tsunami d'un afflux d'immigrants fanatiques vienne la ravager.
En effet, le "peuple de la terre" du temps des Judéens fut très rapidement considéré comme l'ennemi de l'intérieur, celui qui entravait la restauration d'une religion yahviste pure et dure conçue et mise au point en Babylonie, puis en Perse. Mais l'expérience de l'exil avait métamorphosé la société, donc la psychologie des Judéens. Bien que devenue le modeste district d'une satrapie de l'empire perse - et précisément à cause de la perte de toute autonomie politique - la Judée s'était repliée sur des frontières religieuses strictes et un patriotisme lié aux rites et aux règles. Le culte fut le ciment du groupe et le temple de Jérusalem, sa capitale.
En même temps, le contact avec une civilisation brillante avait incité de nombreux juifs à s'expatrier et à suivre successivement les conquérants perses, puis grecs et romains ; et c'est à partir de cette date et de l'expérience de l'exil qu'une société autrefois sédentaire, principalement composée d'agriculteurs et de fonctionnaires du temple et du palais, comme ce fut le cas du temps de Josias et de Sédécias, subit parmi ses élites la mue radicale qui en fit la société éclatée dans le monde entier que nous connaissons aujourd'hui.
En effet c'est à partir de l'expérience de l'exil en Babylonie que des Jehoudim en grand nombre, ayant découvert les possibilités d'enrichissement offertes par des activités commerciales dans des sociétés plus riches et plus avancées que celle de la petite province de Judée, se répandirent dans les grands centres urbains du bassin de la Méditerranée pour y constituer une puissante diaspora d'abord volontaire puis alimentée par des habitants de Jérusalem chassés lors de la destruction de la ville et du temple par les armées romaines de Titus en 70.
Les émigrants s'adonnèrent alors à l'activité plus lucrative du commerce et du prêt à intérêt, comme il est décrit dans l'ouvrage de Jacques Attali, Les Juifs, le monde et l'argent. Mais les Romains n'ont évidemment pas vidé la totalité de la province de ses habitants, si bien que ce sont les mêmes couches sociales pauvres d'agriculteurs, de petites gens et de citadins des bourgades de province, qui demeurèrent sur place aussi bien en l'an 70 qu'en -598 et en -589. En effet, les paysans sont par nature les humains les plus sédentaires de tout l'univers. Ils sont donc, au sens propre une "annexe physique de la terre". Ces paysans judéens étaient d'ailleurs aussi méprisés par les riches Jehoudims revenus de leur exil babylonien que le sont les Palestiniens, leurs descendants, par les nouveaux immigrants européens.
Mais durant les soixante-dix ans d'absence totale de l'élite des Jehoudim en Babylonie, c'est-à-dire durant trois générations, le rapport des forces à l'intérieur de la province s'était inversé et la Samarie avait retrouvé un rôle prééminent. Son gouverneur s'est donc opposé avec vigueur à la restauration du temple de Jérusalem qui ne sera achevée que dix-sept ans après le retour des premiers exilés. Un temple rival, déclaré hérétique par les prêtres de Jérusalem sera d'ailleurs construit en Samarie sur le Mont Garizim. De plus, les conflits au sujet de la propriété des terres entre les anciens et les nouveaux propriétaires furent innombrables dès le début.
La rupture entre les exilés revenus en Judée et la population demeurée sur place ira en s'exacerbant et éclatera avec violence sous l'influence de deux personnages-clés, dont le rôle fut déterminant dans l'histoire politique et religieuse des Judéens de l'époque. Ses effets continuent à se faire sentir dans la politique de l'actuel État israélien. C'est à cette époque-là que l'identité religieuse et politique de ce groupe humain a acquis la structure mentale et l'identité qui ne s'effacèrent plus jamais. C'est avec cette identité-là qu'un nouvel acteur de l'histoire a débarqué sur la scène du monde au XXe siècle après une hibernation de près de deux millénaires dans les steppes de Russie, les montagnes de l'Atlas, les villes et les plaines d'Europe.
8. La purification ethnique
Esdras fut cet acteur majeur du judaïsme post exilique.
Il se pressa lentement et n'arriva en Judée qu'en -458 avant notre ère, soit quatre-vingts ans après le retour du premier groupe d'exilés. Bien qu'il fût un descendant d'un grand prêtre sacrificateur du temps de Josias, ce délai prouve que sa famille et lui-même se sont hâtés le plus lentement possible avant de programmer leur retour.
À son arrivée à Jérusalem, il était porteur de deux documents importants : un texte religieux connu sous le nom de "Thora de Moïse" et une lettre de l'empereur perse de l'époque, Artaxerxès II, qui lui reconnaissait un pouvoir politique absolu en Judée.
Le zèle et la piété enflammée d'Esdras étaient en effet devenus célèbres en Babylonie parmi ses co-religionnaires. Les riches Judéens exilés qui ne s'étaient pas assimilés à la société environnante formaient un groupe homogène, une sorte de colonie close sur elle-même ; ils se mariaient entre eux et respectaient scrupuleusement le sabbat, les rites, les fêtes et toutes les lois alimentaires et vestimentaires de leur terre d'origine comme il est dit ci-dessus. Mais leur patriotisme religieux n'allait pas jusqu'à se précipiter en Judée et à sacrifier une situation lucrative en Perse.
De même les riches milliardaires de l'AIPAC newyorkais et financiers de la City de Londres qui financent grassement le nouvel État n'ont pas la moindre envie de vivre en Palestine.
Néanmoins certains n'hésitaient pas à effectuer des pèlerinages à Jérusalem chargés de dons destinés à la fois à conforter leur foi, à aider matériellement à rebâtir un temple et à se faire en retour les porteurs des doléances à l'encontre de l'administration perse sur place, tout en se donnant bonne conscience de continuer à vivre luxueusement au milieu d'une nation prospère, si bien que des relations à la fois de soutien financier et d'influence politique s'établirent entre la province de Judée et de riches mécènes restés en Babylonie.
On voit qu'il y aurait peu de choses à changer afin pour faire coïncider le tableau ci-dessus avec la situation actuellement en vigueur aux États-Unis et dans une mesure à peine moindre, en Europe, notamment en Angleterre et en France. Les riches donateurs à l'intérieur des innombrables groupes de pression maintiennent de puissants liens financiers avec la patrie de leur cœur. Ils fonctionnent toujours sur le modèle de la diaspora babylonienne et sont les principaux soutiens de la colonisation en Cisjordanie.
Esdras était devenu une autorité religieuse à la fois respectée et redoutée, si bien qu'il parvint à convaincre mille six cents riches compagnons de se joindre à lui lors de son voyage de retour. Secrétaire du roi Artaxerxès II, il avait réussi non seulement à obtenir une délégation de pouvoir impériale, mais également des sauf-conduits pour les satrapes et les gouverneurs des provinces traversées, si bien que son voyage présentait tous les caractères d'un déplacement officiel.
De plus, le document précisait qu'il était chargé, en tant qu'envoyé de l'empereur en Judée, "d'enseigner et d'imposer la loi du Dieu qui est décrite dans le document qui se trouve entre vos mains". Ce pouvoir allait jusqu'au pouvoir d'imposer aux récalcitrants des amendes, des peines d'emprisonnement et même de prononcer des sentences de mort.
Qu'en était-il du fameux "Livre des lois du Dieu" évoqué dans le décret d'Artaxerxès II et dont Esdras était porteur ? Le livre qu'Esdras apportait de Babylone en Judée était la totalité de la Thora, à savoir les cinq livres connus sous le nom de Livres de Moïse : Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome.
Personne n'est réellement en mesure de dire comment Esdras aurait réalisé seul en Babylonie cette synthèse de la foi des croyants au dieu Jahvé et comment fut modifié le texte du Deutéronome rédigé deux siècles auparavant du temps du roi Josias. Je laisse aux biblistes le soin de démêler les sources et les inspirateurs de ces textes. L'important sur le plan politique fut que la Thora dite "de Moïse", fut sinon totalement rédigée, du moins compilée et assemblée par le scribe Esdras à partir de diverses sources comme en témoignent les contradictions ou les doublons qui continuent de figurer dans les textes.
Avec l'appui de l'empereur Artaxerxès II, cette Thora dite de Moïse fut proclamée la loi officielle de la province de Judée, celle que "Jahvé, le dieu d'Israël, a donnée à son peuple" dixit Esdras 7,6.
Dans le récit qui figure actuellement dans le Livre dit d'Esdras, il est clair que c'est la délégation de pouvoir d'Artaxerxès qui été baptisée "Édit de Cyrus" et que le scribe l'a opportunément attribuée au grand empereur perse Cyrus afin de lui conférer le prestige attaché à cet empereur célèbre dans tout le monde antique, et cela en vertu de la méthode classique de pseudépigraphie utilisée dans la quasi-totalité des textes bibliques.
Comme la province de Juda n'est plus jamais devenue un État indépendant et que la royauté a été abolie, c'est autour du temple - qui venait péniblement d'être reconstruit - que s'organisa le culte rénové du Dieu Jahvé et que le premier prêtre du temple prit le titre de Grand Prêtre. Imitant Esdras, il s'arrogera à l'avenir sur l'ensemble de la communauté, des pouvoirs religieux et civils considérables.
Comme juge suprême, il pouvait prononcer des sentences de mort contre les contrevenants à la loi juive, mais sans le pouvoir de les faire exécute r- ce pouvoir était réservé au représentant du pouvoir politique qui fut successivement perse, grec puis romain. Ainsi, c'est au nom d'une sentence de ce genre que le sanhédrin - tribunal composé de prêtres du temple - présidé par le grand prêtre Caïphe, exigea du Préfet romain de Juda, Ponce Pilate, de faire procéder à la mise à mort de Jésus-Christ, déclaré coupable de blasphème, selon la méthode en usage à l'époque pour ce genre de délit : la crucifixion.
Je reviendrai sur les conditions de cet épisode qui concerne particulièrement le christianisme.
9. Le zèle d'Esdras en Judée
L'arrivée de caravane conduite par Esdras, chargée de riches présents et munie de la recommandation impériale, produisit une grosse sensation à Jérusalem. Immédiatement furent déférées à sa justice les dénonciations, par les rigoristes, des mésalliances contractées par des Judéens avec les peuples voisins, notamment avec les Moabites et les Ammonites. Le mélange de la "race sainte" des Israélites avec des étrangers était à ses yeux une abomination impardonnable, le crime racial absolu qui polluait d'autant plus gravement la terre de Jahvé qu'il s'accompagnait d'un retour à un polythéisme larvé.
Esdras, excellent comédien, se livre alors sur le parvis du temple à une scène grandiloquente magistrale, destinée à frapper les imaginations - il pleure, déchire ses vêtements, s'arrache les cheveux, confesse les péchés du peuple d'une voix forte. La contagion gagne la foule.
Profitant de cette émotion universelle il fait approuver par toute la communauté l'engagement d'épurer les couples mixtes de toute la province de Juda, c'est-à-dire d'en chasser les épouses étrangères ainsi que leurs enfants, même si elles s'étaient converties au judaïsme, car aux yeux de la doctrine juive, elles demeuraient impures. (Esdras, 5, 88-92)
L'exécution de la sentence de la première épuration ethnique radicale à laquelle se sont livrés les adorateurs de Jahvé sous la poigne de fer d'Esdras était assortie de sanctions draconiennes si elle n'était pas exécutée dans les trois jours : confiscation de tous les biens du contrevenant et exclusion de la communauté, autrement dit un bannissement qui équivalait à une mort sociale. Des sortes d'inquisiteurs parcouraient la province afin de débusquer tous les couples mixtes.
Le zèle d'Esdras n'était pas du goût de tous. De nombreux juifs refusèrent de répudier leurs femmes et de se séparer de leurs enfants. Les Samaritains, considérés comme insuffisamment "d'ascendance juive pure" furent chassés de Jérusalem et se révoltèrent. Des émeutes s'ensuivirent. Jérusalem fut de nouveau mise à sac, mais cette fois, par une révolte intérieure. Les portes de la ville furent brûlées, les remparts éventrés.
10. Intervention musclée de Néhémie
De même de Benjamin Netanyahou se précipite régulièrement à Washington ou en Europe afin d'activer les puissants réseaux israéliens à l'étranger, des notables jérusalémites se ruèrent à Suse, la capitale de l'empire perse de l''époque, où ils avaient un homme à eux, bien placé à la cour d'Artaxerxès. Ils convainquirent Néhémie, un favori du roi qui, grâce à sa fonction d'échanson, avait des entrées directes auprès du souverain, de soutenir leur cause. Néhémie obtint non seulement d'être nommé gouverneur de la province de Judée, mais se vit gratifié d'une escorte à cheval et de riches présents.
En gestionnaire scrupuleux, intègre et désintéressé, il rétablit l'ordre dans la capitale, finança sur ses deniers la reconstruction des murs, fit achever les réparations du temple, invita des provinciaux à venir repeupler la capitale. Mais il n'en demeurait pas moins un religieux de la même trempe qu'Esdras.
C'est à ce moment-là que la théologie la plus rigoriste prit le dessus sur les qualités du gestionnaire. En effet, imitant son collègue Esdras, il se livra à une épuration féroce des candidats au séjour dans la "ville sainte", examina les filiations une et une et écarta tous ceux qui étaient nés de couples mixtes ou qui ne pouvaient présenter un arbre généalogique irréfutable, y compris quelques prêtres du temple dont l'arbre généalogique n'était pas parfaitement cachère à ses yeux.
Benjamin Netanyahou et C° qui rêvent d'expulser 20% de la population jugée impure du territoire qu'ils se sont approprié, se situent dans la postérité directe des deux personnages-pivots de la religion du dieu Jahvé.
11. Racialisation de la religion
Esdras avait tracé, au cinquième siècle avant notre ère, la voie d'une racialisation de la religion de Jahvé à laquelle les Jehoudim sont demeurés scrupuleusement fidèles depuis lors. Quand un rabbin peut, sans soulever la moindre indignation à l'intérieur du pays, clamer dans son prêche que "les Goyim ne sont nés que pour nous servir. Hors cela, ils n'ont aucune place dans ce monde - sauf pour servir le peuple d'Israël" (...) et qu'il continue de jubiler en ces termes : "Pourquoi a-t-on besoin des Gentils ? Ils vont travailler, ils vont labourer, ils vont récolter. Nous nous assiérons comme un effendi (un maître) pour manger. C'est pour ça que les Gentils ont été créés", on voit que les théories d'Esdras et de Néhémie fondées sur la séparation entre le "peuple saint" et la masse "impure" et contaminante qui barbotte autour de lui, sont toujours aussi vivantes dans les cervelles et qu'elles sont propagées aujourd'hui encore dans les prêches des synagogues. Voilà donc théorisée le plus clairement du monde la relation entre le maître et les esclaves.
Dans son ouvrage Sur la question juive, le théoricien du capitalisme, Karl Marx, juif lui-même et connaisseur de l'intérieur de la psychologie de ses anciens co-religionnaires et de leur idéologie, a pu écrire : "C'est l'humanité (les Chrétiens et les Juifs) qui doit s'émanciper du judaïsme".
Le sionisme a donc simplement ajouté la dimension politique du colonialisme à un arrière-monde religieux, fondé sur la biologie et un suprématisme racial ouvertement proclamé. Par leur récente décision, Les dirigeants actuels d'Israël jugent qu'ils sont maintenant assez puissants pour imposer au monde moderne l'acceptation officielle d'un État fondé sur la "judéité" dont personne ne sait au juste ce qu'elle signifie.
C'est pourquoi il est puéril de prétendre que le sionisme n'a rien à voir avec le judaïsme, bien que tout le judaïsme ne soit pas contenu dans le sionisme. Je laisse aux spécialistes des religions le soin d'effectuer le tri. Mon objectif politique, clairement affiché, consiste uniquement à mettre en évidence les points de la doctrine qui ont permis la dérive vers le sionisme pur et dur et sur lesquels cette idéologie continue de se fonder.
Mais, il demeure acquis, aujourd'hui encore, qu'à part de rares cas de conversions individuelles, très difficilement acceptées par un rabbinat plus que réticent, la doctrine raciale du scribe et du gouverneur de l'antiquité perse demeure la norme. Elle stipule que la judéité continue d'être officiellement transmise par la parturition. Le ventre de la mère juive est le réceptacle de la judéité. Il n'existe pas de mariage civil en Israël.
12. Les conséquences politiques des actions d'Esdras et de Néhémie
Néhémie et Esdras engagèrent la province de Judée, pourtant intégrée à la satrapie perse de Transeuphratène d'un empire multiculturel, dirigée par un satrape nommé par l'empereur, dans la voie ségrégationniste et ethno-purificatrice qui se manifeste de nouveau à grande échelle en Palestine. Alors qu'à l'époque de Josias, c'est sur l'ensemble de ce qui constituait "le peuple de la terre", par opposition aux fonctionnaires du palais et du temple, que reposait "l'alliance" de la nation avec son Dieu, lors du retour des exilés babyloniens, un basculement décisif se produisit qui, au fil du temps, prit la forme d'un séisme qui remodela la religion israélite et lui donna ses formes définitives. Les répliques de ce bouleversement se sont manifestées durant deux millénaires. La dernière d'entre elles, la plus meurtrière, se produisit en 1947. Depuis lors, la terre de Palestine n'a plus cessé de trembler et de saigner.
La masse pauvre et non éduquée de paysans judéens demeurés sur place depuis les origines, auxquels s'étaient ajoutés des Samaritains, des Ammonites, descendants des mouvements de populations du temps des Babyloniens et des immigrants d'autres provinces, fut considérée par les descendants des exilés perses "comme une sorte d'annexe physique de la terre, sans voix ni droit" (Liverani op. cit.). Cet ensemble à la fois uniforme par la pauvreté et composite par les origines continua d'être désigné sous le vocable de "peuples de la terre", mais la même expression, cette fois au pluriel, revêtait un tout autre sens.
En effet, ce terme prit rapidement une signification discriminante à l'égard d'une population jugée impure par le "peuple divin", parce susceptible de s'être mélangée avec des non-juifs. De plus, aux yeux des nouveaux-venus, les indigènes, bien que demeurés nominalement yahvistes, ne pratiquaient pas le judaïsme rigoureux qui venait d'être mis au point à Babylone, si bien que ces derniers les considérèrent rapidement comme des étrangers sur leurs propres terres, des "goyim", des intrus qui "occupaient des parties du territoire qui auraient dû être israélites". (Liverani, op. cit. p.349)
Quand le ministre des Affaires étrangères russophone Avigdor Lieberman, originaire de Moldavie et immigrant récent domicilié dans une colonie illégale de Cisjordanie, proposait de modifier les frontières d'Israël et de transférer les "arabes israéliens" ailleurs que sur les "parties du territoire qui auraient dû être israélites", ce n'est pas par hasard qu'il reprend mot à mot la formule énoncée il y a deux mille cinq cents ans par un scribe judéen nommé Esdras.
Le cerveau de M Lieberman, Netanyahou, Smotrich et celui de tous les sionistes d'hier et d'aujourd'hui, fonctionne exactement sur le même modèle que celui des descendants des exilés babyloniens du Ve siècle avant notre ère, parce que le béton idéologique coulé dans leurs neurones s'est tellement durci au fil des siècles qu'il a fini par transformer leur matière grise en un bloc indestructible, un bunker qui les rend inaccessibles à tout argument fondé sur une rationalité universelle et sur l'empathie pour autrui qui permettent une intégration sociale paisible.
Tous les sionistes sont nourris du lait de l'idéologie raciale née de la réforme d'Esdras et de Néhémie. Aussi, seule l'étude de la véritable histoire du peuple juif - et non l'histoire romancée de la Bible - permet-elle de comprendre le fonctionnement et les buts de l'actuel État israélien.
C'est pourquoi les sempiternels vieillards qui "négocient" depuis plus de trente ans au nom d'un peuple palestiniens dont la moitié a moins de quinze ans, sont victimes à la fois de leurs rhumatismes physiques et intellectuels, du désenchantement et du pessimisme de collaborateurs repus arrivés à la fin de leur vie. Définitivement tombés dans les tentations de la corruption, d'un clientélisme quasi maffieux et du lâche soulagement de ceux qui veulent jouir de l'opulence avant de finir sous terre, ils sont devenus les supplétifs des occupants et consacrent ce qui leur reste d'énergie à traquer les opposants pour le compte de leurs bailleurs de fonds américains et européens et ils n'hésitent pas à soumettre les résistants et même les simples manifestants, à la torture la plus féroce allant jusqu'à l'assassinat.
Mais plus que de tout le reste, ces collaborateurs de l'occupant sont les otages de leur sidérale ignorance. Incapables de comprendre le nœud politique de la question et la manière dont fonctionne la cervelle de leurs adversaires, ils se sont laissé piéger dans l'enclos marécageux de "discussions" sans fin.
Comme ils sont en position de faiblesse, plus ils bougent, plus ils s'enfoncent. Plus ils "négocient" plus ils perdent du terrain et de crédibilité et plus la situation des Palestiniens empire. "Connais ton adversaire" écrivait déjà le grand stratège chinois SUN TZU, au VIe siècle avant notre ère dans son célèbre Art de la guerre.
Conclusion
Dans le prochain chapitre, je montrerai comment le malthusianisme démographico-religieux a été contraint de s'adapter à la nouvelle catastrophe politique que fut la défaite militaire des juifs révoltés contre l'empire romain au premier siècle de notre ère ; et dans quelles circonstances le temple fut détruit une nouvelle fois. Une nouvelle fois la ville de Jérusalem fut rasée et vit ses murailles abattues.
Une partie de sa population, notamment de la ville de Jérusalem, fut emmenée en esclavage à Rome, une autre, fuyant la servitude, se répandit dans les bourgades environnantes, une petite proportion s'exila, rejoignant les nombreux émigrés déjà sur place depuis des dizaines d'années tout autour du bassin de la Méditerranée, de la mer Noire et jusqu'en Crimée...
Grâce au prosélytisme de ces émigrés des royaumes entiers et des tribus dans leur totalité se convertiront au judaïsme en Europe de l'Est et dans les régions du Maghreb. Depuis l'Espagne jusqu'à la péninsule de Crimée.
L'expérience politique et religieuse d'un "exil" d'un nouveau genre commençait, puisqu'elle devint majoritairement le fait de populations qui n'avaient jamais eu de lien concret avec la Judée et pour lesquelles "Jérusalem" était un lieu mythique.
Bibliographie
• Mario Liverani, La Bible et l'invention de l'histoire, 2003, trad. Ed. Bayard 2008
• Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman, La Bible dévoilée. Les nouvelles révélations de l'archéologie, 2001, trad. Ed. Bayard 2002
• Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman, Les rois sacrés de la Bible, trad. Ed. Bayard 2006
• Ernest Renan, Histoire du peuple d'Israël, 5 tomes, Calmann-Lévy 1887
• Douglas Reed, La Controverse de Sion
• Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé, Fayard 2008, coll. Champs Flammarion 2010
• Avraham Burg, Vaincre Hitler : Pour un judaïsme plus humaniste et universaliste, Fayard 2008
• Israël Shahak, Le Racisme de l'État d'Israël, Guy Authier, 1975
• Karl Marx, Sur la question juive
• Sun Tzu, L'art de la guerre
• Jacques Attali : Les Juifs, le monde et l'argent, Histoire économique du peuple juif. Fayard, 20024 - Le retour des exilés et la purification ethnique