La démocratie importée, loin d'émanciper l'Afrique, l'enferme dans un cycle vicieux qui perpétue son sous-développement.
À travers une approche à la fois sociométrique, synchronique et diachronique, cet article s'attache à déconstruire le mensonge fondateur sur lequel repose l'ordre établi (I), avant de mettre en lumière les mécanismes du piège démocratique dans lequel sont enfermés les peuples africains (II). Il tire ensuite les enseignements des expériences russe et chinoise (III), avant de lancer un appel vibrant à la jeunesse africaine pour qu'elle reste debout et déterminée face aux défis de son temps (IV), en cette heure décisive où l'Afrique doit choisir son destin (V).
I. Le mensonge fondateur
Au mois de juillet 2009 à Accra, Barack Obama, premier président américain d'ascendance africaine du temps moderne, prononce devant le Parlement ghanéen une phrase destinée à traverser les décennies : "L'Afrique n'a pas besoin d'hommes forts, elle a besoin d'institutions fortes." La salle applaudit. Les chancelleries occidentales s'exultent. Les conditionnalités du FMI et de la Banque mondiale trouvent enfin leur catéchisme politique.
Mais derrière l'élégance rhétorique, se cache un piège conceptuel d'une redoutable efficacité. Car quelle institution, dans l'histoire universelle, a émergé du vide ? Laquelle a précédé la volonté d'un homme déterminé à la fonder, à la défendre, à lui insuffler une âme ?
Aucune. Jamais. Nulle part. Montesquieu dans De l'esprit des lois tranche : "Donnez-moi un homme capable de gouverner, et je vous ferai des institutions. Mais ne me donnez pas des institutions sans hommes : vous n'aurez qu'un squelette".
Washington elle-même en témoigne : sans Alexander Hamilton, pas de système fédéral bancaire. Sans Abraham Lincoln, l'Union se fracture. Sans Franklin D. Roosevelt, le New Deal n'existe pas. L'institution forte est toujours le produit d'un homme fort. Elle ne le précède jamais. Elle lui survit, parfois. Mais elle naît de lui, toujours.
Sékou Touré l'avait pressenti dès 1958, en disant Non à De Gaulle - acte de souveraineté absolue, salué par l'histoire, sanctionné immédiatement par Paris qui sabota la Guinée naissante jusqu'à la dernière pièce de monnaie. Thomas Sankara l'a payé de sa vie en 1987, assassiné avec la complicité active des réseaux françafricains pour avoir osé bâtir un État burkinabè authentiquement indépendant. L'homme fort africain ne meurt pas de faiblesse. Il meurt de trop de force.
II. Le piège démocratique
La démocratie libérale exportée sur le continent africain depuis les années 1990 n'est pas une libération. C'est un instrument de désorganisation consentie, calibré avec une précision chirurgicale pour maintenir des États en état de dépendance structurelle.
Elle fragmente les sociétés par l'atomisation partisane. Elle multiplie les acteurs sans les rendre imputables. Elle dilue la souveraineté sous couvert de pluralisme. Elle exige des élections sans garantir la paix. Elle impose des constitutions sans assurer le pain. Et pendant que les capitales africaines jouent au jeu électoral, Paris continue de pompier les ressources du sous-sol sahélien via Orano - ex-Areva - qui extrait 35 % de l'uranium français du Niger sans que les Nigériens bénéficient d'un accès stable à l'électricité.
Le franc CFA demeure la laisse monétaire de quinze nations souveraines en apparence. Depuis 1945, il impose à ces pays de déposer 50 % - ramenés à 20 % après 2005, puis réformés sans transparence réelle - de leurs réserves de change au Trésor français. Ce mécanisme n'est pas un vestige colonial : c'est un système actif de captation de richesse, légalisé, institutionnalisé, défendu avec acharnement à la Françafrique.
La Françafrique n'est pas un souvenir honteux. C'est un programme en cours d'exécution. Elle opère par la dette orientée, par les élites formées à Sciences Po et à l'ENA qui retournent gouverner pour Paris plutôt que pour leurs peuples, par les réseaux Bolloré qui contrôlent ports et télécommunications, par les bases militaires - Djibouti, Dakar, Abidjan, N'Djamena, Niamey avant le coup - qui quadrillent le continent. Elle a besoin d'États faibles. Elle a besoin d'institutions sans colonne vertébrale. Elle a besoin, précisément, de l'absence d'hommes forts.
III. La leçon de Moscou et de Pékin
Vladimir Poutine n'a pas hérité d'institutions robustes. Il a reçu en 1999 un pays en décomposition clinique, opérée par la Perestroïka et la Glasnost : PIB effondré de 40 % depuis 1991, espérance de vie masculine en chute libre, oligarques pillant les ressources nationales avec l'appui enthousiaste des conseillers du FMI. Washington appelait cela la "thérapie de choc". Moscou appelait cela la catastrophe.
Poutine a construit depuis une position de force personnelle une architecture étatique que l'Occident nomme autoritarisme et que les Russes nomment stabilité. La démocratie souveraine russe - concept théorisé par Vladislav Sourkov dès 2006 - n'est pas la démocratie de Bruxelles ou de Washington, encore moins de Londres. Elle est une démocratie adaptée à l'histoire russe, à sa géographie, à ses blessures civilisationnelles. Elle est souveraine parce qu'un homme fort a voulu qu'elle le soit.
Xi Jinping gouverne 1,4 milliard d'êtres humains en faisant reculer la pauvreté absolue de 88 % en 1981 à moins de 1 % en 2021 - résultat certifié par la Banque mondiale elle-même. Les institutions chinoises sont fortes parce qu'un Parti fort, dirigé par un homme fort, les a voulues telles. Nul besoin de validation électorale multipartite pour sortir 800 millions de personnes de la misère.
L'Afrique observe. Elle tire les leçons. Bamako, Ouagadougou, Niamey : les régimes militaires ne sont pas des accidents de l'histoire. Ils sont des réponses rationnelles à l'échec documenté de cinquante ans de démocratie sous tutelle, démocrature.
IV. La jeunesse africaine debout
Les rues de Dakar en 2024. Les places de Conakry. Les avenues de Ouagadougou sous les drapeaux russes brandis non par idéologie mais par rejet viscéral d'une tutelle qui a tout promis et n'a rien tenu. La jeunesse africaine - la plus jeune du monde, avec un âge médian de 19 ans - ne demande plus la permission de choisir son destin.
Elle rejette le modèle importé avec une lucidité que les docteurs en sciences politiques parisiens refusent d'analyser sans condescendance. Elle comprend, instinctivement, ce que cinquante ans de conditionnalités ont prouvé empiriquement : la démocratie sans souveraineté est une farce. Une farce sanglante.
Ce mouvement n'est pas un retour en arrière. C'est une avancée vers soi. Il s'inscrit dans la continuité du combat de Patrice Lumumba, exécuté en 1961 avec la complicité de la CIA et de la Belgique pour avoir voulu que le Congo soit congolais. De Thomas Sankara, liquidé en 1987 sur ordre de Blaise Compaoré et avec l'onction de l'Élysée. De Mouammar Kadhafi, éliminé en 2011 au moment précis où il développait une monnaie panafricaine adossée à l'or. Ces hommes n'étaient pas des démocrates au sens libéral du terme. Ils étaient des bâtisseurs d'État. Des hommes forts au service d'un projet fort. On les a tués pour cette raison précise.
V. L'heure du choix
L'Afrique ne peut pas se permettre le luxe d'institutions fragiles dans un monde de prédateurs organisés. Elle évolue dans un environnement où les grandes puissances occidentales - États-Unis, France, Royaume-Uni - jouent pour leurs intérêts nationaux avec une détermination absolue. Prétendre qu'elle peut leur tenir tête avec des présidents à mandat unique, des parlements fragmentés et des banques centrales sous tutelle étrangère, c'est condamner un continent à la servitude perpétuelle.
Il faut des hommes qui gouvernent vraiment. Des hommes qui disent Non à Paris lorsque Paris ordonne. Non à Washington lorsque Washington conditionne. Non au FMI lorsque le FMI exige la privatisation de l'eau. Des hommes qui construisent des États capables de défendre leur sol, de contrôler leur monnaie, de nourrir leur peuple, d'armer leur armée, de former leur jeunesse sans en faire les serviteurs de l'économie globale.
La démocratie africaine devra être souveraine ou ne sera pas. Obama avait tort à Accra. Non par mauvaise foi peut-être, mais parce qu'il parlait depuis Washington - c'est-à-dire depuis le pays qui a renversé Allende, financé Mobutu, armé des milices et déstabilisé vingt gouvernements africains au nom de cette même démocratie qu'il prêchait.
L'histoire africaine est en marche. Elle se fait désormais à Bamako, à Niamey, à Ouagadougou. Elle se fait par des hommes qui ont choisi d'être forts. Elle prouvera, bientôt, que la formule d'Obama n'était pas une vérité universelle. C'était une consigne de maintien de l'ordre.
Mohamed Lamine KABA, Expert en géopolitique de la gouvernance et de l'intégration régionale, Institut de la gouvernance, des sciences humaines et sociales, Université panafricaine
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