
par Laala Bechetoula
Un homme a passé 361 jours en prison en Algérie. C'est réel. C'est grave. C'est injuste. Maintenant que cela est dit, parlons du reste.
Le titre était pris, monsieur
La Légende.
Boualem Sansal explique que ses codétenus de Koléa l'appelaient ainsi : "la légende". Les prisonniers auraient donc spontanément choisi le surnom qui allait précisément devenir le titre de son livre, publié chez Grasset après sa libération.
Le hasard possède parfois un instinct éditorial remarquable.
Sauf que le titre était déjà pris. Pris par la réalité elle-même.
La Légende du Lotisseur : c'est ainsi que, depuis la rive sud, nous avions nommé cette construction médiatique dès novembre 2024, avant même que la machinerie ne soit complètement assemblée. Nous avions vu le procédé : l'arrestation comme détonateur, le silence comme combustible, la campagne internationale comme fusée politique, puis l'édition comme agence immobilière chargée de lotir la souffrance, parcelle après parcelle, plateau après plateau, page après page.
Monsieur Sansal est arrivé après.
Il a pris la légende. Il a gardé la mécanique. Il l'a contractualisée chez Grasset.
Construire sa légende sur le dos d'un pays que l'on prétend aimer est une vieille tradition coloniale. Elle porte un nom : l'orientalisme. Sauf qu'ici, l'orientaliste est né à Theniet El Had.
L'apocalypse du téléphone éteint
Rappelons les faits.
Le 2 octobre 2024, Boualem Sansal accorde un entretien au média Frontières. Il y affirme que "toute la partie ouest de l'Algérie faisait partie du Maroc", citant notamment Tlemcen, Oran et Mascara. Il soutient également que le pouvoir algérien aurait "inventé le Polisario pour déstabiliser le Maroc".
Ces déclarations ne sont ni une rumeur ni une invention de ses adversaires. Elles ont été prononcées devant une caméra, enregistrées, diffusées et largement commentées. Elles ont ensuite servi de fondement aux poursuites engagées contre lui au titre du droit algérien en vigueur.
On peut contester la procédure. On peut discuter la qualification pénale retenue. On peut juger la peine disproportionnée. On peut défendre le principe fondamental de la liberté d'expression.
Mais on ne peut pas prétendre que les propos n'existent pas.
Six semaines après cet entretien, Boualem Sansal prend l'avion pour Alger. À son arrivée, il est arrêté.
Et voici que l'on nous demande désormais de nous étonner.
"Tout le monde m'appelait, mais mon téléphone était fermé".
Voilà donc le premier signe de l'apocalypse algérienne : un téléphone éteint.
Nous prenons note avec toute la gravité requise. Des bougies seront allumées.
Le géographe qui avait oublié la carte
Tlemcen aurait appartenu au Maroc. Oran également. Mascara aussi. La France les aurait arbitrairement rattachées à l'Algérie.
Voilà qui mérite une réponse d'historien.
Tlemcen a connu des périodes d'influence mérinide. Elle fut aussi la capitale du royaume zianide pendant plusieurs siècles. Elle fut convoitée, assiégée, traversée par les rivalités dynastiques du Maghreb médiéval. Comme toutes les grandes villes d'histoire, elle ne peut être enfermée dans la carte rétrospective d'un nationalisme contemporain.
L'histoire n'est pas un acte cadastral.
Elle ne fonctionne pas comme un lotissement dans lequel chacun viendrait planter une borne au XIVe siècle afin de réclamer une parcelle au XXIe.
L'Émir Abdelkader organisa la résistance algérienne depuis Mascara. Il ne combattait pas pour le Makhzen. Il ne résistait pas à l'invasion française au nom d'un royaume voisin. Il construisait une autorité politique algérienne dans l'ouest du pays, face à la conquête coloniale.
Ahmed Bey résistait depuis Constantine. Les populations de l'Ouest, du Centre, de l'Est et du Sud résistèrent sur leurs terres. Les martyrs de la guerre de libération ne sont pas morts pour une fiction administrative inventée après leur sacrifice.
L'histoire du Maghreb est complexe. Elle exige des archives, des nuances et une connaissance profonde des temporalités. Elle ne se résume pas à quelques phrases prononcées dans un studio parisien devant un public déjà disposé à applaudir tout ce qui fragilise l'Algérie.
Il existe un mot pour désigner un homme qui offre le territoire de son propre pays en argument à ceux qui le contestent. Ce mot existe dans toutes les langues. Nous laissons au lecteur le soin de le choisir.
L'otage qui prit l'avion tout seul
Boualem Sansal ne se présente plus seulement comme un ancien détenu.
Il affirme avoir été un "otage". Il ajoute même que, par son intermédiaire, "la France" aurait été prise en otage.
La distinction n'est pas anodine.
Un détenu est arrêté dans le cadre d'une procédure judiciaire, que l'on peut considérer régulière ou arbitraire, équitable ou contestable, proportionnée ou excessive.
Un otage, en revanche, est innocent par définition. Sa captivité n'est plus une procédure : elle devient un acte de guerre. Le mot efface les circonstances antérieures, évacue les déclarations enregistrées, gomme l'entretien public et installe son auteur dans la catégorie des victimes absolues, celles dont l'histoire commence exactement au moment où elles cessent d'avoir à répondre de leurs propres paroles.
"On ne m'a donné aucune preuve. Aucune charge ne repose sur quoi que ce soit".
Il existe pourtant une vidéo. Elle est publique. Elle porte sa voix. Elle porte son visage. Elle porte son nom.
Demander des preuves de ce que l'on a déclaré devant une caméra constitue une forme de courage intellectuel que la littérature française contemporaine n'avait peut-être pas encore rencontrée.
Sansal disait refuser la grâce, au nom de ses droits et de son innocence. Il a finalement bénéficié d'une grâce présidentielle algérienne, accordée après une médiation allemande.
Puis vint Grasset. Puis vint l'à-valoir annoncé d'un million d'euros.
Les principes aussi connaissent les lois du marché. Certains résistent jusqu'au moment précis où ils rencontrent un bon éditeur.
Mon copain Bruno
En prison, Boualem Sansal n'attendait ni Voltaire, ni Fanon, ni Kateb Yacine.
Pas même Camus, dont il revendique volontiers l'héritage méditerranéen.
Il attendait Bruno Retailleau.
"Mon copain Bruno", dit-il publiquement après sa libération, en évoquant l'ancien ministre français de l'Intérieur. Il raconte également qu'un slogan aurait circulé parmi ses codétenus :
"Retailleau à l'Élysée, Tebboune à la Santé !"
Des prisonniers algériens, dans une prison algérienne, scandant le nom d'un responsable politique français dont la fermeté migratoire, les positions sur les OQTF et la rhétorique sécuritaire sont précisément dirigées contre une partie des Algériens installés en France.
L'anecdote est trop parfaite pour ne pas être admirée.
Elle épouse si exactement le récit politique attendu qu'elle semble avoir été rédigée par un comité de communication particulièrement consciencieux.
Peut-être est-elle vraie. Peut-être est-elle fidèle à la mémoire de son auteur. Peut-être est-elle simplement trop utile pour que quiconque songe à demander une preuve.
Dans ce livre, la preuve est une exigence à sens unique.
Un homme emprisonné après avoir affirmé que l'ouest algérien appartenait historiquement au Maroc et qui érige en héros un responsable politique français connu pour sa ligne dure sur l'immigration algérienne : il existe là une cohérence de projet que la prison n'a pas créée. Elle l'a seulement rendue visible, éditable et subventionnable.
Pire encore
Boualem Sansal écrit qu'il se réjouit de voir, en France, des hommes et des femmes refuser que leur pays disparaisse, qu'il se dissolve dans la mondialisation, dans l'Europe bureaucratique ou, "pire encore", dans un islam exalté.
La mondialisation : inquiétante. La bureaucratie européenne : dissolvante. L'islam : pire encore.
Le mot pire accomplit tout le travail.
Il ne s'agit plus seulement d'une critique de l'islamisme politique, que chacun est en droit de combattre. Il s'agit d'une hiérarchisation explicite des menaces. Après le marché, après la bureaucratie, après la dissolution politique, vient l'islam, placé au sommet de la pyramide anxiogène.
Puis Sansal s'étonne que certains journaux interrogent son évolution politique et ses convergences avec une droite française de plus en plus radicalisée.
Il attaque Le Monde, Libération et Le Nouvel Obs pour avoir observé ce qu'il confirme lui-même à longueur d'entretiens.
L'homme qui reconnaît que certaines de ses positions ont été reprises par le Rassemblement national attaque ensuite la presse qui examine cette proximité. C'est du Molière. À cette différence près que Molière savait exactement pourquoi la salle riait.
25 000 euros par jour
La Légende est publiée chez Grasset, maison du groupe Hachette, dans l'orbite de Vincent Bolloré.
Le livre compte 252 pages. Boualem Sansal affirme l'avoir écrit en quarante jours. Selon ses propres déclarations rapportées dans la presse, Grasset lui aurait accordé un à-valoir exceptionnel d'un million d'euros.
Faisons le calcul correctement.
Un million d'euros pour quarante jours d'écriture représente 25 000 euros par jour.
Près de 4000 euros par page imprimée.
Pour un livre présenté comme un cri du cœur, un témoignage intime et une méditation carcérale, la rémunération est remarquable.
L'arrivée de Sansal chez Grasset a contribué à précipiter l'éviction du PDG Olivier Nora et a déclenché une fronde importante parmi les auteurs de la maison. Sansal affirme ne pas très bien comprendre ces protestations. Il se dit "super bien" chez son nouvel éditeur.
À un million d'euros d'à-valoir annoncé, on se sent généralement bien partout.
Même dans une bataille culturelle. Surtout dans une bataille culturelle.
Un homme qui présente son livre comme une reconquête de sa liberté personnelle rejoint une maison devenue l'un des théâtres les plus visibles de la recomposition idéologique française. La convergence mérite au moins d'être nommée.
Un annuaire déguisé en épilogue
La Légende se termine par une liste de quelque 170 personnalités ayant soutenu Boualem Sansal pendant sa détention.
Cent soixante-dix noms.
En conclusion d'un récit présenté comme une méditation intime.
Victor Hugo achève Les Misérables sur la mort de Jean Valjean. Dostoïevski achève Crime et Châtiment sur la lente résurrection intérieure de Raskolnikov. Boualem Sansal achève La Légende sur un annuaire.
La liste n'est pas insignifiante.
Elle révèle l'écosystème politique, médiatique, institutionnel et éditorial dans lequel cette histoire a circulé, prospéré, été promue et finalement transformée en objet de consommation culturelle.
Une liste ne ment pas.
Elle établit une cartographie. Elle distribue les rôles. Elle remercie les soutiens. Elle trace le périmètre d'une légende désormais industrialisée.
C'est probablement la partie la plus sincère du livre. Non parce qu'elle révèle un complot, mais parce qu'elle expose un réseau de reconnaissance, un marché symbolique et une bataille culturelle qui n'ont plus besoin de se cacher.
Les invisibles
Cette liste ne dit pas ce que pensent les centaines de détenus d'opinion algériens qui ne possèdent ni passeport français, ni fauteuil académique, ni éditeur prestigieux, ni ami ministre, ni campagne internationale, ni plateau de télévision, ni à-valoir d'un million d'euros.
Ceux-là n'ont pas de téléphone éteint qui devient une affaire d'État.
Ils ont simplement une cellule.
Ils n'ont pas de comité de soutien composé d'écrivains célèbres. Ils n'ont pas de médiation présidentielle européenne. Ils n'ont pas de maison d'édition mobilisée avant même leur libération. Ils n'ont pas de service de presse. Ils n'ont pas de légende immédiatement transformable en produit culturel.
Ils ont seulement leur solitude.
Et l'invisibilité absolue que confère l'absence de valeur instrumentale pour Paris, Berlin ou Bruxelles.
Les martyrs utiles ont des éditeurs. Les martyrs inutiles ont des cellules.
La France était finie pendant treize jours
Le 25 avril 2026, depuis Bruxelles, Boualem Sansal déclare :
"La France, c'est fini pour moi. Il me reste quelques mois à tirer dans ce pays. Puis, je me tire".
La formule possède la gravité du départ définitif.
L'homme dont une partie de la carrière littéraire a consisté à alerter la France sur sa dissolution annonce qu'il quitte la France, comme un prophète déçu abandonnant un peuple insuffisamment reconnaissant.
Treize jours plus tard, le 8 mai, revirement complet.
Interrogé sur son départ, Sansal répond :
"Non, pas du tout ! Jamais de la vie ! C'était un coup de colère".
La France était donc finie pour lui. Puis elle ne l'était plus. La rupture définitive aura duré treize jours.
Chez Boualem Sansal, même les adieux sont rétractables.
Le million d'euros, lui, n'a jamais annoncé son départ.
Dans les contradictions de Sansal, il existe parfois davantage de vérité que dans ses déclarations les plus solennelles.
Ce que l'on n'achète pas
La Légende éclaire finalement ce que trente années d'œuvre littéraire laissaient entendre à mi-voix.
Une France menacée par "l'islam exalté". Un Bruno Retailleau érigé en voix providentielle. Une maison d'édition inscrite dans l'orbite de Vincent Bolloré. Une bataille culturelle désormais contractualisée. Un récit personnel transformé en manifeste politique. Une souffrance réelle convertie en actif éditorial.
Le livre mérite certainement d'être lu.
Non seulement pour ce qu'il raconte de la prison algérienne, des conditions de détention et des fragilités d'un système judiciaire qui doit toujours pouvoir être interrogé.
Mais aussi pour ce qu'il révèle, parfois malgré lui, de la France contemporaine : ses paniques identitaires, ses nouveaux prophètes, ses entrepreneurs de ressentiment, ses maisons d'édition devenues champs de bataille et son besoin permanent de fabriquer des Algériens compatibles avec les obsessions françaises du moment.
L'amour de Boualem Sansal pour l'Algérie ressemble parfois à celui du chirurgien pour son patient : il l'ouvre, l'expose, l'offre au regard de la salle - puis s'étonne de l'ingratitude lorsque le patient crie.
La légende n'appartient pas à celui qui la vend.
Elle appartient à ceux qui l'ont payée de leur vie.
Les nôtres s'appellent Ahmed Chatta, arraché en 1958 dans les rues de لقواط par la France coloniale : corps disparu, archives silencieuses, nom absent des catalogues que Gallimard et Grasset n'ont jamais jugé rentable de publier.
Les nôtres s'appellent لقواط, décembre 1852 : une ville livrée à l'armée coloniale française, des milliers de morts, plus des deux tiers de ses habitants massacrés, une blessure toujours ouverte dans la mémoire du désert.
Les nôtres s'appellent les martyrs de la guerre de libération. Ils n'avaient pas d'à-valoir. Ils n'avaient pas d'attaché de presse. Ils n'avaient pas de plateau de télévision. Ils n'avaient pas de liste de 170 obligés.
Ces légendes-là n'ont pas besoin d'être réappropriées.
Elles n'ont jamais été aliénées. Parce que personne n'a jamais réussi à les acheter.