
par Mounir Kilani
Petit, dans les ruelles de Tunis, je courais après un simple ballon en plastique. Plus tard vinrent les ballons en peau vissée - plus lourds, plus vrais. On portait des maillots trop grands et des espadrilles à semelles de corde qui crissaient sur le bitume brûlant. Un but, sous le soleil couchant, valait tous les trésors du monde. À l'époque, le football ne promettait rien d'autre : un jeu, une passion, un rêve à onze. Pelé était l'unique icône de ce temps-là. Peut-être Maradona plus tard, ou Weah. Mais c'était avant que les joueurs deviennent des marques.
Ce temps-là, celui où l'on jouait jusqu'à la nuit tombée, paraît aujourd'hui si lointain.
En 2026, un gamin de Dakar voudrait simplement voir son équipe jouer. Pour entrer aux États-Unis, il devra débourser 15 000 dollars de caution. Trente fois le PIB annuel de son pays. Lui ne court plus après un ballon. Il court après un visa.
Qui a encore le droit de rêver ?
Le football, lui, n'a pas changé. Mais le monde l'a confisqué aux enfants des rues poussiéreuses.
Car le football d'aujourd'hui n'est plus un sport. C'est une machine à cash, une usine à rêves brisés. Les joueurs sont devenus des actifs, les clubs des fonds d'investissement, les supporters des consommateurs captifs. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : un joueur de vingt-deux ans est transféré pour 150 millions d'euros. Son salaire annuel dépasse ce que des centaines d'enseignants gagneront en une vie.
Les stades non plus ne racontent plus la même histoire. À Los Angeles, le SoFi Stadium a été construit pour 5 milliards de dollars. Il accueillera la Coupe du Monde 2026. Pendant ce temps, à Tunis, à Dakar, à Buenos Aires, des enfants jouent encore avec des ballons crevés sur des terrains vagues. Même les cathédrales du foot business n'ont pas réussi à faire taire les ruelles.
Et au sommet de tout cela, il y a la FIFA. Une institution au-dessus des États, capable de suspendre des pays entiers - Koweït, Indonésie, Kenya - s'ils osent défier ses règles. Le scandale de 2015 a tout exposé. Depuis, le système s'est modernisé. Mais il ne s'est jamais moralisé.
Les paris sportifs, eux, ont achevé ce que les transferts avaient commencé. Les supporters ne sont plus seulement invités à regarder le football. Ils sont encouragés à miser dessus. Les plateformes de paris envahissent les maillots, les écrans, les retransmissions. Le supporter devient un client deux fois : quand il regarde, puis quand il parie. Le football n'est plus seulement un spectacle. C'est devenu un casino mondial.
Le football féminin, direz-vous ? Les mêmes logiques, amplifiées. Les joueuses subissent des salaires encore plus dérisoires, une visibilité au compte-gouttes, des Coupes du Monde disputées sur des pelouses parfois indignes. Quand on exploite les hommes comme des actifs, les femmes sont traitées comme des oubliées du système. Pourtant, elles résistent, elles remplissent les stades, elles font des audiences record - sans jamais recevoir la juste part du gâteau.
Le football n'est plus gouverné. Il est possédé.
Nulle part cette possession n'est plus visible qu'en Afrique. Le continent fournit les jambes, les rêves... et les victimes. Chaque année, c'est le même exode. Quinze mille jeunes quittent le continent pour tenter leur chance en Europe. Moins de un pour cent signera un contrat professionnel. Les autres sont abandonnés à dix-huit ans, sans papiers, sans argent, parfois sans famille.
Prenons Amadou. Il a seize ans quand il quitte le Sénégal, promesse d'un essai au PSG. Aujourd'hui, il dort dans un foyer à Paris. Son père a vendu sa boutique pour payer le voyage. Amadou n'est pas seul. Ils sont des milliers, dans les centres d'attente, les squats, les gares. On les appelle les "footballeux sans maillot" - ces jeunes abandonnés après avoir tout sacrifié.
Les agents, souvent, sont les prédateurs silencieux. Ils prospèrent sur le rêve des familles, vendent des contrats fictifs, prennent des commissions indécentes. Entre Amadou et le club européen, il y a toujours un intermédiaire - parfois un marchand de chair fraîche.
Et les clubs européens ne sont pas en reste. Ajax, Benfica, Red Bull Salzbourg - tous ont leurs académies officielles en Afrique. Des partenariats dits "vertueux" qui, en réalité, institutionnalisent l'extraction des talents dès l'enfance. On forme pour mieux exporter. On donne bonne conscience pour mieux piller.
Pendant ce temps, à l'autre bout du monde, Kylian Mbappé. Né à Bondy d'un père camerounais. Transféré pour 180 millions d'euros à dix-huit ans. L'Afrique a touché zéro euro.
Derrière les stars qui illuminent les affiches - Mané, Salah, Osimhen, Hakimi - il y a un abattoir silencieux. Des académies fantômes qui promettent l'Europe à des familles pauvres. Des parents qui vendent leurs derniers biens pour financer un "détecteur de talents". Des adolescents qui se retrouvent seuls, sans contrat, dans des pays étrangers.
Mais les fédérations africaines ne sont pas innocentes. Corrompues, inféodées à la FIFA, elles ferment les yeux sur les trafics, empochent les subventions sans construire de véritables centres de formation. Le problème n'est pas seulement Nord contre Sud. C'est aussi un système où les élites locales jouent le jeu de l'exploitation.
Et pourtant, la Coupe du Monde 2026 célébrera "la diversité". Mais derrière les slogans, les rapports de domination n'ont pas changé d'un pouce.
Cette Coupe du Monde, justement, sera la plus inclusive de l'histoire : quarante-huit équipes, trois pays hôtes - États-Unis, Canada, Mexique. Une première. Et pourtant, elle sera aussi la plus excluante.
Prenez l'inclusion. Quarante-huit équipes, c'est plus de nations représentées. Mais derrière le chiffre, des barrières économiques insurmontables pour les supporters des pays pauvres. Des joueurs africains stars sur les pelouses, mais des milliers d'Amadou abandonnés en Europe.
Prenez l'écologie. La FIFA promet un tournoi "carbon neutral" - grâce à des compensations achetées par des pétromonarchies. Du greenwashing. Rien d'autre.
Prenez la technologie. VAR, IA pour l'arbitrage, données en temps réel. Le football se technologise à toute vitesse. Mais l'émotion spontanée - un but, une joie, une larme - résiste encore. Pour l'instant.
Prenez les droits TV. Pour regarder la Coupe du Monde 2026, un supporter sénégalais devra peut-être s'abonner à une chaîne payante dont le prix dépasse son revenu mensuel. Les télévisions publiques des pays émergents ne peuvent plus suivre des tarifs FIFA calqués sur l'Europe. Ajoutez à cela des matchs diffusés en pleine nuit - fuseau horaire américain oblige. Le vivier du football mondial est aussi le plus mal servi par ses diffuseurs. Les futurs Mbappé regardent parfois leurs idoles sur des écrans minuscules, ou pas du tout.
Car la Coupe du Monde n'est plus un tournoi sportif. C'est une guerre d'influence. Les ballons y remplacent les bombes, et les stades, les chancelleries.
Les pétromonarchies d'abord. L'Arabie saoudite rachète des clubs - Newcastle, bientôt d'autres. Elle organise des tournois. Elle lave son image grâce au football. Le Qatar 2022, lui, a coûté 220 milliards de dollars... et 6500 vies. Un but par mort.
Les États-Unis, hôtes de 2026, imposent leur vision : matchs à minuit en Europe pour les audiences TV, stades géants, billetterie chère. Le football à l'heure de Wall Street.
La nationalité, elle aussi, est devenue une marchandise comme une autre. Autrefois, une équipe nationale racontait une histoire, un territoire. Aujourd'hui, certaines fédérations recrutent des joueurs comme des entreprises recrutent des cadres. Naturalisations accélérées, passeports obtenus en quelques mois. Pendant qu'un réfugié attend des années un titre de séjour, un attaquant prometteur change de nationalité en un temps record. Le ballon voyage désormais plus vite que les papiers.
Heureusement, il reste des miracles. L'Islande qui tient tête à Messi. Le Maroc qui traverse l'Europe. Le football, peut-être, est le dernier endroit où David peut encore terrasser Goliath.
Mais il y a d'autres histoires que celle du héros contre le géant. Il y a celles où le ballon se frotte à la géopolitique sans jamais tout à fait la dompter.
L'Iran, par exemple. L'équipe nationale jouera ses matchs à Los Angeles et Seattle. La FIFA a validé leur camp de base... à Tijuana, au Mexique, à deux pas de la frontière américaine. Comme si le ballon pouvait suspendre quarante ans de tensions.
Les supporters iraniens viendront de partout - de Téhéran, de Los Angeles, de Hambourg, de l'exil. Pour quelques matchs, ils se retrouveront, loin des coupures et des regards.
Et si les stades américains résonnaient de cette ferveur que rien n'étouffe ? Ce serait la plus belle victoire : un moment où le football effacerait les frontières. Même la FIFA ne peut pas tout contrôler. Surtout pas l'émotion d'un peuple.
Pendant que les pétromonarchies et les superpuissances instrumentalisent le football à grande échelle, certains pays vivent une version plus intime du même paradoxe. La France, par exemple.
Pays des Lumières... et des contradictions. La France n'a pas besoin de naturaliser. Elle a ses quartiers populaires. Zidane, Mbappé, Thuram - tous sont nés français. Le paradoxe est pourtant vertigineux : le même pays qui les érige en héros nationaux continue de stigmatiser leurs frères.
Les chiffres donnent le vertige. Selon l'INSEE, soixante pour cent des joueurs de l'équipe de France 2022 sont issus de l'immigration. Pourtant, les discriminations raciales dans le football amateur restent trois fois plus élevées que dans la société française.
Les faits, aussi. En 2020, Marcus Thuram a été insulté par un dirigeant de Nice : "Ferme-la, sale nègre". Le club a été condamné à 5000 euros.
Derrière chaque Mbappé, combien de gamins des cités recalés en centre de formation, livrés à la rue ? Le sociologue Pascal Boniface le dit crûment : "La France aime ses joueurs noirs et arabes quand ils gagnent. Mais elle n'aime pas leurs petits frères dans les cités".
La France, finalement, est le miroir parfait du football mondial : elle célèbre la diversité quand elle rapporte, et l'ignore quand elle dérange.
Et les supporters dans tout cela ? Eux, ils sont la matière première essentielle... et la dernière roue du carrosse. Sans eux, rien. Pas d'ambiance. Pas d'âme à vendre en images. Mais quand il faut augmenter les prix ou délocaliser une finale, on ne leur demande jamais leur avis.
Ils paient, et ils croient encore participer à une fête. L'abonnement. Le maillot fabriqué par des enfants. Le streaming. Les paris sportifs. Tout y passe.
Le football moderne transforme les supporters des pays pauvres en une main-d'œuvre émotionnelle, exploitée et sans voix. Ils enrichissent les propriétaires des grands clubs européens, tandis que leurs propres championnats locaux se vident et s'appauvrissent. Un lumpenprolétariat globalisé, nourri de rêves, asphyxié par le système.
Leur présence numérique aussi est exploitée. Chaque like, chaque partage, chaque commentaire est capté par les algorithmes des GAFAM, revendu à des annonceurs. Le supporter moderne est un produit de données avant d'être un fan. TikTok, YouTube, Meta transforment la passion en clics, les clics en cash, le cash en pouvoir.
Leurs chants ? Repris dans des publicités, sans qu'un centime ne revienne aux groupes de supporters. Leur passion ? Exploitée jusqu'à la corde. Des ouvriers économisent trois mois pour acheter un maillot sous-payé à l'autre bout du monde.
Le pire vient après. Ces mêmes supporters défendent parfois le système contre leurs propres intérêts. "Interdire les clubs-multipropriétés ? C'est naïf". Ils ont intériorisé la doxa. C'est la puissance de l'idéologie : faire aimer son propre asservissement.
L'argent tue aussi ce qu'il y a de plus précieux. La santé des joueurs, d'abord. Un match tous les trois jours. Des tournées intercontinentales hors-saison. Les corps craquent. Blessures à répétition, burn-out, fins de carrière précoces. Les joueurs ne sont pas seulement des actifs financiers. Ce sont des machines qu'on use jusqu'à la casse.
Le suspense, ensuite. Plus d'outsiders, plus de miracles. Les mêmes clubs, les mêmes stars. Le football s'ennuie de lui-même.
Les artistes, enfin, ont disparu. On ne forme plus des joueurs créatifs, imprévisibles, fantasques. On fabrique des athlètes formatés, puissants, tactiquement obéissants. La pression physique et l'intelligence artificielle ont tué les derniers numéros dix. Le football ne se joue plus, il s'exécute.
Je refuse pourtant la nostalgie naïve. Le football a toujours eu ses zones d'ombre. Mais jamais à cette échelle.
Pourtant, quelque chose résiste. En Allemagne, la règle du 50+1 - les clubs appartiennent à leurs membres - tient encore. Des clubs comme Saint-Étienne, Naples ou l'Union Berlin montrent qu'une autre relation est possible. Des supporters boycottent les sponsors, chantent contre le football aseptisé.
Mais le vrai danger n'est peut-être pas là. Il est dans notre habitude. Dans notre capacité à accepter l'indécent comme normal.
Car voici ce qui reste, malgré tout. Un stade populaire. Une tribune qui chante sous la pluie. Un enfant qui joue avec un ballon crevé dans une rue poussiéreuse de Tunis, Dakar, Naples ou Buenos Aires.
Mais en 2026, ce même enfant, devenu adulte, devra débourser 15 000 dollars pour entrer aux États-Unis et voir son équipe jouer. Le football universel ? Un leurre.
Pourtant, ce football-là existe encore. Celui qui échappe aux tableurs Excel, aux fonds souverains, aux États pétroliers. C'est lui qu'il faut défendre.
Le football n'appartient ni à la FIFA, ni aux fonds d'investissement. Il nous appartient.
Des solutions concrètes, il en existe. Une taxe de cinq pour cent sur tous les transferts internationaux pour financer les académies locales en Afrique, en Amérique du Sud, en Asie. Un délai de cinq ans entre une naturalisation sportive et l'éligibilité en équipe nationale. Redonner une place centrale aux supporters - le modèle allemand du 50+1, un droit de veto sur les augmentations de prix. Limiter les calendriers : plus de matchs tous les trois jours, des saisons moins longues.
En 2026, je regarderai la Coupe du Monde. Mais je saurai que le vrai football, celui qui résiste, est ailleurs : dans les quartiers, les stades populaires, les rêves tenaces. Et c'est lui que je défendrai.
Car le football mérite mieux. Il mérite de redevenir un langage universel, un espace où la magie peut surgir.
Je continuerai à aimer le football. Mais je continuerai à vomir ce qu'on en a fait. Et je rêve du jour où un but, dans un stade populaire, vaudra plus que tous les contrats mirifiques.
Mais à voir comment le monde tourne, je n'y crois qu'à moitié.
Car si rien ne change, le football de 2050 sera tout simplement l'aboutissement de ce que nous voyons poindre aujourd'hui : financiarisé - les clubs sont des entreprises cotées en bourse ; technologisé - les joueurs sont des algorithmes ; inégalitaire - l'Afrique est un réservoir exploité ; asphyxiant - les supporters sont des données ; sans âme - les stades sont des cathédrales vides.
Mais peut-être que quelque chose résistera encore.
Peut-être qu'un gamin, quelque part, continuera à jouer pour le plaisir, sans agent, sans maillot, sans public. Dans une rue poussiéreuse de Tunis, Dakar, Naples ou Buenos Aires. Et ce gamin-là sera le vrai football.
À moins qu'il ne soit déjà trop tard.