Par Laala Bechetoula

Il y a, dans la rhétorique des puissants, des gestes qui en disent plus long que tous les discours. Le 10 juin 2026, à Mexico, à la veille de la Coupe du monde, Gianni Infantino en a offert un exemplaire d'école : un siège vide dédié au journaliste français Christophe Gleizes, condamné par la justice algérienne et dont la peine a été confirmée en appel, accompagné d'un appel public à une "grâce présidentielle" et à un "grand acte d'humanité".
La presse occidentale s'est émue. Les agences ont relayé. L'image a circulé — c'était précisément sa fonction.
Avant de céder à l'émotion fabriquée, il faut soumettre ce geste à l'examen froid qu'il mérite. Car ce siège vide n'est pas seulement un acte d'humanité. C'est aussi un acte de communication politique, exécuté depuis l'un des plus hauts podiums médiatiques de la planète, par un homme dont la carrière montre que la sensibilité morale de la FIFA obéit souvent à une géographie très précise : celle des rapports de force.
Géométrie variable
Infantino présente Gleizes comme "le seul journaliste sportif emprisonné dans le monde". La formule est calibrée pour l'émotion.
Mais où était cette voix lorsque des footballeurs palestiniens étaient tués sous les bombes à Gaza ? Où était cette urgence lorsque des stades étaient détruits, des infrastructures sportives anéanties, des joueurs, entraîneurs et dirigeants enterrés sous les décombres ? Des experts des Nations unies ont saisi la FIFA dès septembre 2024, demandant des mesures contre la fédération israélienne au nom du droit international. La réponse de Zurich s'est résumée à des procédures, des commissions, des reports. Une sanction symbolique fut prononcée ; la demande palestinienne de suspension, elle, resta sans suite décisive.
C'est alors qu'Infantino prononça la formule qui résume l'échec moral de son mandat : "le football ne peut pas résoudre les problèmes géopolitiques".
Voilà donc la doctrine : le football devient impuissant lorsque les victimes sont palestiniennes ; mais il devient tribune d'interpellation présidentielle lorsque le détenu est français et le pays visé algérien. Cette asymétrie n'est pas une maladresse. Elle est un système.
Empathie de vitrine
Le système a une histoire.
À Doha, en novembre 2022, Infantino livra son monologue désormais célèbre : il se "sentait" qatari, arabe, africain, gay, handicapé, travailleur migrant. Les critiques relatives aux droits humains ? De "l'hypocrisie", des "leçons de morale biaisées".
Pendant que le président de la FIFA ressentait, les organisations de défense des droits humains réclamaient un mécanisme concret d'indemnisation pour les travailleurs lésés : salaires impayés, frais de recrutement illégaux, blessures, décès. Human Rights Watch conclura que les promesses de la FIFA relevaient du "mensonge éhonté" et que nombre d'abus étaient "prévisibles et évitables".
L'empathie performative d'un côté ; la réparation différée de l'autre. Telle est la signature.
Washington d'abord
C'est dans son rapport au pouvoir américain que le personnage se révèle le plus nettement.
En mai 2025, Infantino arriva en retard au congrès de sa propre organisation : il accompagnait Donald Trump dans une tournée moyen-orientale. Des délégués de l'UEFA quittèrent la
salle en signe de protestation, fait rarissime dans l'histoire de l'institution.En décembre 2025, le même Infantino remit à Trump le tout premier "Prix FIFA de la Paix", distinction créée un mois plus tôt. Pressé de se justifier, il répondit : "objectivement, il le mérite". On notera l'adverbe.

Lorsque l'équipe d'Iran, régulièrement qualifiée, se heurta à des refus de visas américains pour plusieurs membres de sa délégation, au point de devoir s'entraîner au Mexique, le président de la FIFA ne mena pas de bras de fer public au nom du droit d'une fédération membre. Il sollicita une déclaration de bienvenue de Donald Trump, puis le remercia publiquement.
Le gardien supposé de l'universalité du football apparaissait alors comme le gestionnaire prudent d'un rapport de dépendance politique.
Les vents russes
La preuve de l'inconstance vint encore en février 2026, lorsqu'Infantino plaida publiquement pour envisager la levée de la suspension de la Russie, au motif que l'exclusion n'aurait engendré que "frustration et haine".
Le Kremlin salua aussitôt ces propos. Kyiv les jugea irresponsables, rappelant la mémoire d'un lycéen tué par un missile russe alors qu'il jouait au football à Marioupol.
La neutralité invoquée pour épargner Israël devenait soudain dialogue, réintégration, réconciliation lorsqu'il s'agissait de la Russie — au moment où Washington amorçait un rapprochement avec Moscou.
Infantino ne semble pas suivre des principes. Il semble suivre des vents. Et il les anticipe.
L'Algérie n'est pas un décor
Venons-en au cœur.
L'Algérie est une nation souveraine, dotée d'institutions, d'une justice et de lois. Le dossier Gleizes a été instruit, jugé, puis confirmé en appel. Chacun est libre d'en discuter le fond. Un journaliste a le droit que sa cause soit défendue par les voies légitimes, y compris diplomatiques, consulaires et juridiques.
Mais transformer la scène du plus grand événement sportif mondial en instance symbolique de pression contre un État indépendant relève d'une autre logique. Demander publiquement à un chef d'État une grâce présidentielle, depuis une tribune mondiale, n'est pas un geste neutre. C'est une intervention politique mise en image.
Le siège vide n'est donc pas un détail.
C'est une image conçue pour l'exportation.
Une émotion préfabriquée.
Une pression douce.
Une mise en scène destinée à produire un effet international dans un contexte où les relations franco-algériennes traversent une phase particulièrement tendue.
La question décisive demeure : pourquoi maintenant, pourquoi ce dossier, pourquoi cette tribune ?
Le président d'une organisation qui n'a pas trouvé la même intensité pour les footballeurs de Gaza, pas le même courage pour les ouvriers du Qatar, pas le même ton pour les restrictions visant l'Iran, découvre soudain l'urgence humanitaire dans le dossier où son indignation coïncide parfaitement avec l'agenda médiatique parisien.
Des garçons palestiniens jouent au football dans une rue du camp de réfugiés de Shati, à Gaza, le 30 novembre 2022. (Photo : Xinhua)
Zurich à nu
L'Algérie n'a pas à s'excuser de sa souveraineté.
Elle n'a pas à recevoir de leçon théâtrale d'un dirigeant sportif dont l'institution pratique si souvent l'indignation sélective. Elle n'a pas à expliquer, à chaque scène médiatique occidentale, le sens de l'indépendance judiciaire, ni la mémoire longue des pressions, ingérences et tentatives d'internationalisation de ses affaires intérieures.
La critique est légitime.
La tutelle ne l'est pas.
La défense d'un journaliste est honorable.
L'instrumentalisation de son sort dans une dramaturgie mondiale ne l'est pas.
Gianni Infantino voulait exposer un siège vide au nom d'un journaliste français. Il a surtout révélé le siège moralement vide qui trône au cœur de la FIFA : celui où devraient siéger la constance, l'équité et le courage.
Ce siège-là n'est pas à Mexico.
Il est à Zurich.
Le football mondial mérite mieux qu'un président qui administre sa conscience comme un portefeuille d'actifs, arbitrant ses indignations selon les cours du pouvoir.
Et l'Algérie mérite du respect.
Pas des leçons de théâtre.
Laala Bechetoula
Image en vedette : Le journaliste Christophe Gleize. Capture d'écran.
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Laala Bechetoula est historien, journaliste et analyste géopolitique algérien indépendant. Il est associé du Centre de recherche sur la Mondialisation - CRMIl écrit sur Trump, l'hégémonie américaine et l'effondrement de l'ordre international depuis 2025. Ses écrits sont publiés dans Countercurrents, Global Research, Réseau International, Le Quotidien d'Oran, Sri Lanka Guardian, Just International, Nexus Newsfeed, Ummid.com.
La source originale de cet article est Mondialisation.ca
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