12/06/2026 reseauinternational.net  10min #316839

Un empire sans administrateurs : le moment Suez de l'élite américaine

par Alejandro Marco del Pont

La justification réglementaire de la sécurité nationale est utilisée pour masquer des transferts massifs de richesse publique vers des entreprises privées.

Les empires ne remarquent presque jamais le moment précis où ils commencent à perdre le contrôle d'eux-mêmes. Le déclin est rarement annoncé par une défaite militaire décisive ou une crise économique majeure. Il s'installe plus insidieusement. Il se révèle lorsque les élites cessent de penser en fonction du système et agissent uniquement dans l'intérêt de leurs propres intérêts. Lorsque la lutte pour l'appropriation des ressources remplace la capacité à les gérer. Lorsque ceux qui sont au pouvoir cessent d'être les gardiens d'un ordre établi et se livrent à une véritable compétition au sein de celui-ci. C'est probablement la transformation la plus importante que connaissent actuellement les États-Unis.

Richard Lachmann, dans un ouvrage que nous avons évoqué dans l' article précédent, intitulé Passagers de première classe sur un navire qui coule, a offert l'une des descriptions les plus justes de ce phénomène. Sa thèse soutient que les élites actuelles ne remplissent plus le rôle historique dévolu aux classes dirigeantes prospères. Ces élites, bâtisseuses d'empires, assumaient, au moins en partie, la responsabilité de gérer le système garantissant leurs privilèges. Elles investissaient dans les institutions, les infrastructures, la stabilité politique et les mécanismes de pérennisation. Les élites contemporaines, en revanche, ressemblent à des passagers de première classe qui profitent du confort du voyage sans se soucier du sort du navire.

Cette métaphore est particulièrement pertinente pour expliquer la trajectoire récente des États-Unis. Le problème ne réside pas dans l'existence d'une élite puissante, mais dans sa fragmentation croissante. Wall Street, la Silicon Valley, le complexe militaro-industriel, les grandes entreprises énergétiques, les fonds d'investissement, les conglomérats médiatiques, les sociétés de services technologiques et les administrations fédérales ne forment pas un bloc unifié. Ils constituent plutôt une mosaïque de groupes qui rivalisent constamment pour l'influence, les ressources financières, les subventions, les marchés publics et un accès privilégié à l'appareil d'État.

La mainmise sur l'État américain est bien loin de l'image simpliste d'un petit cercle conspirant en secret. Il s'agit d'un réseau beaucoup plus complexe. Wall Street recherche la stabilité macroéconomique, l'accès aux marchés émergents et des règles claires ; la Silicon Valley exige des subventions massives pour la recherche et l'intelligence artificielle, la protection des brevets et des normes internationales qui soutiennent ses modèles économiques ; le complexe militaro-industriel dépend de contrats de défense à long terme et de discours alarmistes justifiant l'augmentation constante des budgets. Les élites technologiques ne se contentent plus d'influencer les politiques publiques : elles aspirent à redéfinir le mode d'accumulation capitaliste par un accès direct aux instances décisionnelles gouvernementales et la privatisation des actifs de l'État.

La théorie de l'"élite du pouvoir" de C. Wright Mills, formulée en 1956, décrivait la convergence des intérêts entre les dirigeants des entreprises, du monde politique et de l'armée aux États-Unis. Cette analyse s'est avérée juste. Sept décennies plus tard, cette triade s'est élargie et complexifiée, mais elle s'est aussi fragmentée. Heather Gautney, dans sa critique contemporaine de l'ouvrage de Mills, note que la " nouvelle élite du pouvoir" opère par le biais de mécanismes de mainmise sur la réglementation, de financement des campagnes électorales et de rotation du personnel entre les secteurs public et privé, créant ainsi une autonomie structurelle qui limite la responsabilité démocratique. L'élite persiste, mais elle a perdu une grande partie de sa capacité de coordination. Le problème n'est plus un excès de cohésion, mais son absence.

Durant l'ère de la mondialisation néolibérale, le bloc financier - représenté par des firmes telles que BlackRock, Vanguard et Goldman Sachs - a exercé une hégémonie déterminante sur la politique étrangère américaine. Sa priorité absolue était l'ouverture des marchés, la libre circulation des capitaux et l'arbitrage mondial du travail. Les tensions géopolitiques étaient considérées comme des externalités pouvant être résolues par la voie diplomatique.

Aujourd'hui, le Bureau de l'industrie et de la sécurité (BIS) du département du Commerce et le Conseil de sécurité nationale ont imposé des restrictions empêchant les grands fonds d'investissement américains de rechercher des rendements sur les marchés étrangers stratégiques. Le retrait partiel des capitaux financiers traditionnels a laissé un vide comblé par une faction élitiste bien plus agressive, qui fusionne les intérêts de la Silicon Valley avec ceux des agences de renseignement et de défense. Des entreprises comme Palantir Technologies, Anduril Industries et SpaceX ne se contentent plus de fournir des technologies à l'État, mais contribuent activement à l'élaboration d'une doctrine militaire impériale.

Ce nouveau bloc propage un discours d'urgence existentielle permanente. En monopolisant le développement de l'intelligence artificielle avancée, l'analyse algorithmique des mégadonnées et la guerre sans pilote, il est parvenu à capter les budgets de la défense nationale. Une analyse publiée dans le Financial Times montre comment les fonds de capital-risque traditionnels se sont tournés vers les technologies de défense, créant un cercle vicieux : les entrepreneurs du secteur technologique financent des campagnes politiques et des comités d'experts à Washington, qui, à leur tour, édictent des directives imposant l'achat de logiciels d'intelligence artificielle propriétaires auprès de ces mêmes entreprises.

La privatisation et la fragmentation technologique s'opposent frontalement au complexe militaro-industriel traditionnel (Lockheed Martin, Raytheon, General Dynamics). Il en résulte une profonde incohérence logistique. La RAND Corporation a averti à plusieurs reprises que la base industrielle de défense américaine n'est pas préparée à soutenir des guerres prolongées et de haute intensité, en raison d'une concentration excessive des entreprises. Des décennies de fusions-acquisitions soutenues par l'État, destinées à accroître les dividendes, ont réduit le nombre de grands donneurs d'ordre et éliminé les redondances productives.

Bien que les États-Unis consacrent à la défense un budget supérieur à celui des dix pays suivants réunis, ils font face à une pénurie chronique de munitions conventionnelles, de systèmes de défense aérienne et de capacités navales. Les élites du secteur privé absorbent les fonds publics pour développer des plateformes d'armement hyper-complexes et hors de prix, conçues pour maximiser les profits trimestriels plutôt que pour garantir l'efficacité opérationnelle. L'État impérial a perdu son autonomie politique et se retrouve financièrement otage de ses propres oligopoles.

Ce qui est significatif, ce n'est pas seulement le pouvoir accumulé par les entreprises technologiques, mais aussi le fait qu'elles occupent désormais des espaces autrefois réservés à l'État. Elles contrôlent l'information, les infrastructures numériques, les flux de communication, l'intelligence artificielle et d'énormes volumes de données. Leur influence sur les politiques publiques croît au même rythme que leur puissance économique.

Durant le second mandat de Donald Trump, cette tendance s'est accentuée. La convergence de la Silicon Valley, de l'intelligence artificielle et du complexe militaro-industriel a redessiné la carte de la puissance américaine. Il n'en est pas résulté une stratégie nationale cohérente, mais une lutte acharnée entre les groupes d'entreprises pour contrôler les ressources publiques liées à cette transformation.

L'intelligence artificielle est devenue l'équivalent moderne des chemins de fer du XIXe siècle ou de l'industrie aéronautique du XXe : un secteur capable d'attirer des sommes colossales de capitaux publics et privés. Les programmes fédéraux de recherche, les contrats de défense, les subventions énergétiques, les centres de données et les infrastructures numériques mobilisent des centaines de milliards de dollars. Des rapports de 2025 estiment que les investissements dans les "infrastructures numériques" atteindront entre 15 et 20 milliards de dollars au cours de la prochaine décennie. La bataille pour ces ressources est, en réalité, une bataille pour le contrôle de l'État.

Chaque acteur justifie ses demandes au nom de la sécurité nationale ou de l'innovation, mais derrière cela se cache une concurrence acharnée pour l'obtention de subventions, de contrats et de privilèges réglementaires. Le résultat est paradoxal : plus l'État intervient pour dynamiser les secteurs stratégiques, plus la lutte pour les capter s'intensifie.

La question n'est pas de savoir si l'intelligence artificielle transformera l'économie - c'est fort probable - mais qui gérera cette transformation et selon quels critères. Tout porte à croire que les décisions relèvent moins d'une planification nationale cohérente que de la capacité de différents groupes à influencer l'appareil d'État.

Cela met en lumière la différence entre pouvoir maîtrisé et pouvoir captif. Dans le premier cas, les subventions font partie d'une stratégie ; dans le second, elles deviennent un enjeu pour les factions rivales. Les entreprises, les actionnaires et les lobbyistes prospèrent, mais les problèmes tels que les dépassements de coûts, les retards et les doublons de programmes se multiplient. La logique de la maximisation des profits privés prime sur la rationalité administrative.

On observe le même schéma dans d'autres secteurs : les entreprises pharmaceutiques façonnent la réglementation sanitaire, les géants de la finance influencent la politique économique, les plateformes numériques orientent les débats réglementaires et les groupes énergétiques font pression pour obtenir des allégements fiscaux. Chaque secteur affine ses mécanismes d'influence, mais aucun n'assume la responsabilité du fonctionnement global du système.

C'est là que réside la véritable signification du "moment de Suez" pour les élites américaines. Il ne s'agit pas de perdre le pouvoir au profit d'un autre acteur, mais de perdre la capacité de gouverner le pouvoir qu'elles détiennent encore. La polarisation politique reflète cette fracture : démocrates et républicains servent de vecteurs à des coalitions économiques opposées, et chaque changement d'administration redistribue les ressources entre groupes rivaux. La continuité stratégique s'estompe et l'État devient un territoire disputé.

Il en résulte un déclin singulier : non pas un effondrement brutal, mais une érosion progressive de la capacité à coordonner les ressources, les intérêts et les institutions. Les élites demeurent extraordinairement efficaces pour générer des richesses privées, mais elles ont affaibli leur rôle de classe dirigeante. Une oligarchie peut s'enrichir sans pérenniser le système ; une classe dirigeante, quant à elle, comprend que sa survie dépend de sa reproduction.

L'alliance entre la Silicon Valley, l'intelligence artificielle et le complexe militaro-industriel ne résout pas ce problème. Elle ne constitue pas une nouvelle élite capable de réorganiser le système, mais plutôt un ajout d'acteurs à une concurrence de plus en plus intense pour les subventions et les ressources publiques.

Les conséquences d'un empire dépourvu de cohérence stratégique se répercutent sur l'ensemble du système-monde. Le risque n'est pas un remplacement ordonné de l'hégémonie, mais une phase prolongée d'anarchie géopolitique et de fragmentation institutionnelle. Comme le souligne la  Texas National Security Review (TNSR), l'inefficacité des États-Unis fragilise leurs alliances : les pays qui dépendaient de la protection militaire de Washington repensent leur stratégie de sécurité. En Europe, l'instabilité de l'administration Trump accentue le clivage entre atlantistes et partisans d'une "autonomie stratégique" protectionniste.

L'hégémonie ne s'effondre pas du jour au lendemain : elle survit grâce à une dynamique accumulée. Mais elle perd quelque chose de plus crucial que le pouvoir : la capacité de le maîtriser. C'est là le véritable "moment de Suez" pour les élites américaines. Non pas le moment où elles découvrent qu'un autre acteur est plus fort, mais celui où elles réalisent qu'elles ne savent plus gouverner le pouvoir qu'elles détiennent encore.

source :  El Tábano Economista via  China Beyond the Wall

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