
par Pr Djamel Labidi
Il y aura sûrement l'avant et l'après l'IA. L'Intelligence artificielle ouvre d'évidence des perspectives vertigineuses. Mais comme toutes les inventions humaines, sans exception aucune, il ne faut pas rêver : elle peut être utilisée aussi bien pour détruire que pour construire, pour informer que pour mentir, pour éclairer que pour tromper.
Là où ses utilisations néfastes sont les plus probables, est le domaine humain par excellence, celui de la créativité. Utilisée au service d'apparences trompeuses, l'IA peut donner l'illusion de la créativité. Cela peut toucher tous les domaines de la création mais spécifiquement celui de l'art. Moins celui de la Science car celle-ci est basée sur l'expérimentation des faits, elle est objective. L'art au contraire repose sur une connaissance subjective. Il est donc plus vulnérable aux manipulations utilisant l'IA aussi bien dans le domaine de l'image, du son, que dans celui du texte.
Nous nous intéresserons dans cet article à l'utilisation de l'IA dans la production de textes de tous genres. Cette utilisation de l'IA se développe exponentiellement dans le monde entier, avec tous les avantages qu'elle peut représenter, mais aussi, les problèmes nouveaux qu'elle pose, notamment le détournement des puissantes capacités en la matière de l'IA à des fins de tromperie.
Une étrange expérience
Profane en la matière, j'ai commencé à aborder le sujet de l'IA, et tous ses questionnements par le plus pur des hasards, à travers une étrange expérience. Celle du contact avec ce tout nouveau type d'escroquerie, l'escroquerie par l'IA. Une personne, un homme entre deux âges, s'était rapprochée de moi à travers un ami commun. Il m'a demandé avec insistance mon avis, au départ, sur un ou deux textes qu'il avait rédigés. Je l'ai encouragé à continuer, tant je trouvais ces textes de bonne qualité. Notamment, une langue parfaite. Je les ai d'ailleurs recommandés à des journaux et sa joie a été grande. J'étais cependant étonné qu'un tel talent pour l'écriture se soit révélé si brusquement et si tard. Mais enfin... on ne sait jamais. Puis ce qui n'était probablement au départ qu'un essai s'est développé. J'ai été intrigué par la cadence étonnante, pratiquement surhumaine avec laquelle se succédaient ses textes et articles, et sur tous les sujets : politique, culturel, géopolitique, historique etc...
J'étais gêné aussi, tout particulièrement par une sorte de style récurrent, mécanique, métallique, derrière lequel je sentais quelque chose que je ne cernais pas encore.
On m'a alors informé du rôle que pouvait jouer l'IA dans l'écriture de texte ainsi que dans la reconnaissance de textes produits par elle. J'ai donc soumis les textes qu'il m'envoyait au "scanner" de l'IA. Le résultat a été sans appel. Il s'agissait de textes écrits en totalité, ou avec un pourcentage varié mais élevé, avec l'assistance de l'IA. Je lui ai alors posé la question de savoir si l'IA avait été utilisée. La réaction de l'auteur a été si vive qu'elle posait problème. Il a argumenté : "l'IA me sert surtout de support technique. Il faut vivre avec son temps...". Je découvrais un nouveau type de problème posé par la modernité, un problème à la fois technique, l'existence d'une technologie aux capacités stupéfiantes, quasiment "magiques", et un problème moral que la vivacité de la réaction de l'auteur révélait. Cela faisait réfléchir : Où sont les limites ? Comment se fait le passage de l'utilisation, probablement souvent innocente, au départ, de l'IA, presque comme un jeu, jusqu'à une duperie qui peut s'incruster et emprisonner l'utilisateur. Un peu comme quelqu'un se mettrait à fumer et deviendrait accroc. L'accès si facile à l'IA, le plaisir de briller, les compliments, la notoriété, l'image donnée de la compétence, la tentation d'en tirer profit dans ses relations, voire sa carrière, peuvent prendre le pas jusqu'à finir par verser dans l'escroquerie. Les enjeux sont considérables.
Je découvrais au fur et à mesure le nombre d'écrits ayant utilisé l'IA : hommes politiques, journalistes, éditorialistes, écrivains. Le phénomène avait donc une grande ampleur. Il dépassait le caractère anecdotique, il avait une dimension sociale. L'IA intervenait désormais dans la division technique et sociale du travail, dans divers métiers, et singulièrement dans le journalisme.
À la recherche de l'IA
En effet, le texte, l'écrit semble avoir été le premier à avoir été investi par l'écriture basée sur l'IA. Récemment, dans un concours de textes journalistiques le jury a découvert que plus de 70% des textes présentés avaient été rédigés en partie ou en tout avec l'IA. Ici, un responsable de parti publie une tribune d'un niveau linguistique et littéraire qu'on ne lui connaissait pas. Ailleurs, récemment, un ancien haut responsable signe une dénonciation des discriminations ethniques qui soulève l'enthousiasme par sa sincérité. Mais, c'est, examen fait, un texte produit par l'IA. Alors, sommes-nous entrés dans un monde de mensonges, de faux semblants, d'escrocs en gants blancs ?
Pas si sûr. Car heureusement aussi, l'IA fournit elle-même les instruments pour reconnaitre sa propre présence dans l'infinie variété de textes qui peuvent exister : articles de presse, dissertations, mémoires et thèses universitaires, discours politiques, textes à prétention littéraire, commentaires de vidéos, textes d'influenceurs, de publicitaires etc., etc..
Qui peut, en effet, mieux que l'IA reconnaitre les textes de l'IA qu'elle a elle-même produit en tout ou en partie ? Toutes les IA ("Chat GPT", "Claude", "Gemini", "DeepSeek" etc.) peuvent le faire mais les développeurs d'IA ont vite compris l'intérêt financier à proposer sur le marché aussi des applications spéciales, assez efficaces, pour débusquer les textes produits par l'IA, comme par exemple le "GPTZéro". Il suffit de poser à l'IA la question : "Le texte suivant a-t-il été ou non écrit avec l'assistance de l'IA".
Il est cependant parfois difficile de faire la part des choses entre ce qui est "humain" dans un texte, pour reprendre le langage de l'IA, et ce qui relève de l'intelligence artificielle. La raison en est qu'au fur et à mesure de la lutte éternelle entre le vrai et le faux, entre "l'épée et le bouclier", les escrocs à l'IA ont appris à masquer l'utilisation de l'IA dans leur écriture avec des éléments spécifiquement humains : souvenirs, dates, prises de positions personnelles politiques ou autres, ton clivant, discours engagé, révolte, indignation, sentiments, émotions, ce que l'IA est supposée ne pas avoir. Ils peuvent même y introduire des fautes de syntaxe ou d'orthographe délibérées comme des fausses dents essaient d'imiter les défauts de vraies dents.
Les traits de l'écriture sous IA
On reconnait en général des "textes IA", selon ce que dit l'IA elle-même, aux traits suivants :
"Ils ont le "goût IA", trop lisses, trop symétriques, trop parfaits. Un texte rédigé par, ou avec une intelligence artificielle se reconnaît à sa perfection formelle, à sa structure rigide et à la présence de certains tics de langage récurrents. L'IA calcule le mot le plus probable suivant, ce qui lisse le style et supprime les aspérités propres à l'écriture humaine".
L'écriture IA est caractérisée par la monotonie des phrases, un style stéréotypé, l'absence de fautes, de grammaire ou de syntaxe, la tendance à être consensuel, l'absence d'émotion. Lorsque le texte joue l'émotion, c'est à travers des "généralités sublimes mais vides", un ton péremptoire, sentencieux, des phrases binaires définitives dans le genre "ce n'est pas un homme qui parle mais dont on parle", "l'atmosphère était glaciale malgré la chaleur", etc.. Mais pour un public non averti, elles ont les apparences du talent.
Les titres sont particulièrement significatifs, très longs, des "titres-formules", des titres de "mise en situation" commençant par "comment...", "quand...". Le titre reproduit souvent en effet la commande de départ faite à l'IA par le candidat-auteur. Ce genre de titres "à tiroir" s'est multiplié ces derniers temps dans les articles de journaux.
Il serait fastidieux de détailler les traits caractéristiques de l'écriture propre à l'IA. Le lecteur a tout le loisir de s'informer à ce sujet en posant la question aux différentes IA présentes en lignes. Elles fournissent sur ce point des informations très détaillées.
L'IA fournit aussi, au faux semblant de la créativité, la possibilité d'écrire "à la manière de" : d'un écrivain célèbre, d'un texte politique, poétique, d'un texte flatteur, courtisan, (particulièrement prisé pour certains objectifs politiques), et de faire passer une érudition, stockée et puisée dans l'Internet, pour de la culture.
À la défense de ceux qui sont trompés par des textes IA, il faut dire qu'il y a souvent un certain plaisir pour les puristes à lire de tels textes : syntaxe parfaite, pas de fautes de langues, vocabulaire riche et précis, rigueur du plan, de la construction du récit, logique formelle. Un texte impeccable. Mais c'est précisément là le piège où l'escroc de l'IA tombe le plus souvent et qui permet de le déceler. Il ne peut lui-même s'apercevoir que le texte est "trop parfait" car il faut précisément une expertise, une vraie culture pour s'en apercevoir et s'il a recours à l'IA c'est précisément parce qu'il ne l'a pas. Un texte naturel contiendra des fautes, au moins de frappes.
Bien plus, l'écrivain, le vrai, le créateur fera des fautes de syntaxe, parfois délibérément, mais pas n'importe lesquelles, parce que c'est tout simplement beau, créatif au niveau artistique. Un exemple. Aragon était obsédé par la beauté d'un vers "la veille où Grenade fut prise", jusqu'à ce qu'il découvre qu'elle venait d'une faute de français. La syntaxe demandait d'écrire correctement : "La veille du jour où Grenade fut prise". Et c'est pourtant ce vers qui déclencha chez lui un puissant processus de création et l'écriture de son célèbre roman Le fou d'Elsa. De même pour le célèbre vers du poète français Ronsard, le seul resté d'ailleurs à la postérité : "Et rose elle vécut ce que vivent les roses, l'espace d'un été" au sujet d'une jeune fille disparue prématurément. Le vers originel de Ronsard était "Et Rosette elle a vécu...". "Rosette" était le nom de la jeune fille et c'est une faute d'imprimerie qui transformera le vers en "et rose, elle a vécu...", ce qui est évidemment plus beau. Picasso déstructure la peinture traditionnelle, crée de nouvelles formes de nouvelles lignes, une nouvelle manière de peindre, de penser par la peinture, car il en maitrise totalement les anciens codes. Il crée. Cela aucune IA ne peut le faire.
"Le style, c'est l'homme"
Il y a précisément ce qu'on appelle le style, et cela ne sera jamais donné par l'IA. Avec l'IA, l'escroc pourra au maximum donner des instructions, demander à l'IA d'écrire dans des styles, poétique, politique, juridique, à la manière de... Mais il ne pourra jamais créer un style, avoir un style, son style. "Le style, selon la formule célèbre, c'est l'homme". Lui, il aura celui de l'IA S'il écrit, par exemple, dans un style géopolitique, lequel est particulièrement recherché actuellement dans beaucoup de tribunes et articles de presse rédigés à l'aide de l'IA, ce sera dans le style IA, mécanique, stéréotypé récurrent, pompeux, sentencieux, péremptoire
Au fond tout cela est rassurant. C'est bien la preuve que ce qui est humain restera humain, que seul l'humain peut donner une âme à un texte, c'est-à-dire faire œuvre d'art.
L'IA a des techniques mais n'a pas d'idées. Elle ne peut produire quelque chose de nouveau. Elle peut imiter la création mais elle n'est pas créatrice ; elle peut imiter un poème de Mutanabbi ou de Victor Hugo, elle ne peut l'écrire, elle ne peut le créer. Elle peut imiter un tableau de Picasso, le recopier exactement sans que personne ne s'aperçoive de la supercherie, à part des experts, mais il faut que le tableau existe déjà. Là est la création, qui fait qu'une œuvre artistique est unique, comme un individu l'est. Là est toute la différence.
Au-delà de l'art, cela s'applique aussi à la science : l'IA peut utiliser des découvertes scientifiques, et il y a là un potentiel extraordinaire de l'IA, mais elle ne peut en faire. Le rôle de la science, c'est de créer de l'information nouvelle. L'IA utilise des "données", ce mot doit être compris dans son sens strict c'est-à-dire des "Data", des informations déjà existantes. Elle peut, de façon incroyablement efficace et rapide en faire la synthèse, les rassembler dans une application, la construction d'une machine, celle d'un instrument, la mise au point d'une technologie nouvelle. Elle peut résoudre un problème mais il faut que les informations existent déjà. Elle libère en fait l'homme de ce qu'on pourrait appeler le travail bibliographique, le rassemblement des données, le travail préliminaire. Elle peut faire ce travail indispensable à toute recherche, celui de faire le point des connaissances déjà existantes. Tout cela peut même donner l'impression qu'elle produit du nouveau, par simple synthèse de ce qui existe, et qu'elle crée. Mais c'est une illusion : elle s'arrêtera à la porte de la découverte, là où commence l'imagination. Or l'imagination, une idée, une théorie nouvelle, c'est justement voir ce qui n'existe pas encore. L'IA n'a pas d'imagination.
Du bon usage de la technologie
L'Histoire montre que la technologie l'a toujours emporté comme l'ont emporté ceux qui la possèdent. Il semble que dans la lutte entre le Bien et le Mal, pour utiliser des catégories métaphysiques, et depuis qu'il y a des guerres et que les êtres humains se tuent avec conviction, le Mal a toujours eu une longueur d'avance dans l'utilisation et le développement de la technologie : l'énergie nucléaire a commencé à servir d'abord à fabriquer une bombe atomique, la poudre plus aux canons qu'aux feux d'artifice, et l'Internet est né d'un projet militaire étatsunien. Il ne faut pas s'étonner aussi que le premier réflexe d'utilisation de l'IA dans l'information, dans l'écriture, puisse être celui de tromper.
L'occasion fait le larron. Comment empêcher quelqu'un de céder à la tentation de rédiger, un texte superbe dans n'importe quelle langue, de fournir une bibliographie complète, une dissertation ou même une thèse universitaire bien présentée, documentée, de produire un discours politique séduisant, à l'aide de l'IA, afin d'en tirer un avantage qu'il soit de gloriole, ou de carrière. De plus, on ne peut faire abstraction des avantages énormes de l'IA, en termes de rapidité et d'efficacité. Au fond la question n'est pas technique, elle est morale. Elle se pose en ces termes : où commence l'utilisation technique utile de l'IA et où commence son détournement vers la tromperie, vers l'escroquerie. C'était une question d'ailleurs à poser à l'IA elle-même : voici ce qu'elle a répondu (les mots en gras sont ceux-là même de l'IA) :
"L'IA distingue l'utilisation technique, légitime, celle de structurer, corriger un texte à l'aide de l'IA de celle illégitime du plagiat, celle de copier un contenu de texte, d'un copier-coller et d'y apposer sa signature. La limite morale réside dans l'honnêteté intellectuelle et l'intention de tromper le lecteur. Utiliser l'IA comme outil technique est éthique, mais s'attribuer la paternité exclusive d'un texte généré à 100% par une machine relève de l'imposture. Il s'agit d'aller vers une charte éthique personnelle. Pour rester du bon côté de la ligne morale, la règle d'or est la proportion de valeur ajoutée. Plus l'IA rédige à votre place, plus l'obligation de transparence, c'est-à-dire de mentionner l'appui sur l'IA et son degré, augmente". (source Google, mode IA").
On peut donc imaginer une charte éthique de l'IA implicite ou formalisée par le droit : l'obligation d'indiquer l'utilisation de l'IA sous peine de sanctions ou de poursuites pour abus de confiance. Il faut y ajouter que certainement, avec le temps, tout un chacun reconnaitra les textes artificiels, robotisés comme on reconnait aujourd'hui un lifting. Déjà, d'ailleurs, les vidéos robotisées sont reconnaissables par un public de plus en plus large et sont obligés de se signaler à l'attention. Et au bout, ne serait-ce pas l'IA elle-même qui sera le meilleur instrument pour débusquer les escroqueries de tout genre.
On peut donc être optimiste pour l'avenir. Au fond au travers de ces quelques notes sur l'IA j'ai voulu m'inscrire en faux contre toutes les visions apocalyptiques d'un monde dominé par l'IA. S'il y a bien quelque chose qui prend de plus en plus de valeur avec l'IA, c'est ce qui est naturel en opposition à l'artificiel. Qu'est-ce qui fait qu'il en a toujours été ainsi : une personne dont le visage a été embelli par la chirurgie esthétique fera tout pour que sa nouvelle beauté paraisse naturelle.
Le naturel, c'est aussi la vérité, c'est ce qui est moral, c'est l'humain. Ne serait-ce pas là un résultat inattendu de l'IA, celui de donner en fait une plus grande valeur encore à tout ce qui est humain, de révéler les pouvoirs irremplaçables de l'intelligence naturelle sur l'artificielle. Ne va-t-elle pas permettre, en débarrassant le travail intellectuel de toutes les tâches ingrates et fastidieuses de la documentation et de la compilation, de lui permettre de se consacrer totalement aux tâches créatives, et laisser l'homme donner libre cours à ce miracle qu'est l'imagination.