Par Dr Pascal Sacré
Le monde, aujourd'hui, est en permanence sous l'effet d'une crise, d'une colère dans une profession puis une autre, celles-ci se succédant l'une après l'autre.
Comment dans un monde théoriquement démocratique, où le peuple, par les élections, envoie au pouvoir ses représentants, continue-t-il de montrer tant de disparités entre l'attente du peuple et ce qui est réalisé, mis en pratique ?
Pourtant c'est le cas.
Aujourd'hui, en 2026, depuis des années, allant crescendo, toutes les professions sont en colère.
À la fin de l'année 2025, tous les médias rapportent la colère dans le monde agricole (1).
"Des milliers d'agriculteurs venus de toute l'Europe se sont donnés rendez-vous ce jeudi dans le centre de Bruxelles pour faire entendre leurs revendications. Le secteur, en crise continue depuis des années, veut rappeler à la Commission Européenne ses craintes et désaccords quant à l'accord commercial avec le Mercosur d'une part, et une possible réduction du budget de la politique agricole commune de l'autre."
On constate ici toute l'édulcoration faite par ces médias (belges) de la réalité. Mercosur est vraiment un accord commercial en défaveur des agriculteurs européens, et le budget de la politique agricole commune est vraiment réduit d'année en année. Il y a de quoi être en colère ! Surtout quand ces cris sont répétés d'année en année, de mois en mois, sans avoir d'écho concret parmi les instances au pouvoir, quels que soient les vainqueurs des élections.
C'est le cas aussi des producteurs de lait. :
Ici, en mai 2025, toujours à Bruxelles puisque cette capitale héberge les institutions européennes où tout est décidé (2).
"Des productrices et producteurs laitiers des quatre coins d'Europe manifestent à Bruxelles ce lundi pour réclamer une rémunération juste. Leur action coïncide avec la tenue d'une réunion du Conseil"Agriculture et pêche"et se déroule en amont de la Journée internationale du lait, mais aussi des élections européennes."
Continuons avec les magistrats, juges, greffiers, membres du personnel de justice, avocats ou encore traducteurs (3). Juin 2025.
"Les plus hauts magistrats du pays ont appelé le gouvernement à revaloriser urgemment le pouvoir judiciaire, dénonçant un sous-financement chronique qui menace la qualité, l'efficacité et l'accessibilité de la justice."
Puis les professionnels de soins de santé, et ce que les médias appellent avec leur sens de l'abstraction, le secteur non marchand.
Humain, quoi. (4)
Pénurie de personnel, de soignants, de moyens... Pourquoi ? Où va l'argent ?
Ici en Belgique.
"Le 7 novembre à Bruxelles, nous avons assisté à une manifestation importante et significative du personnel des soins de santé. En tant que président du SLFP, je tiens à exprimer mon profond respect et mon soutien à tous les travailleurs du non-marchand qui ont fait entendre leur voix.
(35) 000 personnes qui, en réalité, ne veulent pas descendre dans la rue, car elles estiment être celles qui sont les mieux placées pour aider et soutenir ceux qui en ont besoin, mais qui se sentent aujourd'hui abandonnées par notre gouvernement." (5)
Et bien sûr, le corps professoral, tous secteurs confondus.
"Des milliers de manifestants se sont retrouvés près du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour dire non au vote des mesures d'économie dans les écoles". (6)
J'ai parlé uniquement de la Belgique et des secteurs professionnels principaux.
Je pourrais continuer en citant la plupart des pays européens, dont surtout la France, et élargir ce texte à d'autres professions moins connues ou moins représentées, les gens qui travaillent dans les trains, les bus
Je connais personnellement la situation d'une jeune fille qui a le titre d'éducatrice spécialisée, avec une compétence spécifique pour aider des jeunes et des enfants abusés, violents, extraits de leur milieu familial en raison d'abus et de violences exercées à leur encontre.
Bref, un métier précieux.
Elle a pu avoir des contrats à durée déterminée car dans ces cas, l'employeur reçoit des subsides institutionnels. Cela a suffi pour voir que cette jeune fille est douée pour ce métier difficile et ferait de très bonnes choses au service de la société.
Mais au bout de ses contrats à durée déterminée, personne ne lui donne d'emploi dans ces institutions pourtant en manque de personnel qualifié, souvent en lui disant qu'elle n'a pas assez d'expérience.
Combien de personnes dans des fonctions surnuméraires ou moins utiles, et combien de personnes sans emploi qui pourraient pourtant très réellement et concrètement servir la société ?
De ce constat, deux conclusions émergent, car c'est répétitif, constant.
La plupart des médias, visuels et écrit, gouvernementaux mais aussi privés, donnent rarement une analyse globale et conjointe de toutes ces situations de colère et de grogne, dont le point commun est finalement l'inadéquation entre les demandes légitimes des professionnels et la réponse du pouvoir à ces demandes justifiées et justes.
Ces médias insistent aussi, le plus souvent, sur les débordements auxquels mène ces justes colères non entendues.
Ces médias ne retiennent que les débordements et les violences, qui sont souvent le fait d'une minorité, voire même d'agitateurs professionnels infiltrés (connus des forces de police), ce qui permet de discréditer auprès du reste de la population tout le mouvement professionnel dont les revendications sont pourtant légitimes.
Voici le rôle joué par les médias dominants.
Au lieu de faire un travail objectif et de fond, ils demeurent sur le spectaculaire anecdotique et non représentatif du mouvement et de son origine, l'étayant et le crédibilisant.
Toutes ces professions ont des raisons d'être en colère, et plus le pouvoir, qui n'est que la représentation du peuple (du moins théoriquement dans une démocratie), les niera, leur mentira, leur fera des promesses non tenues, plus la colère et la violence grandiront, car quel autre moyen pour se faire entendre et surtout respecter ?
Le système des élections n'est manifestement pas la réponse.
Il ressort de tout ceci le triste rôle des organes chargés de l'exécutif qui ont le pouvoir et qui possèdent les moyens de répression.
Qu'ils soient de gauche ou de droite, du centre ou des extrêmes, comme on le voit dans toute l'Europe, avec des nuances uniquement de surface, ils appliquent la même politique déconnectée des revendications des gens.
Pas d'espoir à attendre des médias dominants.
Pas d'espoir à attendre des organes de pouvoir et d'application, quelle que soit leur couleur politique.
Alors, que faire ?
Il faut faire ce qui fait le plus peur à un pouvoir autoritaire qui ne dit pas son nom.
S'unir.
Quand les agriculteurs sont dans la rue, alors tous les secteurs professionnels doivent être avec eux dans la rue.
Même si chacun pourrait penser que ça ne le concerne pas, que la production de lait, ou la liberté de semer des semences locales, c'est pas leur problème, si, cela les concerne et concerne tout le monde.
Quand les magistrats, avocats, juges, manifestent, également, alors tous les secteurs professionnels devraient être avec eux, agriculteurs inclus, déjà car les magistrats ont été avec eux lors de leurs manifestation, mais surtout parce que chaque secteur doit comprendre que les problèmes des autres sont les siens.
Qu'il y a un point commun à toutes ces revendications : demander une meilleure répartition de l'argent et des moyens, que cette répartition soit plus en adéquation avec les vrais besoins ; demander une vraie lutte contre la corruption, le népotisme et l'opacité financière ; demander de revaloriser fortement les secteurs qui rendent véritablement service à la société, dits non marchands, soignants, éducateurs, professeurs, personnels d'entretien, ceux dont la grève ferait vraiment s'écrouler la société.
Finalement, nous voulons tous la même chose.
Mais quelle puissance de le demander une fois tous unis, en nombre et en crédibilité.
Il faut manifester en silence.
Le silence a bien plus de pouvoir que le bruit, les cris ou le vacarme.
Prenez 300 000 personnes dans les rues d'une ville, tous calmes et silencieux comme ce fut le cas lors de la marche blanche à Bruxelles en Belgique, en 1996 et tout le monde verra la puissance de manifester de la sorte ! (7)
"La Marche Blanche de Belgique en 1996 fut une manifestation de protestation spectaculaire, massive et silencieuse; sur plus d'un point elle s'écarte des manifestations de masse"typiques"auxquelles nous ont habitués le mouvement ouvrier, le mouvement des femmes, le mouvement pour la paix Cette marche de protestation mobilisa le Belge Moyen, qui n'a pas l'habitude de descendre dans la rue pour appuyer ses récriminations et revendications. La Marche Blanche échappa aux clivages traditionnels qui déterminent l'histoire de Belgique depuis 1830 : les oppositions idéologiques - catholiques/libres penseurs -, socio-économiques - travailleurs/capitalistes - et communautaires - Flamands/Wallons. La Marche Blanche ne focalisa pas non plus les revendications postmatérialistes concernant l'environnement, la qualité de la vie, la paix, le féminisme qui depuis les années 1960-1970 recourent volontiers à des manifestations pour se faire inscrire sur l'agenda politique. La Marche Blanche était exceptionnelle et unique". (8)
De plus, la consigne de silence permettrait d'isoler immédiatement tout agitateur, soit un individu qui desservirait plus la cause du mouvement en permettant aux médias de diaboliser tout le mouvement, soit un professionnel infiltré, pour les mêmes raisons.
Une fois les revendications clairement établies, annoncées, reproduites sur des panneaux, cette marche blanche et silencieuse devrait être le modèle à reproduire, unir tout le monde, tous les professionnels avec les consommateurs et bénéficiaires des services rendus par toutes ces professions et secteurs au service réel de la société, débrayer, et marcher tous ensemble, dignes et forts, devant ceux qui ont le pouvoir.
Dans le calme, le silence et la détermination, tous unis car le problème d'un seul est le problème de tous.
Il n'y a plus rien à attendre des médias dominants qui manifestement ne font plus qu'un travail de surface, ou même à charge des manifestants et à décharge du pouvoir.
Il n'y a plus rien à attendre des organes de pouvoir qui, quelle que soit leur couleur politique affichée, ne servent plus le peuple et toutes les professions sacrifiées pour le rendement et l'application d'agendas internationalistes placés au-dessus de toute considération humaine.
La plupart des gens pensent souvent qu'il n'y a rien à faire, sinon espérer de nouvelles élections, voyant bien que tout empire, et va plus mal.
Les riches sont de plus en plus riches, les pauvres de plus en plus nombreux et de plus en plus pauvres.
Il n'y a rien à faire ? C'est faux.
C'est ce qu'on veut nous faire croire.
On nous divise, on nous encombre l'esprit d'abstractions et de vocabulaire difficile à comprendre, on anonymise les vrais responsables, on dit : "c'est le marché", quand on n'accuse pas carrément des phénomènes extérieurs, "c'est le climat".
Non.
C'est nous.
C'est nous qui décidons ce que nous voulons faire ensemble.
C'est tout.
Il y a assez d'argent, de nourriture, de moyens.
C'est leur juste et raisonnable distribution qui compte, dans la transparence.
Unissons-nous tous, dans le silence, le calme et la détermination.
C'est notre monde aussi.
Dr Pascal Sacré
image en vedette : Capture d'écran. Marche blanche à Bruxelles en 1996.
Notes :
(1) Colère du monde agricole : les tracteurs sont de retour à Bruxelles, plusieurs axes et tunnels sont fermés - RTBF Actus
(4) Manifestation du secteur non marchand ce jeudi : 'Les mesures du gouvernement fédéral vont impacter les patients les plus fragiles' - RTBF Actus
(6) Grève dans l'enseignement : 3.000 manifestants recensés, une dizaine d'arrestations à Bruxelles mais aussi à Namur - RTL Info
(7) Il y a 25 ans, la "Marche blanche" rassemblait plus de 300.000 personnes à Bruxelles - Moustique
(8) Cairn.info
La source originale de cet article est Mondialisation.ca
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