
Par Chris Hedges, le 1er JUIN 2026
Mexico - Il y a deux manières d'affronter le capitalisme mondial. Il y a les mouvements de masse, en particulier les grèves , qui perturbent le commerce et le fonctionnement du gouvernement pour forcer la classe dirigeante à mettre en place une justice et une égalité véritables, même si les capitalistes continueront à contrôler certains pouvoirs.
La Coordination nationale des travailleurs de l'éducation au Mexique ( CNTE) - un syndicat populaire créé en 1979 par des enseignants dissidents - tente actuellement cette approche au Mexique. Elle a fait savoir que si ses revendications en matière d'augmentations salariales et de sécurité de l'emploi ne sont pas satisfaites, elle occupera certains lieux publics et interrompra les matchs de la Coupe du monde de football prévus plus tard ce mois-ci à Mexico.
Lorsque les enseignants se sont mis en grève dans la ville mexicaine de Oaxaca en 2006, après l'incarcération et la disparition de dirigeants syndicaux, la police a tiré sur les manifestants. La communauté s'est soulevée et a chassé la police de la ville. Oaxaca a établi une commune anarchiste autonome pendant plusieurs mois. Bien qu'elle ait finalement été écrasée par le gouvernement mexicain, le soulèvement a donné naissance à des assemblées populaires, des médias indépendants et a renforcé le pouvoir des communautés autochtones.
La deuxième façon de détruire le capitalisme passe par la nationalisation des industries et des banques, et la saisie des actifs capitalistes, bien que de telles mesures puissent donner lieu à une forme tout aussi pernicieuse de capitalisme d'État. Cette voie radicale implique le recours à la violence, comme lors des révolutions russe ou cubaine. Les capitalistes ne renoncent pas pacifiquement à leurs monopoles sur la richesse et le pouvoir. Ils orchestrent une violence étatique et une violence de milice extrême. Ils installent au pouvoir des dictateurs et des fascistes qui abolissent les libertés civiles, procèdent aux arrestations massives et criminalisent même les formes les plus timides de dissidence.
Tolérer les capitalistes et leurs institutions, même avec une fiscalité élevée, une réglementation stricte, un droit du travail protecteur et l'interdiction des monopoles, revient à vivre au cœur d'une force hostile. Tôt ou tard, elle s'organisera pour démanteler l'État social-démocrate, comme cela s'est produit en Suède, en Grande-Bretagne et au Chili de Salvador Allende.
Le libéralisme, que Rosa Luxemburg qualifiait plus justement d'"opportunisme", est une composante intégrante du capitalisme. Le libéralisme atténue les excès du capitalisme. Mais, affirmait-elle, le capitalisme est un ennemi insatiable. Les réformes libérales érodent la résistance, mais lorsque le calme revient, elles sont révoquées. Le siècle dernier de luttes ouvrières aux États-Unis illustre parfaitement l'observation de Rosa Luxemburg.
Elle savait aussi que le socialisme et l'impérialisme sont incompatibles. L'impérialisme, qui alimente une machine de guerre conçue pour enrichir les marchands d'armes et les capitalistes mondiaux, s'accompagne d'une idéologie toxique - ce que le théoricien socialiste Dwight Macdonald, dans son essai de 1946 " The Root Is Man", décrit comme la "psychose de la guerre permanente" - qui fait obstacle au socialisme.
La psychose de la guerre permanente aboutit, comme aux États-Unis, à une restriction des libertés civiles et une austérité économique punitive. Toute dissidence est assimilée à la trahison. Le pouvoir d'État sert les diktats de l'empire plutôt que la démocratie, qui dégénère en farce, ou dans notre cas, en une émission de téléréalité de mauvais goût.
Le démantèlement du New Deal, ce qui s'est le plus rapproché d'une social-démocratie, a débuté au milieu des années 1940. L'anticommunisme de la Guerre froide et l'opposition des entreprises se sont conjugués pour lutter contre les syndicats et la gauche du New Deal. Cette offensive a culminé avec la deuxième vague de la grande peur rouge.
En 1947, le décret 9835 du président Harry Truman a lancé des enquêtes de loyauté qui ont purgé la gauche, y compris les travailleurs du secteur public et les alliés syndicaux. La même année, la loi Taft-Hartley a directement visé les syndicats en restreignant les grèves, les boycotts et les accords de sécurité syndicale, et en exigeant des responsables syndicaux de signer des déclarations sous serment anticommunistes.
La gauche a été victime de ce que l'historienne Ellen Schrecker, dans " Many Are the Crimes: McCarthyism in America", qualifie de
"vague de répression politique la plus répandue et la plus durable de l'histoire américaine."Afin d'éliminer la prétendue menace du communisme intérieur, une large coalition de politiciens, de bureaucrates et d'autres militants anticommunistes a traqué toute une génération de radicaux et leurs associés, détruisant des vies, des carrières et toutes les institutions qui offraient une alternative de gauche à la politique et à la culture dominantes", écrit Schrecker.
Cette croisade, poursuit-elle, "a recouru au pouvoir de l'État pour transformer la dissidence en déloyauté et, ce faisant, a considérablement rétréci l'éventail du débat politique acceptable".
Ces chasses aux sorcières ont réduit au silence communistes, socialistes, anarchistes, pacifistes et tous ceux qui dénonçaient les abus de l'empire et du capitalisme. Les actions "anti-rouges" ont porté des coups dévastateurs à la santé politique du pays. Les radicaux parlaient le langage de la lutte des classes. Ils savaient que Wall Street et la classe des milliardaires étaient l'ennemi. Ils proposaient une vision sociale large permettant même à la gauche non communiste de saisir la nature prédatrice du capitalisme. Mais une fois les radicaux purgés, une fois que la classe libérale a prêté serment de loyauté imposé par le gouvernement et collaboré aux chasses aux sorcières contre de fantomatiques agents communistes, nous avons été privés de notre capacité à donner un sens à notre lutte. Nous avons perdu notre voix. Nous avons été intégrés aux structures corporatives que nous aurions dû démanteler.
La classe dirigeante justifie son pillage par l'idéologie du néolibéralisme. Le néolibéralisme, comme le souligne David Harvey,
"n'a eu qu'une efficacité limitée en tant que moteur de la croissance économique", mais effectif en tant que "projet visant à restaurer la domination de classe".
Il transfère les richesses vers le haut. Il consolide le pouvoir entre les mains de la classe des milliardaires. C'est la version actualisée du droit divin des rois.
Sous le néolibéralisme, les salaires stagnent. Si le salaire minimum suivait le rythme de la productivité, il serait d'au moins 25 dollars de l'heure.
La désindustrialisation accélérée sous Bill Clinton a délocalisé les industries à l'étranger, où les travailleurs sont payés des salaires de misère et ne bénéficient d'aucune protection sociale. Quelque trente millions de licenciements collectifs aux États-Unis entre 1996 et 2023, selon une analyse du Labor Institute, ont plongé la classe ouvrière dans la misère économique. Margaret Thatcher et Tony Blair avaient mené les mêmes attaques en Grande-Bretagne.
Cette détérioration s'accompagne de façon inquiétante du blocage des voies pacifiques de progrès social, comme la décision de la Cour suprême de 2010 dans l'affaire Citizens United qui a de fait livré les élections à la classe des milliardaires.
À mesure que les inégalités sociales s'accroissent, la répression étatique s'intensifie. Nous sommes à l'aube d'un autoritarisme et d'un fascisme à part entière. Si l'administration Trump parvient à truquer ou à invalider les élections de mi-mandat, la dernière issue possible au sein du système politique sera définitivement verrouillée.
Le démantèlement de l'État de droit sur le territoire national s'accompagne du démantèlement de l'État de droit à l'étranger. L'empire américain est un État voyou. Il profère des menaces belliqueuses contre tous ceux qui lui tiennent tête à grand renfort de vociférations. Il mène des guerres "préventives" et inflige des sanctions aux nations qui lui résistent. Il assassine et kidnappe des dirigeants étrangers. Il enlève des ressortissants étrangers et les transfère vers des sites secrets où ils sont torturés et parfois assassinés. Il utilise sa marine pour saisir des navires marchands et revendre leur cargaison. Il bombarde des nations en violation flagrante du droit international. Il finance et arme Israël pour qu'il pratique un génocide. Il ignore et humilie ses alliés et s'aliène et exaspère la majeure partie de la communauté internationale.
Je déteste la violence, même lorsqu'elle est exercée au service de ce qui est considéré comme une cause juste. Personne n'échappe à son poison. Mais c'est l'oppresseur, et non l'opprimé, qui détermine les mécanismes de résistance.
J'ai couvert de nombreuses révolutions et insurrections, notamment au Salvador, au Guatemala, en Algérie, en Bosnie, au Kosovo et en Palestine, où des mobilisations non violentes se sont heurtées à une violence d'État brutale. Les mouvements de résistance n'ont eu d'autre choix que de prendre les armes.
Les révolutions non violentes que j'ai couvertes en Europe centrale et de l'Est n'ont pas réussi parce qu'elles étaient non violentes, mais parce que la classe capitaliste en a tiré profit. Les capitalistes et les oligarques ont racheté les industries et les actifs de l'État à des prix bien inférieurs à leur valeur réelle, comme ils l'ont fait après l'effondrement de l'Union soviétique.
Les capitalistes mondiaux ont laissé l'African National Congress (ANC) prendre le pouvoir en Afrique du Sud à condition que l'ANC abandonne sa Charte de la liberté qui appelait à la nationalisation des industries d'État et à la redistribution des terres. L' Afrique du Sud présente aujourd'hui les plus grandes inégalités de revenus au monde.
Les révolutions qui accroissent les richesses et le pouvoir de la classe capitaliste sont donc couronnées de succès. Celles qui s'y refusent se soldent par des bains de sang.
Nous sommes par ailleurs confrontés à un dilemme que les générations précédentes n'ont pas connu : la crise climatique.
Les élites dirigeantes mondiales sont déterminées à nous tenir enchaînés aux combustibles fossiles. Elles sont déterminées à exploiter et monnayer le monde naturel et les êtres humains pour accroître leurs profits. Elles sont déterminées à remodeler nos sociétés pour appauvrir et déposséder les travailleurs de tout pouvoir, tandis que leurs maîtres vivent dans un luxe et une opulence inédits.
Avec un effondrement climatique inévitable, de plus en plus de zones, en particulier dans les pays du Sud, vont devenir inhabitables. Les vagues de réfugiés climatiques vont se multiplier. Les élites dirigeantes mondiales n'hésiteront pas à recourir aux pires formes de violence économique pour protéger leurs intérêts.
Le génocide à Gaza est un message sans équivoque envoyé par les nations industrialisées du Nord à une population mondiale qui survit avec quelques dollars par jour :
Nous nous moquons du droit humanitaire. Nous nous moquons des droits humains. Vos vies ne valent rien à nos yeux. Nous recourrons à tous les moyens, y compris au génocide, pour préserver notre monopole sur les richesses et le pouvoir.
Alors, que faire ? Comment résister ? Pouvons-nous mettre un terme à cette descente vers la folie et l'anéantissement collectif ?
Je ne suis pas optimiste.
Ceux qui vivent dans les forteresses climatiques du Nord en tirent un intérêt matériel, même si nous courons tous à l'extinction. Je crains que les habitants du Nord n'acceptent une forme de capitalisme totalitaire contre un certain degré de sécurité et de stabilité, aussi temporaire soit-il.
Mais ce ne sera pas le cas dans le Sud, où la crise écologique et la domination de la classe capitaliste mondiale menacent l'existence même de la population. Le Sud va connaître insurrections et révolutions. Il renouera avec ses rébellions passées, dont certaines ont été couronnées de succès, comme la révolution sandiniste au Nicaragua, et d'autres comme les insurrections au Guatemala, au Salvador et en Algérie, ont été écrasées.
La révolution et l'espoir d'un monde libéré de l'emprise du capitalisme mondial renaîtront de ces actes de résistance. Puissent-ils l'emporter !
Traduit par Spirit of Free Speech