
Mounir KILANI
Il existe des guerres qui déplacent des frontières, d'autres qui désaxent les centres de gravité de l'histoire. La confrontation avec l'Iran est de cette seconde espèce.
Rien, à première vue, n'indique une rupture. Aucune capitulation. Aucun traité humiliant. Aucun effondrement visible. Les États-Unis frappent encore. Israël agit encore. Les alliances tiennent. Les bases restent en place.
La puissance semble intacte.
Et pourtant, quelque chose s'est déplacé. Pas sur les cartes. Pas dans les communiqués. Mais dans la manière dont la guerre produit - ou ne produit plus - ses effets.
Ce qui s'est joué face à l'Iran n'est pas une défaite militaire. C'est une défaite du modèle qui permettait à l'Occident de transformer la puissance en domination. La puissance est restée. Son pouvoir de transformation a disparu.
Cinq concepts pour comprendre la rupture
Avant d'examiner les cas concrets, posons les mécanismes qui traversent l'ensemble des conflits récents.
1. La "Guerre comme service"
L'Occident sous-traite ses conflits - Ukraine, Israël - sans en assumer ni le coût humain ni la durée. Il finance, il arme, il soutient diplomatiquement. Mais il ne meurt plus pour ses causes. Résultat : les alliés combattent, l'Occident observe.
Et quand la guerre s'éternise, il ne peut ni sortir ni gagner.
2. Le "Paradoxe de la puissance inutile"
Plus l'Occident est fort, moins ses outils produisent d'effet décisif.
• Technologie : un drone occidental appelle dix drones adverses, moins précis mais plus nombreux. La supériorité technique ne garantit plus la supériorité stratégique.
• Économie : une sanction génère un contournement (yuan, or, BRICS). L'économie occidentale contraint de moins en moins.
• Diplomatie : une alliance comme l'OTAN se fissure de l'intérieur.
La puissance ne disparaît pas. Elle devient inutile - ou presque.
3. La "Guerre des narratifs perdus"
Gagner une guerre, c'était autrefois gagner le récit. Aujourd'hui, l'Occident gagne les batailles mais perd l'histoire. CNN et l'ONU ne dictent plus le sens des événements. Al Jazeera, TikTok et d'autres plateformes imposent des récits concurrents. En Ukraine, à Gaza, face à l'Iran, le monde ne croit plus aux mots d'ordre occidentaux.
Dans un monde où la perception compte autant que les faits, perdre le récit, c'est perdre la guerre avant de l'avoir commencée.
4. Le "Syndrome de l'empire fatigué"
L'Occident ne veut plus gagner. Il veut juste éviter de perdre. En Ukraine, il ne cherche plus à vaincre la Russie, mais à éviter un effondrement ukrainien. Avec Israël, il ne cherche plus à écraser le Hezbollah, mais à éviter une guerre régionale. Face à l'Iran, il ne cherche plus à contrôler le détroit d'Ormuz, mais à éviter une crise pétrolière mondiale.
Quand un empire cesse de conquérir pour se contenter de défendre, il est déjà en déclin.
5. L'"Effet domino inversé"
Chaque échec de l'Occident renforce ses adversaires - et inspire les autres. L'Ukraine a montré à la Russie comment résister. Gaza a montré au Hamas comment survivre. Le détroit d'Ormuz a montré à l'Iran comment négocier. La guerre n'oppose plus un centre à une périphérie : elle se joue dans un système multipolaire où chaque crise devient un laboratoire.
Ces cinq mécanismes ne sont pas des accidents. Ils forment un nouveau régime de conflictualité, que les cas de l'Ukraine, d'Israël et de l'Iran illustrent chacun à leur manière.
L'Ukraine : la guerre cesse de décider
Le premier de ces mécanismes s'est enclenché à l'Est.
Ce basculement ne commence pas avec l'Iran. Il commence en Ukraine.
Pendant des mois, les dirigeants occidentaux ont promis l'impossible : une victoire rapide, l'effondrement de la Russie, la chute de Poutine en quelques semaines. Les sanctions devaient "ruiner" Moscou. Les armes occidentales devaient "changer le cours de l'histoire".
Il n'en a rien été. Les sanctions n'ont pas effondré l'économie russe. L'aide militaire n'a pas produit de rupture. Les lignes de front se sont déplacées sans se transformer. La guerre est devenue une dynamique d'usure, où chaque avancée est absorbée par une contre-adaptation.
L'Ukraine n'a pas été défendue. Elle a été utilisée comme un laboratoire grandeur nature où l'Occident a testé les limites de son modèle - et où il a échoué. Des centaines de milliers de morts, des villes rasées, une nation dévastée. Pour l'Occident : des arsenaux vidés, une industrie de défense à la peine, une inflation qui a frappé ses classes moyennes.
L'Ukraine a révélé que la guerre ne tranche plus. Elle use. Depuis l'Ukraine, la guerre n'est plus un moment que l'on gagne. Elle est devenue un état que l'on endure - ou que l'on perd.
Israël : l'illusion de l'invulnérabilité
À Gaza, d'autres mécanismes ont pris le relais.
Israël a poussé la logique occidentale à son paroxysme : frapper toujours plus fort, plus vite, plus loin. Pourtant, même avec une armée ultra-technologique et un soutien américain sans faille, il n'a pas pu gagner.
Le 7 octobre 2023 a ébranlé les trois piliers de sa sécurité : la dissuasion nucléaire (inutile face à un ennemi prêt à mourir), la supériorité technologique (contournée par des tunnels et des drones low-cost), et l'alliance inconditionnelle avec l'Occident (impotente à empêcher son isolement diplomatique).
Israël a frappé Gaza avec une violence inouïe. Le Hamas n'a pas été éradiqué. La résistance palestinienne persiste, diffuse, décentralisée. Le coût politique pour Israël (et pour l'Occident) est irréversible : condamnations à l'ONU, manifestations mondiales, boycotts économiques.
Israël incarne le paradoxe ultime : plus on frappe fort, plus on perd le contrôle du récit, de la durée et de l'issue. Le 7 octobre n'était pas une défaite militaire. C'était une défaite du modèle.
L'Iran : une guerre sans point de bascule
Mais c'est face à l'Iran que l'ensemble du dispositif s'est révélé.
Ce que l'Ukraine a révélé, ce qu'Israël a illustré, l'Iran l'a confirmé - et amplifié.
Pendant plus de cinq semaines, les frappes américano-israéliennes ont détruit des infrastructures, des bases de missiles et une partie de la marine iranienne. Elles ont même tué le Guide suprême, Khamenei. Pourtant, le détroit d'Ormuz est resté, dans les faits, sous contrôle effectif de Téhéran. Les frappes ont tué le symbole. Pas la stratégie.
L'Iran a transformé sa vulnérabilité visible en arme invisible : la capacité à faire durer le chaos sans s'effondrer. Chaque escalade a été absorbée. Chaque pression économique a été retournée en levier.
Surtout, les frappes ont atteint des capacités visibles sans neutraliser les instruments décisifs : drones en série, mines navales intelligentes, missiles anti-navires, réseaux souterrains. Ce qui permet de contrôler le détroit est resté intact.
Il n'y a pas eu de point de bascule. Seulement une démonstration : la supériorité technologique ne suffit plus à imposer une conclusion.
Le marteau occidental a frappé le rocher iranien. Le rocher s'est ébréché. Le marteau s'est émoussé. Et le rocher est toujours là, dominant le détroit.
Le paradoxe de la puissance inutile : frapper plus fort n'a servi à rien.
L'Iran n'a pas vaincu militairement. Il a survécu. Et survivre face à la puissance maximale occidentale est, dans le monde qui vient, une forme de victoire stratégique.
La fragmentation du monde
Ce basculement est amplifié par une transformation plus large. Le monde n'est plus unifié. L'Occident ne définit plus seul les normes, les alliances et les récits. D'autres pôles émergent, d'autres logiques se déploient.
L'Iran n'est pas seul. Il est relié à des partenaires énergétiques (la Chine paie son pétrole en yuan), à des structures comme les BRICS (qui ont accueilli l'Iran, l'Arabie saoudite, l'Égypte et l'Éthiopie), et à des convergences stratégiques avec d'autres puissances.
La guerre n'oppose plus l'Occident à un État isolé, mais à un réseau de résilience qui transforme les sanctions en opportunités. Pendant que Washington et ses alliés cherchent une issue décisive, d'autres observent, calculent et tirent profit des déséquilibres.
Dans un monde multipolaire, aucune coalition limitée ne peut imposer un ordre global.
La fin de la guerre occidentale
La guerre occidentale ne disparaît pas. Mais elle cesse d'être la forme dominante.
Ses principes - rapidité, supériorité, décision - ne suffisent plus à structurer le réel. D'autres formes émergent : guerres longues, guerres diffuses, guerres sans conclusion nette. Des guerres où l'endurance compte plus que la vitesse, la résilience plus que la puissance, le temps plus que le choc.
L'Occident excelle dans le sprint militaire. Il est démuni dans le marathon stratégique.
Israël en est la preuve : après une violence sans précédent à Gaza, il s'est retrouvé plus isolé, plus haï et plus vulnérable qu'auparavant. Le sprint a échoué. Le marathon, lui, n'a même pas commencé.
Après l'Iran, après Israël, la guerre ne sera plus occidentale. Non pas parce que l'Occident disparaît. Mais parce que ses règles ne décident plus de l'issue.
La guerre contre l'Iran n'a pas redessiné le monde. Elle en a révélé la transformation.
Ce n'est peut-être pas la fin des guerres occidentales. C'est la fin du monde dans lequel elles suffisaient à gagner.
Les empires ne meurent pas dans le bruit et la fureur. Ils s'éteignent dans l'indifférence du monde qui, désormais, les ignore.