14/06/2026 journal-neo.su  7min #317002

Quand la praxis de Washington contredit ses desseins

 Mohamed Lamine KABA,

Washington a voulu enchaîner le monde. Il s'est enchaîné lui-même dans une trajectoire inversée de ses propres ambitions.

En géopolitique comme en histoire, il existe une loi implacable : le monde ne se plie pas aux désirs de ceux qui croient le posséder. L'histoire, depuis 1945, en est la démonstration cruelle et répétée. Washington a voulu un monde unipolaire. Il a obtenu un monde multipolaire. Il a voulu contenir ses rivaux désignés. Il les a consolidés. Il a voulu des vassaux. Mais à l'exception de l'Europe, du Golfe, du Canada et de l'Australie, il a produit des résistances. Ce que Washington désire, la nature des choses - la gravité des rapports de force, la logique des peuples et la géographie - le lui refuse avec une constance presque morale.

Depuis 1945, la stratégie américaine repose sur un principe simple : endiguement,  containment, étranglement. Contenir l'URSS hier, étouffer la Russie aujourd'hui, encercler la Chine demain. Museler l'Iran, isoler Pyongyang. Ce projet titanesque a mobilisé des décennies de ressources, des milliers de bases militaires, des billions de dollars. Et pourtant, le bilan est sans appel : l'endiguement a échoué. Il a même fait pire en accélérant la convergence de ses cibles.

Le bloc CRIC - Chine, Russie, Iran, Corée du Nord - n'est pas simplement une alliance de l'amitié. C'est une alliance de la survie. Washington l'a créée de ses propres mains, à coups de sanctions, de coups d'État, d'élargissements de l'OTAN et de guerres préventives, et même par procuration.

L'empire du désir et ses miroirs brisés

Depuis la chute de l'URSS en 1991, Washington s'est comporté non comme une puissance parmi d'autres, mais comme l'arbitre autoproclamé d'un ordre mondial qu'il prétendait avoir fabriqué. La doctrine néoconservatrice, portée par des think tanks comme le " Project for the New American Century" depuis 1997, affirmait sans complexe la vocation impériale des États-Unis. Le monde devait être géré, façonné, contrôlé. L'OTAN, créée en 1949 dans le contexte de la guerre froide et des tensions avec l'Union soviétique, élargie à l'Est en violation des engagements pris à Gorbatchev en 1990, devenait l'instrument de cette ambition. Les sanctions économiques, les révolutions de couleur, les guerres préventives - de l'Irak à la Libye, de l'Afghanistan à la Syrie - composaient la boîte à outils d'un hégémon qui confondait la force avec la légitimité.

Le résultat n'est qu'un cimetière de projets. L'Afghanistan livré aux talibans en 2021 après vingt ans d'occupation. L'Irak transformé en poudrière chiite depuis 2006 après l'exécution de Saddam. La Libye, autrefois État souverain, réduite à un marché d'esclaves à ciel ouvert depuis l'assassinat de Kadhafi en 2011. Et partout, le creuset d'une haine accumulée qui nourrit, aujourd'hui, les résistances que Washington prétend combattre.

Le bloc CRIC : l'enfant illégitime de Washington

L'ironie suprême de l'histoire contemporaine est là : c'est la politique d'endiguement de Washington qui a forgé le bloc  CRIC, qualifié par peur d'altérité de "nouveau pacte des autocrates" par les occidentaux. Chine, Russie, Iran, Corée du Nord - quatre acteurs que tout, en apparence, sépare : cultures, histoires, régimes, intérêts. Mais que la pression américaine a méthodiquement rapprochés, comme des atomes qu'un champ magnétique externe contraint à s'associer. La menace crée la solidarité. L'encerclement produit l'alliance. Ce n'est pas Pékin qui a inventé l'axe ; c'est Washington qui l'a rendu nécessaire.

Sur le plan économique, les sanctions massives imposées à Moscou après 2022, à Téhéran depuis 1979, à Pyongyang depuis des décennies, ont accéléré la construction d'un système parallèle de paiements, de commerce et de coopération militaire. Le yuan et le rouble remplacent le dollar dans les échanges sino-russes. Les drones iraniens volent au-dessus de l'Ukraine. Les missiles nord-coréens arrivent sur les fronts que Washington pensait contrôler. La stratégie d'isolement a produit une intégration accélérée de ses cibles.

La géographie comme verdict

La géographie ne ment pas. Elle distribue les rôles avec une précision que nulle diplomatie ne peut durablement contester. Regardons l'échiquier.

À l'Est, la Chine occupe le flanc pacifique des États-Unis avec une présence navale croissante en mer de Chine méridionale et orientale. Les îles artificielles de la mer de Chine méridionale ne sont pas des caprices : ce sont des porte-avions insubmersibles. Taïwan, que Washington instrumentalise comme levier de pression, est aussi la ligne rouge derrière laquelle Pékin a placé la crédibilité de son régime. La question n'est plus de savoir si la Chine agira, mais quand les conditions le permettront. Entre-temps, elle grignote, construit, encercle - avec la patience millénaire d'une civilisation qui pense en dynasties, non en mandats électoraux.

À l'Ouest, la Russie occupe le flanc eurasiatique avec une profondeur stratégique que l'Europe, dans sa vassalité atlantiste, n'a jamais su mesurer. Moscou contrôle les accès à la mer Baltique, à la mer Noire, aux approches arctiques. Son armée, malgré les prédictions occidentales d'un effondrement rapide en Ukraine, tient. Elle apprend. Elle s'adapte. Et le conflit d'Ukraine, loin d'affaiblir durablement la Russie, a révélé les limites industrielles et stratégiques de l'OTAN, incapable de soutenir un conflit de haute intensité sans épuiser ses stocks.

Au centre névralgique du monde, se trouve l'Iran. Par sa seule posture de menace sur les détroits d'Ormuz et de Bab el-Mandeb, il sature l'espace stratégique moyen-oriental, encerclant l'avant-poste israélien via son architecture de procuration. Face à cette asymétrie, l'ordre hégémonique dévoile sa dimension la plus tragicomique : la faillite systémique du pacte de sécurité liant Washington aux monarchies du Golfe.

Ces monarques en parures immaculées ont troqué leur souveraineté territoriale contre le mirage d'un parapluie militaire américain, métamorphosant leurs pétrodollars en infrastructures d'accueil pour le CENTCOM et la 5ème Flotte. Or, la salve balistique iranienne de début 2026 a brutalement soldé ce compte de dupes. De Doha à Abou Dhabi, le déluge de drones a exposé l'inefficience crasse des boucliers antimissiles américains achetés à prix d'or.

L'ironie se fait féroce : réduits au statut de spectateurs paniqués d'une conflagration subie, ces émirs mesurent l'inanité de leur investissement. L'oncle Sam excelle dans le courtage en assurance-sécurité, exigeant des primes pharaoniques pour, à l'heure du sinistre, opposer d'obscures clauses d'exclusion afin de sanctuariser Tel-Aviv. Une splendide leçon de realpolitik où le protectorat se révèle n'être que le premier cercle du brasier, laissant les supplétifs méditer sur l'art de lire les petits caractères des contrats impériaux.

Au Nord-Est, la Corée du Nord est l'anomalie que Washington n'a jamais digérée. Un État prétendu "pauvre", "isolé", que tous les experts annonçaient "moribond" et qui possède aujourd'hui un arsenal nucléaire estimé à plus de cinquante ogives, des missiles balistiques intercontinentaux capables d'atteindre le territoire américain, et une industrie de munitions stratégique. Pyongyang a compris ce que Bagdad et Tripoli ont compris trop tard : seul le nucléaire garantit la survie d'un régime. C'est Washington lui-même qui a enseigné cette leçon.

Le verdict de l'histoire

La politique d'endiguement de Washington n'est pas un échec conjoncturel. C'est un échec structurel. Elle repose sur une prémisse fausse que la supériorité militaire et économique américaine est éternelle. Elle ne l'est pourtant pas. Les empires ne tombent pas en un jour. Mais ils tombent. Rome aussi avait ses légions, ses routes, ses limes - ces frontières que les peuples finissaient par franchir.

Ce que Washington désire, c'est un monde figé dans l'ordre de 1991. Un monde où il dicte les règles, fixe les prix, désigne les coupables et couronne les présidents. Ce que la nature lui donne, c'est un monde en mouvement, pluriel, rebelle. Un monde où les peuples et les puissances refusent obstinément le rôle de figurants qu'on leur a assigné. Le bloc CRIC n'est pas la cause de ce mouvement. Il en est le symptôme le plus visible. Et les symptômes, contrairement aux désirs, ne se décrètent pas.

Pour clore, l'histoire a sa propre gravité. Et elle tire dans une direction que Washington n'a pas choisie.

Mohamed Lamine KABA, Expert en géopolitique de la gouvernance et de l'intégration régionale, Institut de la gouvernance, des sciences humaines et sociales, Université panafricaine

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