
Loic RAMIREZ
Le Grand Soir (avec l'aide des lecteurs) a envoyé Loïc et Erwan, deux de ses journalistes, en Russie - à Moscou - et dans le Donbass en guerre, pour réaliser un film. En attendant celui-ci, voici la troisième et dernière partie du récit écrit de ce reportage.
Depuis la gare routière de Donetsk, il est possible de prendre un bus ou des marchroutkas (taxis collectifs) qui vous déposent à Marioupol. Des départs sont programmés toutes les heures environ, du matin jusqu'à la fin d'après-midi. Olga, notre contact, nous y attend. C'est une responsable locale de la Croix Rouge et elle a réussi à nous trouver un appartement disponible à la location pour les quelques jours que nous avons prévu de rester sur place. Les hôtels ne sont pas nombreux et tous ne sont pas encore prêts à accueillir les touristes. Mais ils s'y préparent.
La première fois que nous sommes allés à Marioupol, avec Erwan, c'était en 2022. La bataille pour la prise de la ville, qui s'est déroulée du 24 février au 20 mai de cette année, venait de se terminer. La cité portuaire n'était alors qu'un champ de ruines à ciel ouvert. Aucun quartier ne semblait avoir été épargné par les intenses combats qui avaient opposé les forces russes appuyées par celles de la République populaire de Donetsk (RPD) aux membres de la Garde nationale ukrainienne et du sinistre Régiment Azov. Carcasses de voitures et de blindés, partout des débris et des inscriptions sur les murs où on pouvait lire : "enfants" ou encore "ici vivent des gens". Mais aujourd'hui, Marioupol s'est transformée. À travers la vitre du minibus qui nous y emmène, Erwan et moi contemplons les nouveaux immeubles qui s'alignent le long de l'avenue sur laquelle nous roulons. De grandes tours dont les façades de verre reflètent la lumière du soleil. Au sol, des voitures et des passants, des bus remplis de passagers et, signe ultime d'une vie qui a repris ses droits, des enfants. En quatre ans, le paysage de dévastation a laissé sa place à celui d'une agglomération normale. "Incroyable", lâche Erwan.
Notre appartement se trouve dans le centre-ville. Ici, l'eau courante est disponible toute la journée, à la différence de Donetsk. Et il y a de l'eau chaude. Un luxe ! Les rues alentour sont animées, et de nombreuses boutiques ont déjà ouvert leurs portes. Il y a des magasins de téléphones et accessoires électroniques, des restaurants, des cafés et des magasins de vêtements. Un grand magasin d'alimentation se trouve à quelques mètres. Erwan s'amuse à y chercher des produits européens. "Voyons voir qui ne respecte pas les sanctions", dit-il, moqueur. Les rayons sont bien fournis et on y trouve essentiellement des produits russes et biélorusses. À l'extérieur, le soleil d'hiver éclaire les trottoirs et les places. "C'est une ville très agréable pour vivre", explique Olga, qui est venue nous chercher en voiture, accompagnée de son mari Mikhaïl. Le jeune homme est un enseignant de kickboxing, il a le regard doux autant que la poignée de main ferme. Le couple nous emmène dans les nouveaux quartiers où de grands bâtiments ont été construits. "Ils sont déjà tous vendus - explique Olga - beaucoup d'acheteurs sont des gens venus de régions lointaines de Russie, ils sont à la recherche d'un climat plus doux et ici, c'est le lieu parfait pour une résidence secondaire en bord de mer". Selon elle, il faut compter environ 10 millions de roubles (120 000 euros) pour un appartement deux pièces de 40 mètres carrés et 15 millions (180 000 euros) pour un trois pièces de 60 mètres carrés. Mikhaïl souhaite nous montrer les nouvelles installations sportives qui ont été construites pour la jeunesse. Boxe, sambo ou encore MMA, plusieurs activités sont proposées aux jeunes de "toute la République", c'est-à-dire l'oblast de Donetsk. "C'est important pour les jeunes, pour leur santé", souligne-t-il. Partout, on voit des aires de jeux pour enfants et des installations sportives pour l'exercice en plein air. "C'est ce qu'ils ont reconstruit en priorité, explique Olga, les monuments historiques et les infrastructures liées à l'enfance".
Rue de Marioupol / photo : Erwan Briand
Marioupol est sans conteste une démonstration de puissance pour Moscou. Sa renaissance à grande vitesse se devine comme une décision politique qui combine besoins humanitaires, séduction des masses et exhibition de puissance. "La ville est presque plus belle maintenant qu'elle ne l'était avant la guerre", explique Alexandre Sologub. Habitant de Donetsk, l'homme a travaillé à Marioupol comme enseignant d'anglais. Le contraste est d'ailleurs saisissant entre le dynamisme qu'affiche la cité portuaire, sous contrôle russe depuis 2022, et les stigmates qu'affiche toujours l'ancienne capitale de la république séparatiste, sous feu ennemi depuis 2014. "Les habitants de Donetsk doivent jalouser Marioupol", dis-je à Alexandre. Il me répond : "Je pense que ce sont surtout les gens de Saint-Pétersbourg qui sont jaloux". C'est en effet cette ville qui est chargée, par le gouvernement russe, de financer la reconstruction. Ce système de parrainage (chefstvo) fonctionne dans tout le Donbass : chaque région russe se voit attribuer une ville sinistrée qu'elle doit aider à reconstruire. Pour Marioupol, Saint-Pétersbourg a créé le fonds "Pobeda" (victoire), alimenté par son budget municipal et par des contributions d'entreprises locales. Ce dispositif permet de répartir l'effort de reconstruction entre les régions russes.
Malgré les avancées spectaculaires, la ville porte encore de nombreuses cicatrices. Des maisons en ruines, des façades d'immeubles zébrées d'impacts de balles... Il n'est pas rare de déambuler dans une rue qui semble totalement intacte, puis, en tournant à l'angle, de se retrouver soudain face à des immeubles éventrés, béants. Autre signe de la tragédie : de nombreux chiens abandonnés traînent dans les parcs et dans les ruelles. "Au moment de l'évacuation, il était interdit de monter dans les bus mis à disposition avec des animaux qui ne possédaient pas de carnet de vaccination", explique Alexei Tobot qui habite la ville, "par conséquent beaucoup de ceux qui ont fui les combats ont laissé leurs chiens livrés à eux-mêmes". Certaines des bêtes se montrent agressives, parfois perturbées. Avoir traversé seul la bataille a laissé des séquelles. En bord de mer, les habitants reprennent doucement goût à la paix. On y voit quelques familles et groupes d'amis se promener sur le sable et les longues passerelles qui avancent leurs bras dans l'eau. La mer d'Azov, la moins profonde du monde (18 mètres au maximum), se montre calme. La lumière de fin de journée s'y reflète, ce qui rend la promenade agréable. De la plage, on distingue les ruines d'Azovstal, l'usine sidérurgique dans laquelle se déroulèrent les derniers combats entre l'armée russe et le régiment Azov qui s'y était retranché. D'énormes projets d'aménagement du site sont étudiés en vue de refaire de la ville une destination touristique, une fois l'usine rasée. Ces projets sont mis en lumière au musée de la Bataille de Marioupol, situé au centre-ville. Là-bas, une imposante exposition présente la guerre comme une libération de la ville qu'elle décrit comme étant sous occupation ukrainienne, faisant le lien entre ce conflit et la guerre contre les nazis au XXe siècle. À la guerre sur le champ de bataille se juxtapose celle des narratifs.
La politique de reconstruction russe ne touche pas uniquement la ville symbole. On la retrouve également dans des zones proches du front, là où les pierres sont encore presque fumantes. C'est le cas d'Avdiïevka, située au nord de Donetsk. "Si on m'annonce l'arrivée d'un drone, il faudra tout interrompre et me suivre rapidement sans discuter", explique Artiom, en charge de la gestion administrative de la ville. L'homme tient dans sa main sans cesse une sorte d'appareil qui ressemble à un talkie‑walkie et qui sonne lorsque l'un de ces appareils volants sans pilote s'approche. "Il y avait environ 35 000 personnes qui vivaient ici en 2014 - dit-il - aujourd'hui il y en a 176". L'agglomération a longtemps été un bastion de l'armée ukrainienne et sa prise par l'armée russe, le 11 février 2024, a été une victoire majeure pour Moscou. "Vous êtes français ? Je parle un peu français car j'enseignais cette langue à l'école". Voici les premiers mots que nous lance Liudmila Kliova lorsqu'elle s'avance vers nous. Habitante de la ville, elle souhaite nous montrer les travaux qui ont commencé afin de réhabiliter un petit immeuble. "Le plus dur ce n'est pas tellement de reconstruire, mais de nettoyer ! Vous n'imaginez pas tout ce qu'il fallait enlever !". Énergique malgré son âge avancé, la peau rougie par le froid, elle monte et descend les escaliers pour nous montrer la structure des futurs appartements. Un chien ne la quitte pas et la suit partout où elle marche. "C'est une chienne que j'ai récupérée durant la guerre, les anciens maîtres sont morts. Les chiens nous aident beaucoup, ils nous préviennent quand il y a des drones car ils les entendent de très loin". "Il y en a beaucoup ?", je demande. "Des drones ? Tous les jours".
Autour de l'immeuble, plusieurs ouvriers travaillent. Liudmila en interpelle plusieurs pour que nous puissions les saluer. Elle ajoute : "Ce sont nos sauveurs et ils travaillent sans ménager leurs forces, ils viennent tous de la région de Iougra, en Russie (NDLR : Sibérie occidentale), ce sont d'ailleurs des soldats qui venaient de ce territoire qui ont libéré la ville". Depuis le toit de l'immeuble, nous contemplons les vestiges de la ville. Des habitations vides et délabrées s'étendent sur des kilomètres. Artiom, toujours à côté de nous, nous demande de ne pas prendre en photo certaines zones. "Par sécurité, il y a des militaires à nous", explique-t-il. Avec les quelques habitants qui habitent encore le quartier, Liudmila organise des événements. Sur son portable, elle nous montre quelques photos où nous les voyons, en été, fêter le beau temps. Ils se retrouvent autour d'un repas, à l'air libre, et chantent. Comme une parenthèse dans le conflit. "Nous voulons tous la paix, personne ne veut la guerre, il faut que les gens en Europe comprennent que la Russie ne veut pas la guerre mais qu'ici c'est notre terre". Liudmila ne dissimule pas son parti pris. D'un petit cagibi, où elle entasse plusieurs cartons, elle sort un calendrier qu'elle veut nous offrir. "Il a été fait pour fêter notre libération", dit-elle en nous le tendant. On y voit un soldat russe posant fièrement devant les couleurs du drapeau et l'entrée de la ville d'Avdiïevka.
Nous saluons l'enseignante avant de repartir. Comme beaucoup de gens dans le Donbass, elle nous transmet la mission de porter son message et son témoignage, consciente que la machinerie médiatique occidentale présente le conflit comme le simple résultat d'une agression russe, faisant fi de l'histoire, comme si les douze dernières années n'avaient pas compté, oubliant les morts de Maïdan, ceux de l'incendie de la Maison des syndicats à Odessa, ceux des bombardements de Donetsk et Louhansk, les faux espoirs donnés par les Accords de Minsk... Dans les rues presque vides d'Avdiïevka, nous ne croisons que des véhicules militaires et quelques soldats. Tout d'un coup, je distingue un écusson particulier sur l'un des uniformes. Nous interpellons l'homme pour qu'il puisse nous laisser regarder et le photographier. Il acquiesce. A condition de ne pas le montrer, lui. "Juste le bras". Sur le patch, on voit le visage de Joseph Staline accompagné d'un petit texte humoristique simulant une citation : "De mon temps, il n'y avait pas un tel bordel".
Loïc Ramirez


