15/06/2026 mondialisation.ca  19min #317081

L'âge des peuples superflus

Par  Laala Bechetoula

Pièces versées au dossier — juin 2026

Je suis né loin de Washington, loin de Wall Street, loin de Bruxelles — loin de ces salles lambrissées où des hommes en costume expliquent la souffrance d'autrui dans une langue soigneusement façonnée pour ne jamais trembler. Je suis né dans le Sahara, sur une terre où la mémoire avance lentement mais ne meurt pas. On y apprend très tôt ce que les empires mettent des siècles à dissimuler : lorsque les puissants mentent, ce sont les gens ordinaires qui enterrent les morts.

Ce texte n'est dirigé ni contre une nation, ni contre une religion, ni contre un peuple. Il est dirigé contre une idée — la plus dangereuse de notre siècle : l'idée que certains peuples seraient superflus.

Nul ne la proclame, bien sûr. Aucun empire ne l'inscrit dans ses textes. Aucun président ne signe de décret stipulant que certains enfants comptent moins ; aucun ministre ne déclare devant les caméras que telle nation ne dispose que d'une humanité conditionnelle. Et pourtant, le monde est gouverné, bombardé, sanctionné et trompé comme si cela était vrai. On somme les Palestiniens de prouver leur humanité sous les décombres. On invite les civils libanais à comprendre pourquoi leurs villages doivent se muer en messages. On parle des Iraniens comme d'un régime avant de se souvenir qu'ils sont un peuple. On punit les Cubains de génération en génération pour le crime d'avoir refusé l'obéissance.

Et toujours revient le même mécanisme. Un peuple devient d'abord un problème ; le problème devient une menace ; la menace devient une exception ; l'exception devient une politique ; la politique devient une mort. Le langage accomplit le premier acte de violence bien avant que le missile n'arrive : la bombe ne fait qu'achever ce que le vocabulaire a commencé.

I. Généalogie d'une impunité

En 1953, Mohammad Mossadegh commit ce que les empires tiennent souvent pour le crime impardonnable : il crut que le pétrole iranien appartenait aux Iraniens. L'opération Ajax suivit, et un Premier ministre élu fut renversé par une action clandestine montée par la CIA et le MI6. Des décennies plus tard, des documents officiels confirmèrent ce que les Iraniens n'avaient jamais oublié. La leçon était limpide : la souveraineté n'était tolérée qu'aussi longtemps qu'elle demeurait inoffensive.

Vint Cuba. Une petite île à quatre-vingt-dix milles de la première puissance du monde, et plus de six décennies d'embargo. Les présidents ont changé, les discours ont changé, la guerre froide s'est achevée, l'Union soviétique a disparu : le châtiment, lui, est resté. Des générations sont nées sous sanctions, ont vieilli sous sanctions, sont mortes sous sanctions. La politique a duré plus longtemps que bien des êtres qu'elle prétendait infléchir.

Vint l'Irak. On annonça au monde l'existence d'armes de destruction massive. Elles n'existaient pas. L'invasion eut lieu malgré tout, et les morts ne ressuscitèrent pas quand le mensonge s'effondra. Tel est le privilège du faux impérial : il peut être rectifié une fois le cimetière rempli.

Vint enfin le Plan d'action global commun (PAGC) [en anglais : JCPOA]. L'Iran négocia, les inspecteurs inspectèrent, les engagements furent vérifiés ; la diplomatie, pour une fois, semblait avoir jeté un pont étroit au-dessus d'un abîme. Puis les États-Unis s'en retirèrent — non parce que le pont s'était rompu, mais parce que le pouvoir avait changé de mains. Pour des millions d'hommes du Sud global, le message fut dévastateur : un accord peut être signé, respecté, vérifié — et néanmoins détruit par le souverain suivant de l'empire. Que vaut alors la diplomatie, lorsque les puissants se réservent le droit de trahir la signature de la veille ?

Gaza pourrait devenir le grand procès moral du XXIᵉ siècle. Non que l'Histoire manque d'autres tragédies, mais parce que jamais auparavant tant de souffrance n'avait été visible en temps réel. Des quartiers entiers se sont évanouis sous les yeux de l'humanité ; hôpitaux, écoles, camps de réfugiés, familles, journalistes, médecins, enfants, tous sont entrés dans l'archive du monde. La question n'était plus de savoir si le monde pouvait voir : elle était de savoir si voir comptait encore.

Le Liban est une autre plaie dans le même corps : un pays souverain traité de manière répétée comme un champ de bataille par des puissances plus grandes que lui. Ses villages deviennent des avertissements, son ciel des couloirs, ses civils des points de pression ; sa souveraineté devient négociable dès que la force réclame une carte.

Et l'Iran revint. La guerre de 2026 a révélé quelque chose de plus effrayant encore que la violence militaire : la guerre comme performance. Un jour la reddition inconditionnelle, le lendemain la paix imminente ; un jour la victoire, le lendemain l'escalade ; un jour l'accord, le lendemain le feu. Donald Trump n'a pas inventé l'arrogance impériale : il l'a dépouillée de tout cérémonial. Les empires anciens enveloppaient la domination dans une doctrine ; lui l'enveloppe dans l'impulsion. Il n'a pas seulement menti : il a érigé la contradiction en méthode de gouvernement.

De tous les chapitres de ce réquisitoire, celui-ci n'est pas encore clos. Il s'écrit maintenant, en temps réel, et il mérite plus d'un paragraphe — car pour une fois la méthode n'est enfouie ni dans les archives ni dans les câbles caviardés : elle est consignée, mot pour mot, cette année même. Ce qui suit est ce dossier, versé à la barre.

II. Pièce à conviction n° 1 — Le calendrier de la contradiction

Que l'on considère quatre jours du mois de mars, et la méthode apparaît nue. Le 6 mars, Trump décrète qu'il n'y aura "aucun accord, sauf une reddition inconditionnelle" — et il accole à l'ultimatum un slogan publicitaire : Make Iran Great Again.(1) Le 7 mars, il annonce au monde que l'Iran "s'est excusé et s'est rendu" : la guerre, semble-t-il, est finie. Le 9 mars, il promet "la Mort, le Feu et la Fureur", une riposte "vingt fois plus dure". Le 10 mars, il exige le retrait "immédiat" de mines dans le détroit d'Ormuz — tout en concédant, dans la même phrase, ne disposer d'"aucun rapport" établissant qu'il en existât.(2)

Reddition obtenue, puis guerre rallumée, puis apocalypse promise, puis ultimatum fondé sur un fait que son auteur même avoue ne pouvoir vérifier. Lorsqu'un journaliste demanda simplement à qui l'Iran était censé se rendre — nul soldat américain ne foulant le sol iranien —, la porte-parole de la Maison-Blanche livra toute l'architecture du dispositif : le président déciderait lui-même, et quand il le voudrait, que l'Iran s'était "rendu". La reddition n'est plus un fait : elle est une humeur. Le réel est congédié ; ne demeure que le décret.

Mais les morts, eux, ne se laissent pas rééditer. Ils restent morts, sous quelque version du récit qu'on raconte sur le moment.

III. Pièce à conviction n° 2 — La grammaire de l'empire

Derrière le bouffon se tient le colon. Et c'est ici que l'impulsion cesse d'être seulement erratique : elle se durcit en doctrine de qui a le droit d'être souverain, et de qui ne l'a pas.

Trump n'a pas seulement exigé la reddition de l'Iran ; il a réclamé d'avoir voix au chapitre dans le choix du futur Guide suprême, appelant à la "sélection d'un dirigeant GRAND et ACCEPTABLE".(3) Acceptable pour qui ? Pour lui. Qu'un président étranger s'institue arbitre de la magistrature spirituelle d'une nation de quatre-vingt-dix millions d'âmes : telle est la grammaire intacte du fait colonial, où l'indigène n'est jamais tout à fait assez mûr pour se gouverner.

Puis il se tourna vers les Kurdes. Interrogé sur la manière dont le régime pourrait tomber sans bottes américaines au sol, il jugea "merveilleuse" l'idée d'une offensive kurde en Iran : "je serais tout à fait pour".(4) Il aurait promis aux chefs kurdes une "couverture aérienne étendue" pour un soulèvement.(5) C'est la plus vieille manœuvre de l'empire : armer une minorité contre l'État que l'on veut briser, puis l'abandonner une fois son usage épuisé — comme Washington l'a fait des Kurdes, de son propre aveu historique, à chaque décennie depuis les années 1970. On ne traite pas ainsi des peuples : on traite ainsi des pions.

Et alors, presque incidemment, il dit la part que l'on tait d'ordinaire. Évoquant les hommes que ses frappes avaient tués, il confia aux journalistes que la plupart des cibles visées étaient déjà mortes, et que bientôt "nous ne connaîtrons plus personne". La désinvolture est le racisme même. Lorsque la mort de l'Autre cesse d'être une tragédie pour devenir une plaisanterie de passage, c'est que l'Autre a déjà cessé d'être compté parmi les hommes. C'est ce vers quoi Malek Bennabi pointait avec son concept de colonisabilité : non l'infériorité réelle du colonisé, mais la conviction tranquille du colonisateur d'avoir affaire à une matière, non à un sujet.

Et c'est précisément là que gît l'erreur de calcul. Trump croyait qu'en tuant Khamenei il provoquerait l'effondrement du régime, et que la guerre serait pliée en "quatre à cinq semaines". Il a confondu un État avec un homme. On ne décapite pas une nation comme on révoque un cadre : trancher la tête ne dissout pas un corps tissé d'une solidarité historique — d'une ʿasabiyya, eût dit Ibn Khaldoun — qu'aucun missile n'atteint. L'Iran n'a pas imploré. Il a fermé le détroit.

IV. Pièce à conviction n° 3 — Un homme, un aéroport

Un homme. Un aéroport. Une décision administrative. Et pourtant les symboles pèsent — car celui-ci fut regardé non par des armées, mais par des milliards d'yeux.

Omar Abdulkadir Artan, arbitre somalien désigné meilleur arbitre de l'année 2025 par la Confédération africaine de football, s'apprêtait à devenir le premier Somalien à officier dans une Coupe du monde. Il atterrit à Miami, venant d'Istanbul, muni d'un visa américain en règle délivré la semaine précédente. On le retint onze heures, on l'interrogea sur la politique somalienne, on le plaça en cellule, puis on le renvoya par le premier vol — sans qu'il eût foulé la moindre pelouse. Motif invoqué : des "préoccupations de vérification" et une prétendue "association avec des membres présumés d'organisations terroristes". Aucune preuve ne fut produite ; un ancien diplomate somalien rappela qu'Artan n'avait ni casier judiciaire ni la moindre dangerosité. À Mogadiscio, il fut accueilli en héros, drapé dans son drapeau national, porté par une foule qui, faute d'équipe à célébrer, célébrait l'un des siens. (6)

Faut-il s'en étonner ? Six mois plus tôt, lors d'une réunion de cabinet retransmise par la Maison-Blanche elle-même, ce même président avait qualifié les immigrés somaliens de "déchets", affirmé que leur pays "ne valait rien" et "empestait", et martelé qu'il n'en voulait pas dans le sien. Une élue du Congrès, née en Somalie, reçut le même qualificatif. Ce ne fut pas le zèle isolé d'un douanier : ce fut une doctrine présidentielle, énoncée au sommet de l'État, redescendant — mécaniquement, prévisiblement — jusqu'au guichet de contrôle de Miami. (7)

Et le fil remonte vers l'Iran, comme tout, dans cette histoire, y remonte. Trump avait d'abord menacé d'exclure purement et simplement l'équipe iranienne du tournoi, avant que la FIFA ne s'y opposât. Le compromis se lit dans les chiffres : une quinzaine de responsables iraniens se virent refuser l'entrée du territoire, de même que le photographe officiel de la sélection irakienne, tandis que des joueurs — dont l'Irakien Aymen Hussein — décrivaient des fouilles systématiques et intrusives aux frontières. Sommée de réagir, la FIFA se retrancha derrière le droit souverain du pays hôte en matière d'immigration, abandonnant Artan, et avec lui le principe même que la compétition prétendait incarner. (8)

Ce que la planète a regardé, dès lors, n'était pas un match. C'était la mise en scène, à ciel ouvert et en direct, du tri entre les corps autorisés à entrer et ceux qui n'entreront jamais — quels que soient leur mérite, leur visa, leur talent. La Coupe du monde devait raconter l'universel. Elle a raconté la frontière.

V. Pièce à conviction n° 4 — Qui a rédigé le menu

On objectera que ce réquisitoire prête à Israël un pouvoir qu'il ne détient pas. Que ce soit le dossier, et non l'accusation, qui en décide. Voici, en quatre temps, comment se reconstitue la chaîne de décision.

Premièrement. Pour justifier les frappes du 28 février, des responsables américains finirent par soutenir que les États-Unis avaient été poussés à une "action préemptive" par le plan israélien d'attaquer l'Iran "avec ou sans le soutien des États-Unis". Un sénateur présent au briefing classifié parla d'une guerre "dictée par les objectifs et le calendrier d'Israël". (9)L'aveu est considérable : la superpuissance plaide la contrainte exercée par son propre client.

Deuxièmement. La stratégie kurde elle-même n'est pas née à Washington. Selon un responsable cité par la presse, c'était "l'analyse générale, et assurément celle de Netanyahou", que les Kurdes se soulèveraient. (10) L'idée précède la Maison-Blanche : elle vient de Jérusalem.

Troisièmement, et c'est décisif. Israël se déclare officiellement "non partie" au mémorandum en cours de négociation — mais en a dicté toute la substance. Le compte rendu de l'entretien Trump-Netanyahou est sans équivoque : le Premier ministre y "remercie" le président pour son "engagement" à ce que l'accord final comprenne le retrait des matières enrichies, le démantèlement des infrastructures d'enrichissement, le plafonnement des missiles et la fin du soutien iranien à ses alliés régionaux. (11)

Quatrièmement. Chaque fois que la trêve menace de tenir, c'est Israël qui la rompt. À l'instant précis où s'ouvrent les pourparlers d'Islamabad, les frappes israéliennes reprennent sur le Sud-Liban — jusqu'à Tyr, jusqu'à l'ordre d'évacuer le quartier chrétien de la ville, jusqu'au refoulement d'un convoi humanitaire conduit par un envoyé du Vatican. (12) Téhéran avait tracé une ligne rouge : la poursuite des opérations au Liban ferait sauter la suspension des hostilités. Israël l'a franchie sciemment.

Quatre faits, une seule conclusion. Dans cette guerre, la superpuissance fournit la force de frappe et le récit ; l'État client fournit les objectifs et le tempo. La facture, elle, se règle en sang libanais et iranien.

VI. Pièce à conviction n° 5 — Le registre honnête

Un réquisitoire qui ne voit que d'un œil n'est pas un réquisitoire : c'est de la propagande aux manières plus soignées.

Le gouvernement de Téhéran n'est pas une victime immaculée. Tandis que tombaient les bombes, il a intensifié une répression amorcée dès les manifestations de janvier : arrestations en masse, biens confisqués, peines de prison — un poète et romancier, Yousef Ansari, membre de l'Association des écrivains iraniens, condamné en pleine guerre pour avoir lu un poème lors d'une cérémonie commémorative. (13) La théocratie écrase son propre peuple ; le dire est un devoir, non une concession à l'ennemi.

Mais c'est justement ce qui rend la guerre de Trump impardonnable, et non excusable. En attaquant l'Iran de l'extérieur, en armant les Kurdes, en appelant les Iraniens à "nettoyer" leur propre régime, il a étranglé la seule opposition qui comptait : l'opposition intérieure. Désormais, tout dissident iranien est suspect d'être un agent de l'étranger ; toute revendication de liberté se confond avec la trahison ; tout Kurde qui aura cru Washington découvrira, demain, qu'il fut un outil et non un allié. Le bombardement n'affaiblit pas la tyrannie : il lui offre l'argument qui la sauve — l'ennemi est à nos portes, taisez-vous. On ne libère pas un peuple en tuant son chef et en discréditant ses fils. On le condamne à choisir entre deux geôliers.

VII. Pièce à conviction n° 6 — La mer qui n'obéit pas

Le détroit d'Ormuz a démasqué l'imposture. Un président peut décréter le contrôle ; la mer n'obéit pas aux discours. Les marchés n'obéissent pas aux slogans, les compagnies d'assurance n'obéissent pas aux réseaux sociaux. La géographie du monde est plus ancienne que la vanité des princes.

Trump a tout tenté pour rouvrir le détroit : bombardements, blocus naval, puis une opération d'escorte baptisée Project Freedom. (14) Résultat : l'Iran tient toujours le détroit, et les analystes de l'establishment américain lui-même décrivent une guerre qui "titube d'erreur en erreur". Une note confidentielle de la CIA — de celles qui ne sont pas censées fuir — contredit frontalement le discours officiel d'un Iran "au bord de l'effondrement" : Téhéran, conclut-elle, peut endurer le blocus trois à quatre mois encore et conserve l'essentiel de son arsenal de missiles. (15) Pendant ce temps, le baril franchit les quatre-vingt-dix dollars, des dizaines de milliers de vols sont annulés, le fret mondial se déroute. Le réel, tôt ou tard, humilie la propagande — et cette fois, c'est au monde entier qu'on présente la facture, non à la seule région.

Et voyez qui négocie la fin de la guerre. Ni l'ONU, ni l'Europe, ni Washington seul : le Pakistan. On dit le "mémorandum d'Islamabad" "plus proche que jamais", et Téhéran s'empresse d'affirmer qu'il ne sera pas signé "demain". (16) Le centre du jeu diplomatique a glissé hors des mains occidentales — et la langue de Trump trahit ce qu'il est devenu : il parle d'un "grand règlement", d'une "Transaction" à finaliser, de milliards de fonds gelés à débloquer. La guerre comme contrat, la paix comme deal, la souveraineté des peuples ramenée à une ligne comptable.

C'est cette multipolarité fragmentée que je décris depuis des années : un monde où l'hégémon a conservé la puissance de détruire mais perdu celle d'ordonner. Il peut tuer un Guide suprême, mais non lui choisir un successeur ; bombarder un détroit, mais non le rouvrir ; décréter une reddition, mais non l'obtenir ; accueillir le monde à sa Coupe et lui montrer, en direct, qui n'y a pas sa place. Une puissance qui frappe et qui trie, sans plus rien fonder. Mbembe nommait nécropolitique ce pouvoir réduit à l'administration de la mort, ayant renoncé à tout projet de vie commune. Le monde de Trump en est l'illustration planétaire : il sait encore faire mourir, il sait encore faire taire. Il ne sait plus faire monde.

VIII. Devant le tribunal

Tel est l'âge que nous habitons. Un âge où les puissants invoquent les règles tout en s'en exemptant ; où le droit international est brandi contre les ennemis et contourné autour des alliés ; où la souveraineté est sacrée en Europe, conditionnelle au Proche-Orient, suspendue en Palestine, violée au Liban, punie à Cuba, réécrite en Iran ; un âge où certains enfants sont pleurés par leur nom tandis que d'autres se dissolvent dans des chiffres. Ce n'est pas une civilisation : c'est une comptabilité tenue avec des cadavres.

Et ceux qui fabriquent des peuples superflus commencent toujours par fabriquer de la distance morale. Ils nous disent que la victime est compliquée, que la mort est regrettable, que le bombardement est défensif, que le siège est nécessaire, que l'occupation est temporaire, que les sanctions sont ciblées, que le massacre fait l'objet d'une enquête, que la famine est malheureuse, que la résistance est du terrorisme, que l'allié se défend, que l'ennemi l'a bien cherché. Ainsi, pas à pas, la conscience est dressée à s'agenouiller.

Mais l'Histoire a la mémoire plus longue que le pouvoir. Les empires qui se croyaient éternels ne sont plus que des chapitres ; les hommes qui prétendaient posséder le monde ne sont plus que des notes de bas de page ; les peuples qu'ils ont tenté d'effacer parlent encore. L'Algérien se souvient. Le Palestinien se souvient. Le Cubain se souvient. Le Libanais se souvient. L'Iranien se souvient. Les colonisés n'héritent pas de l'Histoire comme d'une archive : ils en héritent comme d'une blessure qui a appris à parler.

J'écris depuis l'Algérie parce que l'Algérie sait. Elle connaît l'odeur de l'empire ; elle connaît la grammaire de l'occupation ; elle connaît l'arrogance de ceux qui débarquent avec des fusils et des dictionnaires, tuant les hommes tout en corrigeant leur vocabulaire. Et parce qu'elle sait, elle doit faire plus que parler. Il y a un an, contemplant les premières frappes de juin 2025, j'appelais l'Algérie à la médiation — non alignée, fidèle à sa propre tradition de médiation, forte de l'autorité de sa décolonisation. Cet appel n'a fait que gagner en urgence. La leçon de ces douze mois est limpide : la médiation efficace ne viendra plus du centre déchu, mais des marges qui montent. Si c'est le Pakistan qui parle aujourd'hui à Téhéran comme à Washington, c'est qu'une place s'est ouverte pour les puissances de l'entre-deux — celles qui n'ont aucune humiliation à venger ni aucun protégé à couvrir. L'Algérie est de celles-là. Sa voix, précisément parce qu'elle n'engage aucune troupe dans ce jeu, peut porter ce que les belligérants ont perdu : la mémoire de ce que coûte un précipice, lorsqu'on s'y est jeté.

Voilà pourquoi ce n'est pas un simple argument politique : c'est un avertissement de civilisation. Dès l'instant où un peuple devient superflu, aucun peuple n'est plus en sûreté. Dès l'instant où la mort d'un enfant exige une explication tandis que celle d'un autre commande un deuil, l'humanité est déjà divisée. Dès l'instant où un État peut bombarder, affamer, sanctionner, occuper et assassiner au nom de l'ordre, quand un autre se voit refuser jusqu'à la langue de la souveraineté, le droit n'est plus qu'un costume.

La grande question de notre siècle n'est pas de savoir si les empires existent encore : ils existent. Ni si les États puissants dominent toujours les plus faibles : ils les dominent. La vraie question est de savoir si l'humanité continuera d'accepter une hiérarchie de la valeur humaine — si certaines frontières resteront plus sacrées que d'autres, certains deuils plus légitimes que d'autres, certains peuples plus humains que d'autres.

Cette terre a appris une dernière chose dans la douleur : il y a un an, la région se tenait au bord d'un précipice. Le monde n'a pas reculé. Il a sauté — et il découvre seulement maintenant que le précipice avait un fond. Ce fond porte un nom : l'abîme.

Non pour défendre tous les gouvernements. Non pour sanctifier toutes les résistances. Non pour excuser tous les crimes commis au nom de la libération. Mais pour défendre le plus ancien principe de la dignité politique : nul peuple ne devrait avoir à mériter le droit d'exister. Nul peuple ne devrait être bombardé jusqu'à l'obéissance. Nul peuple ne devrait être sanctionné jusqu'à la soumission. Nul peuple ne devrait être effacé derrière le mot "sécurité". Aucun peuple n'est superflu. Ni les Palestiniens, ni les Libanais, ni les Iraniens, ni les Cubains. Personne.

Tout empire comparaît un jour devant le même tribunal. Non celui qu'il contrôle, non la cour qu'il finance, non l'institution qu'il intimide : le tribunal de l'Histoire. Là, les discours ne pèsent rien, les conférences de presse ne pèsent rien, les drapeaux ne pèsent rien. Seuls les morts témoignent. Et les morts ne se taisent jamais pour toujours.

Laala Bechetoula

(14) juin 2026

Image en vedette : Capture d'écran : Source :  Donald Trump joue-t-il au poker face au régime iranien ? - Montage 20 Minutes/Pixabay/Sipa

Notes :

(1) Publication de Trump du 6 mars 2026 sur Truth Social ("UNCONDITIONAL SURRENDER" / "MAKE IRAN GREAT AGAIN"), rapportée par The Hill, Time et Military Times.

(2) Pour la séquence complète des publications contradictoires du 6 au 10 mars 2026, voir MS NOW, "Chaotic and contradictory: Trump's social media posts expose his incoherent Iran strategy" (mai 2026).

(3) Même publication du 6 mars 2026, rapportée par The Hill.

(4) Reuters et Al Jazeera (5-6 mars 2026).

(5) Washington Post et The Telegraph (semaine du 5-6 mars 2026).

(6) NBC News, Al Jazeera, Newsweek et Truthout (juin 2026).

(7) ABC News, CNN, Fox News, AP/AllAfrica et Global News (décembre 2025).

(8) NBC News (juin 2026).

(9) Briefing classifié au Congrès rapporté par The Hill (début mars 2026), citant le sénateur Mark Warner.

(10) Selon un responsable cité par Axios.

(11) D'après les reportages contemporains sur la planification des frappes de février-mars 2026.

(12) AFP, AP et Al Arabiya (frappes et ordre d'évacuation de Tyr, juin 2026) ; Reuters (convoi du Vatican, 7 avril 2026).

(13) RFE/RL, "Tehran's Crackdown On Political Dissent Continuing Unabated" (13 juin 2026), d'après l'annonce de l'Association des écrivains iraniens.

(14) CNN, Navy Times et communiqués du commandement central américain (mai 2026).

(15) Washington Post, repris par Common Dreams, "Leaked CIA Analysis Shows Trump and Hegseth 'Lied Through Their Teeth' About Iran War" (mai 2026).

(16) RFE/RL, Washington Times et Jerusalem Post (12-13 juin 2026).

La source originale de cet article est Mondialisation.ca

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Par  Laala Bechetoula

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