
par François Meylan, avec Maribel García Barajas
À la sortie de la crise mondiale de la Covid-19, les médias, dans leur ensemble, n'ont pas eu le temps de suivre une actualité guerrière qui préfigure des lignes de fracture inédites et un nouvel équilibre de l'ordre mondial. Pour autant, que ce dernier ait vraiment existé ces dernières années. Nous avons plutôt été confrontés aux politiques des plus forts. C'est dans cette constellation que le crime organisé se frotte les mains. Celui-ci progresse sous nos latitudes discrètement et à l'abri du vacarme du bruit des bottes.
Toutefois, ce mois de juin, le focus est à nouveau orienté sur les activités mafieuses originaires du Sud de l'Italie et cela peut paraître surprenant puisqu'on parle de la "tranquille" Suisse.
D'une part, un postulat portant sur la lutte contre le blanchiment d'argent et contre les organisations criminelles vient d'être déposé au Parlement helvétique par la députée Céline Weber 1. D'autre part, votre serviteur remet une couche sur la thématique de l'utilisation du cadre économique suisse propice au blanchiment de l'argent du crime organisé. Par le biais d'une entrevue accordée au magazine économique, romand, suisse, Erom dont le contenu de quinze questions - réponses est offert en libre lecture en seconde partie du présent papier. 2
Le postulat de Céline Weber est appuyé par le gouvernement suisse (le Conseil fédéral, cf). Mais, il est déjà combattu au sein du législatif (les Chambres fédérales) par des politiques de droite et d'extrême-droite tels que l'avocat valaisan Philippe Nantermod et le bernois Erich Hess.
Une alerte qui est donnée régulièrement
Régulièrement, les magistrats et l'Office fédéral suisse de la police (OFSP) tirent la sonnette d'alarme vis-à-vis de la progression de l'emprise des mafias italiennes en Suisse. Un livre-enquête est incontournable, dans ce domaine. C'est l'ouvrage de la journaliste italo-suisse Madeleine Rossi : La Mafia en Suisse, éditions Château & Attinger, 2023. L'enquêtrice y documente une quantité d'activités délictueuses sur sol suisse qui vont de la cache d'armes à la société écran, en passant par l'infiltration de l'industrie du gros œuvre, du BTP et de la restauration.
Pour sa part, la journaliste madrilène Maribel García Barajas, ex-reporter d'investigation au profit de la Radio et Télévision Espagnole (RTVE) qui a lu l'interview de votre serviteur dresse une analyse très pertinente de l'état actuel de la situation voire de la menace. La voici pour Réseau International :
"Ce qui me frappe le plus dans cet entretien, c'est qu'il ne décrit pas la mafia comme une réalité exceptionnelle ou visible, mais précisément à l'inverse : une structure qui atteint son efficacité maximale lorsqu'elle cesse d'attirer l'attention.
Pendant des décennies, l'imaginaire collectif a associé la mafia à une violence spectaculaire, à des meurtres et à des attaques contre l'État. Or, la réflexion qui se dégage de cet entretien est que les organisations mafieuses ont compris que la discrétion est plus profitable que la confrontation. Lorsqu'une organisation criminelle parvient à s'intégrer à l'économie légale, à établir des relations de confiance et à opérer sans susciter l'inquiétude du public, elle devient beaucoup plus difficile à détecter et à combattre.
L'idée que la mafia n'est pas simplement une organisation criminelle, mais une culture du pouvoir, est particulièrement intéressante. Sa force ne réside pas seulement dans l'argent ou la capacité d'intimidation, mais aussi dans son aptitude à identifier les faiblesses institutionnelles, à exploiter les failles juridiques et à établir des relations de dépendance partout où elle en a l'occasion. En ce sens, elle agit comme un organisme adaptatif d'une sophistication extraordinaire.
L'entretien amène également à réfléchir à une vérité dérangeante : la mafia prospère moins par sa propre force que par les vulnérabilités des environnements dans lesquels elle opère. Partout où règnent l'opacité financière, le manque de contrôle, l'indifférence politique ou le manque de conscience civique, elle trouve un terrain fertile pour se développer. La corruption, le clientélisme et la recherche de profits rapides sont, dans bien des cas, de meilleurs alliés que la violence.
Un autre aspect pertinent est l'évolution technologique. Bien que les cryptomonnaies et les outils numériques attirent l'attention des médias, l'entretien souligne une vérité fondamentale : le crime organisé continue de s'appuyer principalement sur des mécanismes traditionnels. Les entreprises, l'immobilier, la restauration, la construction et les PME restent des instruments privilégiés car ils permettent de transformer des fonds illicites en une activité économique en apparence légitime. La technologie élargit les possibilités, mais elle ne remplace pas les méthodes qui ont fait leurs preuves depuis des décennies.
La leçon la plus importante est peut-être que la mafia doit être comprise comme un phénomène économique plutôt que comme une affaire de police. Son objectif principal n'est pas d'exercer la violence, mais de générer des profits, de protéger ses investissements et d'étendre son influence. Par conséquent, chaque crise économique, chaque secteur fragilisé et chaque entreprise sans repreneur peuvent devenir une opportunité d'infiltration.
L'expérience accumulée par les chercheurs, magistrats, journalistes et militants italiens montre également que la lutte contre la mafia ne repose pas uniquement sur des lois plus strictes ou sur un renforcement des effectifs policiers. Elle dépend aussi d'une culture citoyenne capable de reconnaître le problème, de refuser la normalisation de certaines pratiques et de comprendre que la légalité n'est pas un concept abstrait, mais une condition nécessaire à la santé économique et démocratique d'une société.
Le grand paradoxe est que le succès de la mafia moderne se mesure précisément à son invisibilité. Moins on en parle, plus elle a d'opportunités d'agir en toute impunité. C'est pourquoi les témoignages fondés sur des années de recherche de terrain, les entretiens avec des magistrats, des membres de commissions antimafia, des chercheurs et des acteurs de la société civile constituent une contribution particulièrement précieuse : ils contribuent à éclairer une réalité qui, par essence, préfère rester dans l'ombre".
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Interview de François Meylan par le média économique, romand, suisse, Erom, 15 juin 2026 - La Mafia italienne en Suisse : une emprise discrète mais bien réelle
1. Comment définir aujourd'hui la présence de la mafia italienne en Suisse ?
Elle est bien "intégrée". L'honorable société a depuis longtemps les codes pour infiltrer toutes les couches de la population. À ce titre, elle est discrète et efficace. La Suisse demeure un pays clé. Notamment pour le blanchiment d'argent. Selon l'Office fédéral suisse de la police (OFSP), quelques 400 membres des mafias italiennes seraient installés en Suisse. Ils seraient repartis dans une vingtaine de structures (familles, cellules, etc.).
2. Quelles organisations mafieuses ('Ndrangheta, Cosa Nostra, Camorra...) sont les plus actives sur le territoire suisse ?
C'est la 'Ndrangheta. Alors qu'à l'époque on parlait surtout de la Cosa Nostra. Cette évolution tient au fait que Cosa Nostra, sous le règne du monstrueux Toto Rina qui avait attaqué l'État italien frontalement, a été particulièrement combattue par des magistrats tels que feu Giovanni Falcone et les Suisses Paolo Bernasconi et Carla Del Ponte.
De plus, par le biais de son mode de fonctionnement - élection de ses membres exclusivement par les liens du sang - la 'Ndrangheta demeure plus imperméable.
3. Dans quels secteurs économiques la mafia est-elle la plus implantée en Suisse ?
Dans les fiduciaires, les cabinets d'avocats, la restauration mais aussi dans les entreprises du gros œuvre. Cette liste n'est bien entendu pas exhaustive. Les acteurs économiques visés étant ceux qui permettront le meilleur rapport opportunité / risque pour le blanchiment de l'argent issu du crime organisé.
4. Pourquoi la Suisse représente-t-elle un terrain attractif pour les organisations mafieuses ?
Premièrement, on ne peut écarter sa position géographique au centre de l'Europe et sa porte culturelle offerte par le canton de Tessin communément appelé la Suisse italienne. La place financière du pays même si l'attractivité de celle-ci régresse constitue un pôle d'attraction. Le secret bancaire même si lui aussi n'est plus ce qu'il était.
5. Peut-on parler d'une infiltration du tissu économique légal suisse ? Si oui, sous quelles formes ?
C'est en effet le cas. Mais certains cantons paraissent culturellement plus exposés. Je pense en particulier au canton du Valais. Et malheureusement à la tragédie de l'incendie "par négligence" de Crans Montana survenu le 1er janvier dernier démontre à quel point les autorités locales peuvent se montrer peu scrupuleuses quand il s'agit de flux financiers importants. Plus inquiétante encore, c'est l'infiltration des autorités fédérales comme l'a mise en lumière l'interpellation en mai dernier d'un commissaire du Service fédéral de sécurité (SFS) de l'office fédéral de la police (Fedpol) qui se trouvait sous l'influence de la 'Ndrangheta. Sa fonction l'amenait à assurer la sécurité du Parlement et des conseillers fédéraux (nos ministres).
L'an dernier, Fedpol avait déjà mis en lumière des tentatives d'influence de la part des mafieux sur les parlementaires suisses : "Que se cache-t-il derrière les repas partagés entre des élus et la mafia ?", le Blick, 14 février 2025.
6. Quels sont les principaux cantons ou régions les plus concernés ?
Je n'ai pas, présentement, de données sur la question ni de statistiques. Mais je suppose qu'aujourd'hui toutes les régions du pays peuvent être concernées.
Madeleine Rossi, journaliste, spécialiste des organisations criminelles italiennes, relate des cas tant dans le Tessin que dans le canton de Vaud comme à Lausanne et même sur le pied du Jura. Je recommande son ouvrage La Mafia en Suisse, éditeur Château & Attinger, avril 2013.
7. Comment les autorités suisses luttent-elles contre ces réseaux criminels ?
Sur le plan sémantique, je rejoins le criminologue Xavier Raufer qui postule qu'il n'est pas question de réseaux mais bien de sociétés, de familles mafieuses voire d'organisations criminelles. Elles fonctionnent de manière bien hiérarchisée et contrôlée. Ce qui n'est pas forcément le cas avec la définition de "réseau".
La Suisse s'est donné les moyens de lutter contre l'emprise mafieuse. Elle s'est judicieusement inspirée de ce qui se fait en Italie qui est à la pointe de la lutte contre la Mafia. Par exemple, avec l'introduction de l'article 260 ter du Code pénal suisse qui récrimine le soutien ou la participation à une organisation criminelle. Ce qui répond aux à la spécificité des activités mafieuses dans notre pays qui touche essentiellement à la logistique, au recel, à la planque et au blanchiment d'argent issu du crime organisé.
Outillé d'un office fédéral de la police, d'une police judiciaire fédérale, d'un ministère public de la confédération et d'un tribunal pénal fédéral, le pays des montres et du chocolat souffre encore d'une réelle volonté politique. La lutte efficace contre le crime organisé relève plus d'un état d'esprit à forger quotidiennement qu'à une multiplication d'officines et de fonctionnaires.
8. Existe-t-il une coopération efficace entre la Suisse et l'Italie sur ce sujet ?
Ladite coopération est qualifiée, de part et d'autre, de bonne. Un pas qualitatif a été fait avec l'ancienne procureure tessinoise Carla Del Ponte et feu le juge sicilien Giovannetti Falcone, dans les années 1980-1990.
9. La population suisse est-elle suffisamment consciente de cette réalité ?
Certainement que non. La multiplication des guerres, une actualité toujours plus brulante et mondialisée couplée de la paupérisation continue de la classe moyenne font qu'on parle d'autre. Et la Mafia est beaucoup plus discrète que dans un passé encore récent :
La Deuxième guerre de la mafia de 1981 à 1983 aussi appelée la Mattanza qui était une lutte de pouvoir entre le clan des Corléonais à l'encontre des parrains parlermitains ou la stratégie de terreur contre l'État de 1979 à 1992 sont des "accidents de parcours"dans la longue vie de "l'honorable société" comme les initiés la nomment.
Aujourd'hui, il y a plus d'assassinats à Marseille avec ses 900 000 habitants que dans toute la Sicile qui compte plus cinq millions d'âmes.
L'organisation mafieuse italienne apprécie particulièrement la discrétion et sur ce plan cela la rend encore plus redoutable. Ce n'est pas Antonello Cracolici, le président de la commission anti-mafia, avec qui j'ai eu l'honneur de m'entretenir longuement à Palerme qui me contredira. Lui qui parcourt la Sicile quotidiennement pour donner l'alerte.
10. Quelles évolutions observe-t-on ces dernières années, et à quoi faut-il s'attendre dans le futur ?
La société mafieuse est une organisation capitaliste et de prédation. Elle recherche la maximisation des profits et à tout prix. Elle est préoccupée à protéger ses marges. En ce sens, elle exploitera automatiquement les failles du système. Elle excédera en créativité pour occuper les espaces vides que notre appareil judiciaire et une classe politique actuellement faible laisseront.
11. Quelles sont les méthodes privilégiées par la mafia pour blanchir de l'argent en Suisse ?
Cela consiste à employer l'argent généré par les activités illicites au nombre desquelles on retrouve le trafic de cocaïne - mais pas que - dans l'économie légale et à en recueillir les bénéfices blanchis. L'investissement et le rachat de PME. Notons que 60% de nos PME n'ont pas de repreneurs. Elles constituent des cibles idéales. Mais également dans la restauration - observez le nombre de restaurants qui demeurent vides la majeure partie de la semaine. Et bien entendu le gros œuvre. À ce titre, le canton du Valais est très perméable.
12. Les nouvelles technologies (cryptomonnaies, fintech, etc.) ont-elles changé leurs modes d'action ?
Inévitablement, les mafias du sud de l'Italie (Cosa Nostra, 'Ndrangheta, Camorra, Sacra Corona Unita) ont modifié leurs modes d'action en intégrant les cryptomonnaies, la fintech et d'autres outils numériques. Toutefois, l'adaptation reste prudente et hybride : le cash et les commerces de façade demeurent centraux, mais les nouvelles technologies leur offrent désormais des canaux plus opaques, rapides et transnationaux pour blanchir, investir et communiquer.
La 'Ndrangheta, en particulier, a été repérée en train d'utiliser des cryptomonnaies (Bitcoin, Monero) pour payer des cargaisons de cocaïne depuis l'Amérique du Sud. Le 21 février 2024, la police italienne a arrêté vingt-deux personnes dans le cadre de l'opération "Crypto". Les trafiquants convertissaient des espèces en bitcoins via des échanges peer-to-peer, puis les crypto-actifs étaient transférés sur des wallets anonymes avant d'être reconvertis en monnaie fiduciaire à l'étranger.
L'hybridation est en marche, obligeant les autorités à une course permanente à l'innovation technique et juridique.
13. Quels sont les principaux obstacles rencontrés par les enquêteurs suisses face à ces organisations ?
Comme un peu partout, ils souffrent le mal du siècle... la bureaucratie. La Mafia ne s'encombre pas de bureaucratie et encore moins de juristes qui pour justifier leur poste de travail nous réinventent la roue à chaque occasion.
Et comme évoqué plus haut, la classe politique actuelle est un maillon faible. Cela me fait sourire, en me rappelant, comment l'association bénévole issue de la société civile "Adiopizzo" à Palerme qui lutte contre la perception du fameux "pizzo", le racket, désignent les politiques corrompus... "politiques disponibles".
14. Y a-t-il eu des affaires récentes marquantes révélant l'ampleur du phénomène en Suisse ?
J'en ai évoqué plus avant mais je suppose que d'autres affaires, de fortes amplitudes, défrayeront la chronique tôt ou tard. Je me méfie tout particulièrement de "l'achat" des contrats publics de gros œuvres et bien entendu des affaires de blanchiment d'argent de provenance criminelle. Du côté de quelques banques privées suisses que le poids exponentiel des nouvelles réglementations met à mal en termes de coûts et qui sont désespérées pour compenser des charges exubérantes avec de nouveaux revenus. Cela les rend moins regardantes.
15. Que faudrait-il améliorer dans la législation ou les moyens de lutte pour mieux contrer la mafia ?
Il faut en faire une priorité nationale. Je suis plus convaincu par les campagnes de prévention et de sensibilisation que par l'alourdissement législatif qui éloigné toujours plus les acteurs clés du terrain où les choses se passent pour les enfermer dans des bureaux remplis de paperasse.
- Ce projet anti-mafia ne plaît pas à tout le monde à Berne, Marie Parvex, Watson, 14 juin 2026.
- La Mafia italienne est-elle en train de renforcer son emprise sur la Suisse ?