
Par Karim pour BettBeat Media, le 18 juin 2026
Ce sont les structures du pouvoir qui ont bâti l'empire néerlandais, l'empire britannique et, aujourd'hui, l'empire américain. La suprématie blanche et le sionisme sont les idéologies forgées pour légitimer leur conquête. Ce ne sont pas "les Blancs". Ni "les Juifs".
Avertissement : si vous êtes le genre de lecteur à poster un commentaire après n'avoir lu que le titre, la réponse à l'objection qui se forme dans votre esprit ("Mais ils se disent juifs !") se trouve ci-dessous. Lisez d'abord. Exprimez-vous ensuite. Ou ne vous exprimez pas du tout.
Les enfants ensevelis sous des immeubles effondrés à Rafah, les mères abattues d'une balle en pleine poitrine alors qu'elles brandissaient des drapeaux blancs à Khan Younis, les médecins ligotés et exécutés dans les cours de l'hôpital Al-Shifa, les journalistes brûlés vifs dans leurs gilets de presse, les nourrissons abandonnés dans les services de maternité où ils ont rendu l'âme après que les soldats israéliens ont expulsé le personnel sous la menace des armes, les garçons affamés dont les côtes ressortent sous la peau comme les touches courbées d'instruments cassés, tous sont des victimes de l'Empire. Ils ne sont pas victimes d'un peuple. Ils sont victimes d'un système, et ce système porte un nom, et ce nom n'est pas : "les Juifs". Voilà deux ans que j'observe la propagation d'un véritable vice dans le discours de la sphère anti-impérialiste, un vice aussi ancien que les pogroms de la Zone de résidence et aussi récent que l'islamophobie de la guerre contre le terrorisme.
Ce murmure tentateur qui prétend que le massacre à Gaza est l'œuvre d'une puissance hébraïque occulte, que le Congrès se prosterne devant l'AIPAC sous l'influence perfide d'une tribu (voire d'une race) plutôt que sous l'effet de la logique flagrante et brutale du keynésianisme militaire et de l'hégémonie américaine au Levant, et que le génocide qui se déroule sous nos yeux serait le fait d'un projet juif plutôt qu'impérial.
La droite de l'America First s'est retournée contre Israël, dénonçant la double allégeance, l'influence étrangère, un pays saigné à blanc pour une garnison méditerranéenne. Selon eux, l'Amérique est une vierge corrompue, une république de petits fermiers abusés par un vampire étranger.
Le mensonge
Ce murmure est un mensonge. Oui, Israël se qualifie d'État juif. Oui, ses ministres citent la Torah tandis que les avions de chasse décollent. C'est la plus vieille ruse de l'Empire : recruter un peuple pour porter son uniforme et enrôler un dieu pour bénir ses guerres. Les papes ont lâché les croisés sur Jérusalem au nom du Christ. Les Espagnols ont vidé Tenochtitlán de ses entrailles pour la croix. Les Britanniques ont affamé le Bengale au nom d'une couronne chrétienne. Les États-Unis se sont drapés des couleurs de la liberté tout en incendiant des villages, du Vietnam au Yémen. Identifier la bannière à l'armée, c'est renoncer à toute analyse avant même que le débat ne commence.
C'est un mensonge qui permet aux architectes de l'Empire de rester dans l'ombre : les fabricants d'armes de Bethesda et de Haïfa, les technocrates de Foggy Bottom, les criminels de guerre de la Maison Blanche, les sénateurs qui versent des larmes de crocodile lors des auditions de commission avant de signer la prochaine loi de finances. C'est un mensonge qui traîne sur le banc des accusés, aux côtés des hommes qui ont fabriqué les bombes, la jeune fille juive qui a refusé son ordre de mobilisation et préféré passer par la prison militaire plutôt que de servir à Gaza.
Tout empire a besoin d'une idéologie de légitimation. Le Belge qui a coupé les mains d'enfants congolais n'avait pas l'impression d'être un meurtrier. Il croyait apporter la lumière sur un continent obscur. L'officier britannique qui a donné l'ordre à Jallianwala Bagh ne se considérait pas comme un boucher. Il croyait au destin de l'homme blanc. Le burghernéerlandais qui a bâti sa fortune sur les os des habitants de l'île de Banda se disait l'instrument d'un Dieu calviniste. Le parachutiste français qui a fixé les électrodes sur les parties génitales de Djamila Boupacha en Algérie prétendait défendre la civilisation contre la barbarie.
Juliano Mer-Khamis, qui se définissait comme "100 % palestinien et 100 % juif", était le fils d'Arna Mer-Khamis, militante juive israélienne des droits de l'homme, et de Saliba Khamis, dirigeant chrétien palestinien du Parti communiste israélien. Il a fondé le Freedom Theatre dans le camp de réfugiés de Jénine et a offert aux enfants sous occupation une scène, un scénario, une caméra, une façon humaine d'être que les postes de contrôle ne pouvaient pas leur confisquer. Il a été assassiné devant les portes de son théâtre en avril 2011 par un tireur cagoulé.
Aujourd'hui, le soldat israélien qui rase un camp de réfugiés à Jénine croit être l'héritier d'une alliance, le vengeur d'Auschwitz, le rédempteur d'un peuple tourmenté. C'est le sionisme qui lui fournit ce récit. Le sionisme, l'idéologie coloniale de peuplement la plus prospère du XXe siècle, permet au conducteur de bulldozer d'écraser une famille endormie dans la poussière et de se lever le lendemain matin pour embrasser ses enfants avant l'école.
Le wahhabisme a colonisé l'islam au service de la monarchie saoudienne et de son protecteur américain. Le sionisme a colonisé le judaïsme au service du même protecteur et du même projet.
Le sionisme, c'est du vernis. L'acier sous-jacent a été forgé il y a fort longtemps, à Amsterdam et à Anvers, à Londres et à Lisbonne, et il est aujourd'hui martelé à Washington. Cet acier dévore les Yéménites, les Irakiens, les Afghans et les Soudanais avec la même indifférence qu'il dévore les Palestiniens. Cet acier se moque bien de savoir si les hommes qui actionnent les leviers portent une kippa, une croix, un turban ou un pin's à leur revers. Tout ce qui lui importe, c'est que les machines continuent de tourner.
Dire que ce sont les Juifs, c'est effacer les hommes et les femmes qui ont consacré leur vie à démolir ce mensonge, comme Avi Shlaim, qui a dédié sa vie au témoignage des crimes commis en son nom. Ou Ilan Pappé, qui a démantelé les mythes fondateurs d'Israël depuis le monde universitaire. C'est oublier les rabbins de Jewish Voice for Peace qui s'enchaînent aux portes des bureaux du Sénat et pleurent sur le sol de Grand Central Station. C'est effacer les objecteurs de conscience israéliens qui croupissent dans la prison n° 6 plutôt que de tirer des obus sur une école maternelle. C'est effacer Hannah Arendt, Martin Buber et Albert Einstein, qui ont écrit au New York Times en 1948 pour avertir le monde que les fondateurs du nouvel État étaient les descendants de Mussolini, des fascistes en costume hébraïque.
Les Juifs en font-ils assez ?
La question est légitime. Elle mérite d'être posée. Suffisamment de Juifs se sont-ils élevés contre ce massacre ? Les synagogues qui se sont parées de drapeaux israéliens ont-elles été appelées à rendre des comptes par leurs propres fidèles ? La dissidence a-t-elle été suffisamment forte pour couvrir la voix des chantres du "Grand Israël" ?
Telles sont les discussions que les musulmans ont été contraints d'avoir au milieu des décombres, des années après le 11 septembre, lorsque les crimes de dix-neuf pirates de l'air ont été imputés à chaque imam de Brooklyn et à chaque jeune fille voilée dans la cour d'une école d'Amsterdam, lorsque des quartiers entiers ont été contraints de s'excuser pour des atrocités auxquelles ils n'avaient pas pris part. L'extrémisme qui a détourné l'islam était l'enfant illégitime de l'Empire, mis au monde dans les madrasas que la CIA finançait pour saigner les Soviétiques dans l'Hindou Kouch.
L'extrémisme qui a détourné le judaïsme n'est pas différent de par son pedigree. Le wahhabisme a colonisé l'islam au service de la monarchie saoudienne et de son protecteur américain. Le sionisme a colonisé le judaïsme au service du même protecteur et du même projet. Tous deux sont des parasites. Tous deux se sont engraissés aux dépens de leur hôte. Aucun n'est l'hôte.
Ce que nous devons aux Palestiniens va bien au-delà des slogans que nous scandons dans les rues. Nous leur devons la précision. Désigner les Juifs revient à renoncer à l'analyse. C'est la réponse exigée par les foules et les tyrans. C'est cette réponse qui finit par des vitrines brisées à Kichinev, des maisons incendiées en Irlande et des wagons à bestiaux direction Treblinka. Je crois que les Palestiniens n'ont pas besoin de cette réponse. Je crois qu'ils ont besoin que nous comprenions clairement qui les tue, pourquoi, et comment ces meurtres sont financés, armés et blanchis dans les coulisses d'un Congrès qui ne craint rien de plus que de perdre ses donateurs.
Le mouvement "America First" vous empêche de tirer les enseignements
Un nouveau mouvement prend de l'ampleur, qui propose une contrefaçon de l'analyse même que je plaide. La droite "America First" s'est retournée contre Israël, parlant de double allégeance, d'influence étrangère, d'un pays saigné à blanc pour une garnison méditerranéenne. Selon eux, l'Amérique est une vierge corrompue, une république de petits fermiers séduite par un vampire étranger. Coupez le cordon, bannissez le parasite, et l'Amérique retrouvera son innocente fraîcheur.
C'est un conte de fées. Les États-Unis étaient déjà un empire avant même qu'Israël n'existe. Avant même qu'Herzl ne griffonne ses tracts dans un café parisien, l'Amérique avait déjà massacré les Sioux à Wounded Knee, annexé la moitié du Mexique à la force des baïonnettes, renversé la reine d'Hawaï et tué environ un million de Philippins dans les jungles de Luzon. La "Piste des larmes" est plus ancienne que l'AIPAC. Le navire négrier est plus ancien que le kibboutz.
Le mouvement "America First" ne veut pas démanteler l'Empire. Il veut réorienter ses allégeances, ramener les légions au pays, pas parce qu'elles sont coupables, mais parce qu'on estime qu'elles servent de mauvais maîtres. C'est l'histoire du paysan innocent et de l'usurier malfaisant, de la nation intègre et du parasite étranger.
Prétendre que le cancer s'est déclaré en 1948 revient à faire un si mauvais diagnostic que toute guérison devient impossible. L'Empire n'est pas un accident qui se serait abattu sur l'Amérique. L'Empire est la structure même de l'Amérique. Toute critique d'Israël qui commence par absoudre l'Amérique est une critique qui finit par renforcer la machine même qu'elle prétend combattre.
Palestine
Les Palestiniens souffrent à un point qui défie l'entendement. Une génération d'enfants enterrée. Un complexe carcéral qui est un laboratoire de cruauté et de dépravation sans précédent depuis que les Français ont systématiquement violé les femmes, les filles, les garçons et les hommes algériens. Des hôpitaux changés en ossuaires. Tout un peuple réduit, à l'aune de l'Empire, à un problème démographique à gérer à coups de phosphore blanc et de famine orchestrée.
Si nous les aimons, nous leur devons la vérité. La vérité, c'est que l'Empire les tue. L'Empire les a toujours tués. L'Empire porte des masques divers selon les siècles. Aujourd'hui, ce masque est le sionisme. Hier, c'était la "destinée manifeste". Demain, il se forgera un nouveau masque à partir de n'importe quel texte sacré, de n'importe quel mythe, de n'importe quelle histoire tourmentée prête à être pillée. Notre tâche consiste à arracher ce masque et regarder le visage caché derrière. Ce visage n'est pas juif. Ce visage n'est pas chrétien. Ce visage n'appartient à aucun peuple ni à aucun dieu. Il appartient au pouvoir. Il a toujours appartenu au pouvoir. Et tant que nous ne l'aurons pas nommé correctement, nous continuerons d'enterrer les enfants qu'il dévore.
Traduit par Spirit of Free Speech