Komla YAWO
Une nouvelle opération de rapatriement s'est déroulée à l'aéroport de Tunis-Carthage, où près d'une centaine de migrants originaires d'Afrique subsaharienne ont été embarqués dans le cadre d'un programme de "retour volontaire". Cette initiative, lancée en juillet 2025 par le ministère tunisien de l'Intérieur et fortement appuyée par la présidence de la République, a vu son rythme s'accélérer de manière spectaculaire, passant d'un vol mensuel à des départs désormais quasi quotidiens.
Au total, ce dispositif étatique spécifique a concerné près de 5 000 personnes en l'espace d'une année. Cette démarche s'ajoute au programme traditionnel de l'Organisation internationale pour les migrations ( OIM), qui a facilité le départ de 27 000 personnes sur une période de trois ans, mais elle s'en distingue par sa gestion exclusivement sécuritaire et administrative par les autorités de Tunis.
L'organisation de ces retours repose sur une campagne incitative menée par la Garde nationale tunisienne, invitant les migrants en situation irrégulière à se manifester auprès des services compétents. Sur le plan logistique, les autorités affirment prendre en compte les aspects humanitaires et sociaux pour encadrer les vols, parallèlement aux contraintes judiciaires liées au séjour.
Cependant, la question cruciale de la survie et de l'insertion post-rapatriement reste le point faible de ces initiatives. Contrairement aux protocoles de l'OIM qui intègrent parfois de modestes allocations de réintégration économique dans les pays d'origine, le programme gouvernemental tunisien se concentre principalement sur l'évacuation logistique, laissant la charge de la réadaptation sociale et économique aux seuls migrants et à leurs États d'origine, souvent dépourvus de structures d'accueil adaptées.
Un climat hostile alimenté par les discours politiques et institutionnels
Les motifs profonds de cette accélération des départs s'enracinent dans un climat politique et social de plus en plus hostile envers les communautés subsahariennes en Tunisie. Le tournant idéologique a été marqué par les déclarations du président Kais Saied en février 2023, qualifiant la migration clandestine de "menace démographique" visant à altérer l'identité du pays.
Ces discours officiels ont libéré une parole xénophobe et déclenché des vagues d'attaques à caractère raciste, des expulsions de logements et des licenciements abusifs à travers le pays, notamment dans la ville de Sfax et à Tunis. Acculés par l'impossibilité de travailler, la précarité extrême et le harcèlement sécuritaire, de nombreux migrants se résignent à ce retour dit "volontaire", qui s'apparente en réalité à une option de dernier recours face à un quotidien devenu invivable.
Du Maghreb à la nation arc-en-ciel; la figure du migrant comme bouc émissaire
Cette dynamique d'exclusion institutionnelle et populaire fait écho, par un parallèle saisissant, à la situation récurrente en Afrique du Sud, un autre pôle migratoire majeur du continent. À l'autre l'extrémité de l'Afrique, les ressortissants africains font régulièrement face à des poussées de violence xénophobe d'une extrême brutalité, orchestrées par des mouvements civils nationalistes ou attisées par des discours politiques populistes. Là-bas, les vagues de violences se traduisent par des pillages de commerces, des lynchages de rue et des chasses à l'homme visant à chasser physiquement les étrangers sous prétexte qu'ils accapareraient les emplois locaux et aggraveraient la criminalité.
Qu'il s'agisse de la méthode administrative et incitative de la Tunisie ou des explosions de violence populaire en Afrique du Sud, ces deux contextes illustrent un durcissement inquiétant des politiques identitaires sur le continent, où la figure du migrant subsaharien devient le bouc émissaire privilégié des crises socio-économiques nationales.
