
Par Chris Hedges, le 19 juin 2026
Les attaques satiriques contre Trump et ses partisans ne font que nourrir le fascisme.
Les bouffons qui orchestrent le fascisme, avec sa pseudo-science, son absurdité, son penchant pour la violence et son hypervirilité grotesque se prêtent à merveille à la satire. Il est aisé, comme le font les humoristes des émissions de fin de soirée - et comme le faisaient les cabarets à Berlin à l'époque des nazis -, de clouer au pilori les voyous, les marginaux et les médiocres qui détiennent le pouvoir et crachent leur venin fasciste. Mais cette forme de satire empêche les opposants de prendre conscience de sa puissance destructrice et de sa nature meurtrière. Elle ignore les véritables centres de pouvoir. Elle n'engendre aucune résistance. Elle ne suscite que le mépris et le cynisme. Elle élargit le clivage social et politique entre nous, l'élite "éclairée" et "éduquée", et eux, cette "bande de misérables" méprisés et ridiculisés.
Il existe deux formes de satire. Celle des élites cultivées, qui domine les médias mainstream, se moque des faiblesses et des prétentions de Trump et de ses disciples malchanceux. Cette satire n'attaque ni les grandes entreprises ni l'industrie de la guerre. Elle fait abstraction de la décadence et de la corruption qui rongent nos institutions politiques, y compris le Parti démocrate responsable de l'avènement de Trump. Elle nous fait croire que nous vivons en démocratie. Elle nourrit le cynisme, et non la résistance. Elle se caractérise par une supériorité morale et intellectuelle révoltante et par un dénigrement sans pitié des classes défavorisées. Elle alimente les divisions sociales et l'aliénation qui nourrissent le fascisme.
Antonio Gramsci avait mis en garde contre le caractère contre-productif de la satire élitiste. Il prônait un "humour sarcastique engagé" qui s'attaque aux rouages du pouvoir. La satire, écrivait-il, doit démonter les mythes et les idéologies dominantes qui soutiennent le capitalisme et le fascisme. Elle doit non seulement dénoncer la faillite morale et intellectuelle du fascisme, mais aussi reconnaître les griefs légitimes de ceux qui sont sous son emprise. Elle doit se concentrer sur les institutions qui perpétuent l'injustice et les inégalités sociales.
"Trump a également permis de démasquer les progressistes de façade, ces impérialistes libéraux anti-Trump qui, à force de s'opposer à l'accord de Trump avec l'Iran, ne peuvent que faire figure de psychopathes impérialistes bellicistes", écrit Nate Bear. "De tous ceux qui partagent des mèmes sur les réseaux sociaux sur la capitulation, en passant par les Démocrates et les commentateurs de CNN qui dénoncent l'accord, jusqu'à Jimmy Fallon qui se moque de Trump pour avoir rendu à l'Iran l'argent que les États-Unis lui ont volé, personne ne propose d'alternative aux bombardements incessants sur l'Iran. On ne perçoit aucune colère de la part des libéraux pour les Iraniens tués, ni envers l'État impérialiste, ni envers le sionisme, ni envers la machine de mort bien huilée qui a permis cette violence. Non, ils sont simplement embarrassés pour l'empire. Et ils refusent de reconnaître ses limites".
La satire élitiste - que ce soit dans "Saturday Night Live" ou d'autres émissions de fin de soirée - s'en prend aux plus faibles. Elle séduit les libéraux en leur faisant croire que les voyous et les escrocs qui ont pris le pouvoir sont trop bêtes et trop incompétents pour durer. Des millions d'exilés politiques savent à quel point cette illusion, ce refus de prendre les fascistes au sérieux favorise l'avènement du fascisme. Eux aussi, autrefois, ont traité à la légère les voyous qui dirigent aujourd'hui leurs pays.
L'écrivaine turque Ece Temelkuran, contrainte à l'exil par le régime de Recep Tayyip Erdogan, expose dans son livre " Nation of Strangers: Rebuilding Home in the 21st Century" ce schéma désormais familier :
"Tout commence par une division de la société en deux camps : le 'véritable peuple' contre"l'élite corrompue", avec un dirigeant qui prétend incarner à lui seul le 'véritable' peuple. L'étape suivante consiste à nier la vérité et privilégier la loyauté au détriment de la décence. Puis vient la suppression de la honte. Avec une implacabilité inédite, le dirigeant brise le consensus politique et moral établi de longue date. Plus il reste au pouvoir, plus les limites de ce qui est acceptable commencent à s'étendre. Ce qui semblait autrefois impensable ou répréhensible devient peu à peu la norme. À mesure que les institutions qui soutiennent la démocratie sont discrètement vidées de leur substance et que la définition même de la démocratie est redéfinie comme la simple règle de la majorité, les valeurs universelles - la dignité humaine et l'État de droit - sont remplacées par un nationalisme agressif, une victimisation ostentatoire et une réécriture de l'histoire. La cruauté et la brutalité seront considérées comme justes, non seulement dans les plus hautes sphères politiques, mais aussi dans la vie quotidienne. Le cercle des gens 'comme nous' s'amenuisera, tandis que plusieurs millions de nos concitoyens deviendront des suspects permanents".
Comme le souligne Temelkuran, les Américains, à l'instar des citoyens d'autres nations ayant emprunté cette voie,
"... apaisent leurs craintes en ressassant le même discours illusoire : 'Les institutions tiendront le coup'. Ils n'osent pas encore imaginer leur futur pays, et bientôt, ils ne seront plus reconnus comme citoyens à part entière s'ils ne se conforment pas aux nouvelles règles de l'Amérique de Trump".
Des humoristes tels que Kimmel jouent le même rôle que la star de music-hall Fritz Grünbaum qui, sous le régime nazi, avait un jour lancé avec humour lors d'une coupure de courant pendant son spectacle :
"Je ne vois rien, absolument rien. J'ai dû tomber par hasard sur la culture du national-socialisme".
Grünbaum s'est finalement retrouvé au camp de concentration de Dachau - aux côtés d'autres acteurs, artistes et satiristes - où il est mort de tuberculose.
Les nazis ont rapidement fermé les cabarets - comme toutes les institutions défiant leur contrôle - et les ont remplacés par des émissions de variétés sans intérêt. Ils détestaient toute forme de dérision, tout autant que Trump, qui, après la dernière émission de Stephen Colbert, s'est réjoui en déclarant que Colbert est "fini" en le qualifiant de "vrai crétin". Trump a également partagé une vidéo générée par IA le montrant en train de jeter Colbert dans une benne à ordures, d'en claquer le couvercle et de se mettre à danser. Trump a écrit que le départ de Colbert marque "le début de la fin" pour les autres animateurs de talk-shows nocturnes.
Les blagues sur les dictateurs des régimes totalitaires constituent une infraction pénale. La satire n'est tolérée dans les États fascistes que lorsqu'elle sert à tourner en dérision les opposants politiques et les minorités diabolisées. Elle n'est pas tolérée lorsqu'elle vise les détenteurs du pouvoir. Comme l'a souligné Gramsci, les fascistes, pour consolider leur pouvoir, doivent remporter la "bataille culturelle" en dominant le discours public, en contrôlant le langage - y compris la satire - et en redéfinissant les normes sociales, culturelles et politiques.
La satire élitiste est une soupape de décompression. Mais comme elle refuse de s'attaquer aux racines de notre déclin politique, social et culturel - qui précédait la présidence de Trump -, elle conforte le projet fasciste qu'elle prétend détruire. Elle réduit ce désastre à un spectacle de clowns entourant Trump : les ministres serviles, la "Barbie de l'ICE" ou l' étrange guerre menée par Robert F. Kennedy Jr. contre la science médicale. Elle ne s'attaque pas à nos institutions démocratiques défaillantes - le monde universitaire, les élections, les tribunaux, le Congrès ou les médias. Elle distrait l'attention des milliardaires et des grandes entreprises qui ont démantelé les réglementations, imposé l'austérité et la désindustrialisation, et dénaturé le système économique et politique pour permettre le plus grand transfert de richesse vers le haut de l'échelle sociale de l'histoire des États-Unis. Elle ne s'attaque pas à l'industrie des guerre meurtrières, ni à l'appareil de sécurité intérieure qui fait de nous la population la plus surveillée, contrôlée, espionnée, traquée et photographiée de l'histoire de l'humanité.
Cette satire élitiste simplifie à l'extrême les mécanismes sociaux, économiques et politiques complexes à démanteler. Elle fait fi ou rend hommage aux forces souterraines qui ont permis l'avènement de Trump. Le "humour sarcastique engagé" de Gramsci est trop révolutionnaire et trop réaliste pour être diffusé sur des chaînes médiatiques comme CBS.
"Le rire est notre réaction aux absurdités immédiates et à celles qui ne nous affectent pas fondamentalement", a noté le théologien Reinhold Niebuhr dans "Humour et foi". "La foi est l'unique réponse envisageable aux absurdités ultimes de l'existence qui menacent le sens même de notre vie"."Il n'y a pas de rire dans le saint des saints", poursuivait Niebuhr. "Là, le rire s'efface dans la prière et l'humour trouve son accomplissement dans la foi".
Lorsque la satire atteint ses limites, elle devient néfaste. Elle masque les événements à venir. Elle doit être, comme l'a souligné Niebuhr, le point de départ. Elle doit nous inciter, comme l'avait bien compris Gramsci, à une analyse rigoureuse et à l'organisation de grands mouvements populaires, seuls capables de nous sauver de la tyrannie. Elle doit cesser de faire le jeu d'une nation profondément divisée, où les factions opposées s'excluent mutuellement, jugeant l'autre irrécupérable. Pour répondre à la gravité de la situation, elle devra reconnaître que le seul rire ne suffit pas.
Traduit par Spirit of Free Speech